1 L’état du monde
C’est parti d’un nom Canon français des banquets franchouillards une gigantesque fête des voisins où il n’y aurait pas tous les voisins Certains auraient l’idée de faire des contre banquets soulèvement de la terre terre de luttes elle dit pourquoi pas mais elle préfère inventer du positif plus que s’opposer elle dit qu’il faut recréer du lien avec le sensible Comment ça a dérapé sur la façon dont trump et ses troupes ont exploité toutes les failles du droit américain pour y glisser de l’indicible je ne sais plus en tous cas elle a parlé de surveillance de masse d’emmerdement maximal des immigrants de tentatives d’infiltration dans les institutions européennes de mépris de l’état de droit Elle se sent menacée ici elle a peur ils ont peur elle dit que ce serait pire que 41° en juin et elle n’en veut pas elle ne veut pas se laisser faire elle dit ci-git l’amer de cynthia fleury j’y file
2 le réel
Navigation dans des fiches d’état civil, de naissance, de mariage, de mort. Il y a plus que l’enquête, la progression de personne à personne, il y a le voyage dans le temps, dans ceux qui ne savaient pas signer, de celles et ceux qui habitent toute leur vie au même endroit, des enfants naturels, des amours cachées, des fidélités, des reconnaissances d’enfant, des nés sous X reconnus le lendemain, imaginer comment chacune chacun pense a regardé l’état du monde.
Il a plu ce matin, la météo du téléphone indique une baisse de température impressionnante, il ferait 21°. Mais non, leur modèle doit dater des années de souvenir quand on savait que la pluie emmenait la fraicheur. En fait il fait toujours 30°, nouvelle norme : quand il pleut, il ne fait pas plus frais
Les cafards circulent entre les parties communes et les parties privatives sans distinction possible, l’intervention doit être globale. Par conséquent, cette dépense sera imputée aux charges communes générales de la copropriété
Je suis heureux d’avoir signalé à A., virtuelle récente cousine bien réelle, un frère de sa grand-mère née sous X en 1910.
Le ficus qui nous accompagnait depuis 40 ans est mort il y a un mois. Il attend que je le découpe pour le mettre à la poubelle. Dur travail d’été. Merci Françoise G.
S. chante dans un centre social du côté de la porte de St Ouen. C’est le concert de fin d’année, nous sommes une petite dizaine dans l’entrée du centre. Quelques un·es somnolent, d’autres mangent, Cristian accompagne S. sur un piano un peu désaccordé, cadeau d’un voisin. S. chante Mozart, Verdi, Wagner, elle sait qu’elle ne sera jamais une star, elle n’a pas pris sa formation au sérieux, elle chante son plaisir, prend des cours avec une des meilleures mezzo soprano, le centre lui prête la grande salle les midis pour répéter, ses voisins supportent mal ses belles vocalises.
3. berroeta
C’est le nom du peintre qui m’avait guidé vers lui, Berroeta, une vente aux enchères à Nancy. Notre proximité a commencé là, je suis allé le chercher, nous avons fait le voyage retour en train, nous deux. Sur ce tableau de Pierre de Berroeta, déjà son désir d’interprétation du réel, projet d’abstraction fin des années 1950. Aucun doute, l’atmosphère grise, cette rue bordée d’un terreplein soutenu par des arches de pierre bétonnées et au-dessus un passage qui domine la rue, c’est Paris. Ce serait le boulevard entre République et porte Saint Martin ? Pas assez large et ces maisons de bric et de broc ne sont pas l’alignement haussmannien du boulevard du Crime. C’est Paris sans l’être, diversité du bâti, petit escalier qui monte vers la maison, rue de neige, arbre sans feuille, fumée qui pourrait monter droit. Juste après le second confinement, en 2021, 150ème anniversaire de la Commune de Paris, nous avons fait, avec des amis, une tentative de suivi des traces des combats de Montmartre au Père Lachaise. La place du tertre est vide, seul un marchand de vin chaud, il fait très froid, descente vers le Lapin Agile, le vignoble, lieux où je n’avais pas mis les pieds depuis longtemps, un rapide coup d’œil vers la rue Saint Vincent à gauche et remontée sur la droite vers le Sacré Cœur. Des mois plus tard, je ne sais quel souvenir, quel mot, quelle discussion, un déclic C’est là, c’est la rue Saint Vincent au croisement de la rue des Saules allant vers Lamarck Caulaincourt. Repérage avec photographies, c’est bien cette rue à peine déformée par le regard de Berroeta. Covid terminé pour de bon, Montmartre a retrouvé son animation de tourisme international, tant de langues, comment nous comprenons-nous ? Chacun semble y avoir son rôle, peintre, modèle d’un jour, marchand de glaces, de ballons, de gaufres, mendiant devant l’église, gardien de musée, serveur à béret, chauffeur de petit train à l’accent yougoslave. Au bout de la rue saint Vincent, là-bas, c’est la rue Caulaincourt, boutiques de vins naturels, produits bio qui, peu à peu, dans la descente vers Château Rouge deviennent échoppes de cartes téléphoniques, patates douces, gombo, boubous colorés, gandouras, les dames chargées de sacs qui attendent le bus qui ne vient pas pour repartir à l’autre bout de Paris, Montreuil, Villiers le bel, Saint Leu la foret, plus loin, on vient de partout pour le marché du samedi. A peine un kilomètre pour rassembler tant de diversité. Et de Nancy, quel voyage l’ami tableau !
4. Ecrire
Quand j’ai découvert Gaston, il était trop tard pour des infos de première main, les deux personnes que j’avais connues et qui l’avaient connu n’avaient jamais évoqué son existence devant moi, elles étaient mortes et Gaston avec elles une seconde fois, plus personne pour lui donner corps. J’ai longtemps ignoré qu’il avait un jour existé, sur la route qui mène à moi, un homme nommé Gaston. Puis j’ai longtemps cru que Gaston était fils unique. Non ! j’ai longtemps SU que Gaston était fils unique. Il n’était pas dans l’album que nous regardions parfois, squatté par une autre lignée, disparu de nos rêves.
Sur les photos Gaston est plutôt bel homme, grand, costaud, peut-être un peu timide mais, dans le fond, sûr de lui. Tu es sûr que, sur certaines, il n’a pas l’air de se demander ce qu’il fait là ? Le plus souvent il est en uniforme de marin, ça c’est avant de rencontrer Hélène, après le costume cravate a remplacé la vareuse, le chapeau, la casquette siglée d’un nom de cuirassé. Qu’est ce qui a bien pu le pousser à s’engager dans la marine et surtout à Brest ? Son père Louis est tailleur de pierres, Marcelline, sa mère habite Rochefort, ses sœur et frères seront forgerons, cordonniers, tailleuse pour hommes. A quinze ans, il est incorporé comme mousse, parcourt les mers pendant les trois ans d’une campagne de Cochinchine et sur le croiseur cuirassé Kleber, devient matelot de première classe la veille de l’assassinat de François Ferdinand à Sarajevo, monte en grade pendant ses campagnes contre l’Allemagne, se marie avec Madeleine T, elle meurt en couches en 1921. En 1925 — quatre ans plus tard, quand même — il se marie avec Hélène qui donne naissance à un fils, Pierre, en avril 1926. Pierre c’est le personnage central de cette histoire, mon père.
L’ami X., mage photographe, impénitent curieux de ce qui se cache derrière l’apparent, ne croit jamais l’évident surtout quand il s’agit de lignées, de descendance, d’ascendance. Il dit cherche, fouille, devine, trouve le chainon manquant, l’enfant mort, l’enfant de père inconnu, le né sous X, le suicidé. Et moi je rajoute : de tout ça, fais une histoire, raconte les, raconte toi ton histoire.