Je ne me souviens plus de quelle manière il commence. Ce ne peut pas être avec ma naissance puisque mon livre de sable ne parle pas de moi. Je n’y suis qu’un figurant, qu’un personnage de passage. Avant que j’apparaisse dans l’histoire, il y a d’autres histoires qui sont racontées et qui mettent en scène ceux que je rencontrerai plus tard. Mais le livre ne commence pas avec eux non plus, puisque mon livre de sable ne parle pas d’eux. Ils n’y sont que des figurants, que des personnages de passage. Avant qu’ils apparaissent dans l’histoire dans laquelle je ne suis pas encore apparu, ces personnages que je rencontrerai plus tard n’appartiennent pas encore à l’histoire qui est racontée avant qu’ils apparaissent. C’est ce que je disais, je ne me rappelle plus de quelle manière commence ce livre.
Je ne me souviens plus comment il se termine. Ce ne peut pas être avec ma mort puisque mon livre de sable ne parle pas de moi. Il parle un peu de moi, mais il parle surtout des autres. Ceux que j’ai connus, ceux qui ont connu ceux que j’ai connus. Ceux que je n’ai pas connus et que je ne rencontrerai jamais. Parmi tous ces gens, je ne suis qu’un figurant. Un figurant comme tous les autres personnages, même si, dans mon livre de sable, il y a des personnages qu’on voit plus que d’autres. Ce sont des personnages qui tiennent un rôle un peu plus important que les autres, des « figurants + ». Si un jour, mon livre de sable est adapté à l’écran dans un film de sable, ces figurants + seraient crédités au générique avant les autres figurants, les figurants normaux. Leurs noms défileraient en gras sur l’écran. Mais ce n’est pas possible, il ne peut pas y avoir de film de sable parce que mon livre de sable n’a pas de fin. Pour qu’il y ait un film et un générique, il faut une fin à l’histoire. Mon livre de sable n’a pas de fin.
Parmi ces figurants un peu plus importants que les autres, il y a un pêcheur qui passe sa journée sur son bateau. Il y a aussi une couturière qui travaille sur une vieille machine à coudre à pédale, un soldat italien qui s’est perdu dans le désert et une jeune femme qui danse au sommet d’une montagne sur une chorégraphie de Merce Cunningham. Le pêcheur apparaît à la page 10, mais quand on cherche cette page dans mon livre de sable, il est impossible de la trouver. Cette page n’existe pas quand on la cherche, mais elle existe pourtant dans mon livre de sable. C’est la même chose pour la couturière en page 28, le soldat en page 89 et la danseuse en page 122. Mais il ne faut pas chercher ces pages car elles n’existent pas. Leurs histoires existent pourtant, elles sont écrites dans mon livre de sable. Mon livre de sable existe aussi, je l’écrirai plus tard.
Un jour que j’essayai d’ouvrir mon livre de sable, je suis tombé sur une histoire que je ne connaissais pas. Selon toute vraisemblance, ce n’est pas moi qui l’avais écrite. C’était l’histoire d’une papesse qui n’avait qu’une seule jambe. Je ne connaissais pas cette papesse, je ne l’avais jamais rencontrée. J’étais sur une plage de sable fin et j’avais ouvert par inadvertance un livre de sable qui n’était pas le mien. J’ai croisé une jeune femme qui cherchait son livre de sable qui s’était envolé dans une bourrasque. Je lui ai parlé de la papesse unijambiste, elle m’a dit qu’elle était bien issue de son livre de sable. Je lui ai tendu le livre que j’avais trouvé et qui n’était pas le mien, elle m’a remercié et l’a emporté. Je crois qu’il manquait des pages à son livre de sable. Je crois que la plage de sable fin sur laquelle je me trouvais était remplie de pages perdues issues de livres de sable incomplets. Des livres qui n’avaient pas encore été écrits.
Sur cette plage où s’envolaient des pages de sable perdues, les vagues s’échouaient avec une régularité de métronome. Elles étaient sûrement des horloges d’ailleurs, elles égrenaient le temps de façon méthodique. Elles naissaient au loin, grossissaient lentement en s’approchant du rivage, venaient s’écraser sur le sable lisse et se répandaient sur la plage avant, pour finir, d’être aspirées dans le ressac et de disparaître. Dans leurs derniers instants de vie, juste avant de se casser, j’avais remarqué qu’elles ressemblaient à des livres ouverts dans lesquels les pages étaient balayées par une force inconnue. Des livres d’eau. Il y a des gens qui écrivent des livres d’eau qui disparaissent chaque fois qu’une vague s’échoue sur cette plage. Je me demande quel genre d’histoires on peut trouver dans ces livres. Ce sont des livres éphémères qui doivent être difficiles à lire.
Je ne sais pas à quoi ressemble mon livre de sable. Il ressemble peut-être à de ces petits livres qu’on trouve en vente dans les stations services sur les autoroutes, entre les barres de nougat et les écussons d’une région inconnue. Je ne crois pas que c’est un gros livre, mais ce n’est peut-être pas un livre. Mon livre de sable est peut-être un anorak. Ou un canoë. Ou un bâton de majorette. J’aimerais qu’il soit un château. Pas forcément un château de sable, mais un château en Espagne. Un endroit où je retrouverais Quichotte, où il me racontera comment c’était avant. Avant les livres.
