Sept heures cinquante-six. Bernard, un retraité de l’Éducation Nationale a rangé sa bibliothèque. Il porte un bermuda bleu foncé, un polo bleu pâle, une casquette et des lunettes de soleil. Chaussures bâteau et chaussettes blanches. A l’heure fraîche, il vient livrer sa matière dans la boîte du parc de Bécon. Un sac en toile blanc « Opéra National de Paris » rempli de notes, de classiques, des pièces de Racine, Molière, des Bel-Ami, des Grand Meaulnes, des « Profil d’une Oeuvre ».
Huit heures dix, une femme que l’on appelle Jeanne, tailleur beige clair taille trente-huit, des lunettes de soleil Gucci, sac à main en cuir noir de forme rectangulaire et des chaussures à talon haut noires se présente devant la vitre, qu’elle fait coulisser avec difficulté vers la gauche. Elle saisit le « Profil d’une Oeuvre » de Don Juan, regarde sa montre puis elle lève la tête. Un jogger passe. Un habitué du parc à la silhouette très fine. Elle cherche la page quarante-trois. Sa main droite plie le coin supérieur droit de cette page de manière à ce qu’il se rabatte sur le mot « intérieur ». Elle range le livre, fait coulisser la vitre vers la droite puis quitte les lieux.
Sébastien, la trentaine, arrive d’un pas décidé. Il est très grand, la tête pleine de cheveux un peu longs. Hervé, un ancien employé de la poste arrive en même temps. Sébastien ne s’arrête finalement pas devant la boîte et continue comme s’il allait vraiment vers la gare. Hervé dépose son « Pierre Bellemare » et incline sa tête à gauche afin de mieux parcourir les titres des yeux. Il repart bredouille, la légèreté ça a du bon aussi.
Madame Girard, à cent mètres de là, avise la boîte et s’en approche, trottant sans hâte. Elle porte un chemisier mauve clair avec un châle jaune qu’elle aime beaucoup, un pantalon blanc en toile repassé impeccablement et des chaussures Méphisto très confortables. Elle tient dans sa main un exemplaire de Mrs Dalloway traduit par Simone David. Comme en miroir, Sébastien arrive en face, de retour de « la gare » avec un peu de sueur sur le front. Il tient un livre de développement personnel « Ayez confiance en vous ! » d’un auteur de livres de développement personnel. Il presse le pas pour arriver avant Madame Girard. Il arrive en premier au niveau de la boîte mais réalise qu’étant données la proximité de la charmante dame qui souhaite sans aucun doute accéder au même receptacle, ainsi que leurs positions respectives, il apparaîtrait impoli de lui faire brutalement obstacle alors qu’elle est si proche. Il décide de temporiser et regarder son téléphone. Madame Girard déteste la manière dont les livres sont empilés, il faut mettre un peu d’ordre. Sébastien rentre chez lui.
Six heures cinquante-six. Les yeux de Samy balayent les lieux. Les lieux sont vides. Il porte un beau costume gris, des mocassins assez sobres taille quarante-trois et une valise Samsonite. Il attrape une poignée de « Profil d’une Oeuvre » et les feuillette avec dextérité. Au milieu de « Don Juan », son souffle se coupe. Il repose la poignée de livres. Sa main gauche palpe le calibre trente-huit situé dans le holster sous sa veste. Il s’éloigne à pas lent, de la marche solennelle du roi Renaud. Quelques minutes plus tard, celle que l’on appelle Jeanne, reviens en courant et, les mains tremblantes, cherche le « Profil d’une Oeuvre » de « Don Juan ». Elle arrache la page quarante-trois et cherche la page cinquante-six, la plie consciencieusement puis sort une bouteille d’eau de son sac. Elle boit. Au loin une détonation retentit.