# 00 Chronique # du — Peut-être

1/ la question et la réponse

— Comment va le macadam ?

— En flammes

2/ Tous les quarts d’heures pendant six heures

Nuit à minuscules moustiques. Attendre le matin.

6h du mat 

Tout n’est qu’en germe.

Installée dans mon fauteuil en osier, devant ma porte fenêtre, laisser venir.

Volets à moitié fermés. Le store baissé. Je ne vois que par-dessous.

Les voitures électriques glissent dans la rue ; il fait bon ce silence.

J’ai oublié le bruit blanc du ventilateur.

Ma plante tremble de toutes ses feuilles à chaque passage de l’air motorisé.

7h

Ca y est, dehors, ils défilent tous : scooters, camions livraison en tous genres, voitures, taxis ; tandis qu’immobiles, l’air fait du sur place : papier blanc (une enveloppe ?) au sol devant la porte de garage en face de mon immeuble, et petit tas de feuilles brulées de soleil au coin de la terrasse du restaurant thaïlandais.

Dans mon frigo, j’y pense, un gazpacho concombre et pastèque pour ce midi.

Je commence à écrire ma peinture.

8h

Déjà ?

Des voyageurs à la fraîche encore, sacs au dos, valises sur roulettes, casquettes devant derrière.

Combien de fois déjà les pompiers au loin, zut je n’ai pas compté.

Je poursuis l’écriture de ma peinture

8H41

Un jeune garçon sur sa patinette suivi d’un autre minot, traine savate, queue de cheval en pagaille et portable devant les yeux.

Elle, une fumée de cigarette chaude entre ses lèvres.

Tresses serrées de deux petites filles sur le trottoir ; marchent côte à côte d’un bon pas.

Une pie trottine sur le gazon du toit végétalisé en bas de chez moi. Montée sur un petit muret, elle s’est jetée, mais pas envolée. Là, maigre pitance probablement.

Ai-je terminé l’écriture de ma peinture ?

9H56

Le patron du restaurant thaïlandais — sandales à attaches kraft, bermuda jean, teeshirt beige et bob entouré d’une passementerie — sort ses deux parasols vert bouteille, les ouvre en disparaissant, va, vient, déplie tables en bois et chaises aux pieds métalliques, les aligne avec soin.

La pie réapparait, se balade sur le gazon ; sont même deux maintenant.

Courir vers l’eau fraiche de ma douche.

Brutal ce passage de moto malgré ma porte fenêtre coulissante fermée.

10H20

Deux hommes anciennement musclés, gros bras tatoués, traversent la rue en biais.

Les jeunes filles, tresses serrées, marchant côte côte, repassent en portant chacune un pack de petites bouteilles d’eau.

Toutes les tables de la terrasse du resto, sont installées — carrées, au nombre de six. L’une d’elles est orange. Cette autre en deuxième rangée — j’ai du mal à la distinguer derrière le marronnier mais elle pourrait bien être de la même couleur. Cette chaise solitaire là-bas, posée contre le montant en bout de terrasse sans être dépliée, du rab au cas où ? Elle a les pieds bleus.

10H49

Le soleil arrive à la pointe est de la terrasse.

Un homme aux cheveux blancs, croule sous le poids de son sac à dos, s’arrête. Longue silhouette dégingandée toute retournée ; cherche quelque chose dans un sac en bandoulière qui lui tombe du cou ; reste courbé sur le côté, vrillé, immobile ; longtemps — reprend son souffle ?

Klaxon de mon téléphone. Difficile de ne pas m’interrompre et lire mes messages. Je réponds.

Je relis ma peinture.

11H30

Déjà ?

L’homme aux cheveux blancs, bandoulière qui lui coule du cou, sort une bouteille d’eau.

Le soleil inonde pour moitié la terrasse. Certaines tables sont recouvertes de nappes en tissu, violettes et orangés. Un pan orangé ballotte, ainsi que les feuilles du marronnier. Sans doute un filet de vent.

Ce pot jaune posé sur la deuxième table à partir de la gauche (deuxième rangée, celle du fond cachée par le marronnier) — des couverts dedans ? Le spot de la terrasse.

12H02

Mais, personne sur la terrasse.

Tout préparer, puis attendre, en vain souvent.

Un petit vent se lève, oui. La feuille blanche (une enveloppe ?) n’est plus là.

Relire ma peinture encore.

3/ Soi et ma peinture

Devant ce visage, besoin de grimacer, de tenter le morcellement, et rejoindre ses plis quitte à le doubler. Au milieu de la foule, prends la posture, m’essore corps à corps. Chercher en tous-sens, de profil surtout : tirer un bout de ma joue, imposer mon œil droit, relever le seuil de mon sourcil, faufiler dans ma pupille et glisser dans le coin de notre lèvre supérieure. Le décalquer jusqu’à submersion. Je n’oublie pas la frange, ni le cou cubique. M’impressionner par étirements successifs, visiblement de ce côté, en différé à l’opposé, bifurquer à perte de vue, me fragmenter en cristaux de miroir, me tramer en lignes devant derrière. Nous réveiller l’un l’autre — qui sait — tout contre, en volume, en aplats de couleurs franches ou obscures, en zig-zag déboussolés — incontournables. Tourne manège, de recto, en verso. Dans l’intervalle, renaître autre,

— et, examiner le monde brûlant depuis là, avec tendresse, l’adopter avec terreur.

4/ Moi et l’écriture

Ecrire.

Lâcher ce qui me détourne ; laisser venir ce qui vient surtout autrement.

Donner crédit à ces immenses heures crépitantes derrière mon ordinateur.

Creuser là où ça me fait trembler, où ça me fait tout court. 

Sortir de la trace encore fraîche mais déjà petit sillon, de L’homme qui… et de Rose. Oublier un temps les murmures embrumés de leur enfance villageoise, de leurs échappées toute trouées. Les retrouver — Peut-être, peut- être pas.

L’écriture, s’incruste peu à peu dans tous mes plis, m’attrape au coin de la rue comme devant cette fenêtre ou cette autre-là. Ecrire juste ce qui vient, là, vite, sans savoir.  Accepter, ce « c’est tout pour le moment », ce « d’abord le surgissement, le souffle ». Prêter l’oreille activement à ce bredouillement malaisé — et puis y retourner — Peut-être.

Lire, j’ose. Si peur. Où est l’enjeu qui paralyse ? L’ampleur peut-être. Par quel bout ? Me frotter à tous ces Illustres ? Enfantin et pourtant.

J’ai plongé dans les listes de Georges, dans « les petits tas » de Gaëlle, dans « ces choses— là » et dans « le fait que » des Marianne, j’ai ouvert l’œil dans les cafés de Nathalie et d’Annie accompagnée de Suzanne, j’ai amplifié le tout avec Sei — et toutes les autres, et tous les autres …  J’ai tant appris de quelques feuillets de Jorge — Peut-être.

Retirer le trop, le faux, donner toute la place au manque sans s’apitoyer, au désir sans le raturer. Le laisser souffler sur le rivage, en point virgules ou en suspension. Accueillir les petits riens comme les grands vides. Les observer prendre le vent, gonfler, s’agiter, s’emmêler. Les relancer, plus tard — Peut- être.

Ecouter, observer, noter en attendant ce qui pourrait sans bruit se perdre. Car le minuscule, le caché, ne prévient pas, se répand, se déplie, sans qu’on n’y voie,

— Peut-être.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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