Elle était entrée dans mon existence avec ses livres dans une grosse valise de carton qu’elle traînait derrière elle partout où elle allait — il fallait voir les cals dans ses mains —, et quand on s’installa ensemble, elle me demanda de lui construire un meuble où les sortir et où les déposer. C’était la plus belle preuve d’amour qu’elle pouvait me donner et je me suis mise au travail, comme je pouvais, avec la force de mes deux bras, c’est-à-dire rien, ou très peu, presque rien, et la disette d’outils à ma disposition, et j’agençai quatre planches et deux morceaux de carton encore pour faire le fond de la boite, ça ne ressemblait pas à grand chose, c’était tout de travers, sans étagères faute de bois, mais elle en fut heureuse, et elle entreprit d’organiser les livres dedans, par taille pour faire des alignements à peu près droits, empilant les rangées sur les rangées, et tout rentra — il y avait même un peu de place encore en haut à gauche. Je suggérais de laisser la boite à plat sur le sol, comme un bac dans lequel elle aurait pioché selon ses envies, mais non, elle la voulait fièrement dressée, pour n’avoir pas à trop se baisser disait-elle parfois, ou bien pour que la pluie n’y vienne pas disait-elle aussi, mais je savais moi que c’était pour la gloire d’avoir une vraie bibliothèque, elle qui avait trainé toute sa vie une valise au bout de son bras. Mais quand elle prenait un livre, sauf s’il était tout en haut, un autre venait parfois glisser dans l’espace libéré, s’y coinçait le plus souvent, l’arrangement se défaisait, on assistait à un petit éboulement, et à sa suite se produisait régulièrement une chute de livres, et d’autres éboulements encore, d’autres chutes, et les jours de malchance (si constants, si opiniâtres), une dizaine de livres se retrouvaient par terre, comme des poissons retirés de l’eau qu’on regarde crever sans oser les toucher. Ce désordre la contrariait beaucoup, mon aimée, beaucoup, et mes caresses sur ses cheveux n’y changeaient rien, et je lui dis qu’il faudrait mettre la caisse à plat, qu’on la recouvrirait d’une bâche pour la protéger de la pluie, et qu’on pouvait la poser sur une table pour qu’elle n’ait pas à se baisser, mais elle ne le voulait pas, mon aimée (si constante, si opiniâtre), si bien que je me mis en quête de nouvelles planches pour ajouter les étagères et je regrettai amèrement ne pas l’avoir fait plus tôt. Mais elle me dit encore que non, qu’il n’y avait pas besoin, et elle entreprit plutôt de raccourcir les livres avec un grand couteau et des ciseaux, parce que, disait-elle, quand ils auraient tous la même taille, quand elle en prendrait un, elle pourrait le remplacer immédiatement par un autre choisi en haut, et prévenir ainsi les éboulements et les chutes.
Je l’ai regardée travailler, avec son vieux couteau et ses ciseaux, éplucher les livres, cisailler le papier, reformater les pages, découper les couvertures. C’était un travail difficile, fastidieux, mal outillée qu’elle était, mais elle y tenait, elle voulait que notre bibliothèque soit parfaite, et elle disait notre, sans insister, mais avec beaucoup de satisfaction, et elle s’y mettait le matin, se lassait, et reprenait l’après-midi, s’arrêtait presque aussitôt, et recommençait le soir, plus efficacement. Assez vite cependant, il apparut qu’il ne suffirait pas d’avoir taillé les livres approximativement sur un même gabarit, il aurait fallu le faire de façon plus rigoureuse pour être sûr qu’ils gardent leur équilibre, car les découpes qu’elle avait faites étaient inégales et pentues. Elle n’y pouvait rien, elle faisait de son mieux, avec les outils qu’elle avait, et les livres continuèrent donc à tomber, quoique différemment, à glisser, à s’emmêler, et si de loin on aurait pu croire à un meilleur rangement, on voyait bien de près que ça n’allait pas du tout. Elle reprit donc ses efforts, tailla encore, avec plus de soin cette fois, et puis plus tard s’aidant d’un appareil qu’elle eu l’idée de fabriquer un jour de pluie, un jour d’orage sombre et violent, une sorte de massicot rudimentaire mais assez efficace, sur la lame duquel elle appuyait de toutes ses forces en ahanant, et parce qu’elle avait obtenu d’un marchand ambulant une pierre à aiguiser dont elle frottait la lame assidument.
A chaque coupe, un peu des livres disparaissait, les marges bien sûr, mais aussi une moisson de lettres noires imprimées, et parfois tombaient de plus gros morceaux, plusieurs lignes à la fois, des paragraphes entiers, et les rognures de papier s’accumulaient sur le sol, se mêlaient à la poussière et le vent les balayait dans les coins de la pièce ou dehors, dans la plaine. Elle taillait sans hésitation, si satisfaite quand elle voyait qu’enfin les livres s’emboitaient exactement dans la bibliothèque, qu’ils y rentraient comme des briques verticales dans un mur, stables. Je craignais cependant ses regrets quand elle prendrait plus tard un livre et découvrirait les trous qui le défiguraient, certains de taille réduite, il est vrai, d’autres beaucoup plus importants, essentiels même. Mais ce n’est pas ce qui arriva, car elle avait de ses livres une connaissance si grande qu’elle était capable de compléter les manques sans difficulté, certainement pas mot à mot (quoique des citations entières lui revenaient parfois), mais l’idée principale et même des détails, des formulations qui l’avaient marquée. Lorsqu’elle me faisait la lecture le soir, je pouvais admirer la justesse de sa mémoire, et lorsque celle-ci venait à défaillir, elle ne s’en plaignait pas, elle disait en riant que si elle avait oublié c’est qu’il n’y avait rien à retenir, et elle brodait alors, elle inventait pour joindre bout à bout les deux fragments que la coupe avait disjoints. Et maintenant que la bibliothèque était terminée, elle se passait même de plus en plus souvent des livres, craignant peut-être si elle les sortait de déranger leur alignement parfait, et elle pouvait rester une heure allongée sur le sol à se remémorer un chapitre précis d’un livre qu’elle aimait, et si je lui demandai pourquoi elle ne le lisait pas plutôt, elle me disait seulement, en me montrant la bibliothèque du doigt : Il est là, comme si c’était une raison.
Plusieurs fois par jour, elle venait se placer devant la bibliothèque, caressait du dos de la main le dos des livres, avec application, comme s’ils allaient ronronner, sortait un livre et le remettait aussitôt en place, ou bien elle procédait à de petites réorganisations, à des réajustements, et de temps à autre elle reprenait son massicot, son couteau, ses grands ciseaux et elle taillait un peu, d’un centimètre ou deux, pas plus, pour que les alignements restent très beaux, et je finis par construire un nouveau meuble parce que le premier était devenu trop grand, et le soir elle me racontait les histoires qui y étaient contenues, avec toujours la même précision, le même plaisir, la même générosité, aussi longtemps que cela dura.