#chroniques #00 en prélude au prologue | boxer la mort (notes en vrac)

3 /

Dans l’autoportrait en boxeur, les mains du peintre sont occupées au (ou par le ) combat. Gracilité du buste en plan poitrine, lui, sur un fond jaune (or jaune des icônes) : les mains on dirait des moignons; violette-rouge la tête penche et, dans l’obscur du contre-jour grimace. Cette façon de poser les couleurs comme des ecchymoses sur la chair. Impuissance. Impuissance. Dans ce vrai faux combat devant la glace qui regardes tu ( que les miroirs comme la copulation sont abominables, parce qu’ils multiplient le nombre des hommes.. propos de, rapportés par… ) pauvre mime. Qui boxe quoi. Comme s’il voyait la mort cependant que le regard s’absente. Affronter? Esquiver? Faire peinture de soi est-ce combattre? Qui sera l’adversaire ? trop souvent insister au mauvais endroit et se perdre dans les détails. Contre qui, contre quoi te bas-tu? Juste prendre la pause? quand il faut affronter le réel tu te débines dans la couleur… (à une lettre près dans la douleur ).

1/

« Dans le combat entre toi et le monde seconde le monde.» F.K.

Et comment va le monde?
Il chauffe

(misère des mains comme des bouches vides).


2/

Le panneau indique route barrée ( Si la route est interdite ou bien folle ?) Ta mère, elle est complètement barrée, a crié l’homme à l’enfant, je suppose qu’il voulait dire folle.
Deux cents mètres plus loin, il y a un trou, un trou au carré, d’une profondeur d’au moins dix pieds protégé par une petite barrière de sécurité rouge, amovible. Comme une tombe au milieu de la chaussée?  ( « elles accouchent à cheval sur une tombe… ») folie des mères qui donnant la vie vous propulsent dans la mort

Au 53 de la rue de La Mission, un palmier énorme dépareille, —on dirait un énorme ventilateur— c’est pas commun sur cette ile atlantique : nostalgie des colonies ? Des lions de pierre reconstituée font cerbères; je prends le virage à gauche, il est 17h17 
( précisions des horloges numériques : des chiffres qui se répètent comme si le temp s’arrêtait )

« marée courant fort prise de chien tenue en laisse » Le panneau de métal a des trous. Vol d’oiseaux blanc, échange de becs. Et loin sous la masse grise des nuages cette lueur comme une pluie d’or : l’évanescence, du clocher 

L’hélicoptère, ici, n’est jamais de bon augure. Il tourne, il tourne. Il s’approche, en tournant il lève une poussière ocre et disparait. 17 heures 31. Le bruit s’étouffe.

Quelques gouttes de pluie. Un tas de sel à cinq dos comme une petite montagne. 

Au calvaire du port, et chants d’oiseaux en écho, je nous revois enfants à genoux avec une petite pelle rouge en métal : Tombeau pour une hirondelle. Est-ce qu’un souvenir qui survient c’est encore du réel

Un oiseau —ils me poursuivent—, entre dans la maison : plumage tacheté, il ne vole pas. Si aucune aile ne pend, c’est un jeune encombré de ses ailes, dit la femme au téléphone, j’ai appelé la réserve aux oiseaux : ouvrez tout il partira.
Affronter ma peur. L’oiseau enfermé tape dans ma tête

Une image de pigeon mort au milieu de nageurs ou cet homme qui cuit un œuf de poule sur sa gouttière ou Mirella Freni en Violetta qui meurt: arrêter de scroller


19H12 Je coupe une aubergine énorme je vois un corps ; dans l’autre pièce elle chante c’est joli, un peu faux

Si tu peux déboucher l’évier, dit ma mère, elle porte un chapeau mauve et sourit

Tout ce qui flotte à la dérive

4/

Sujet pour une petite nouvelle : le goéland d’hier doit être mort ( ceci n’est pas une mouette) Devant le grand marais aux oiseaux, qui est comme un lac, je vois Nina. Le théâtre me rattrape. (Je suis une mouette non, ce n’est pas...) Nina est un personne qui arrive. et disparait: « Si Nina n’est pas arrivée la pièce sera manquée  » dit un autre personnage… (et Trigorine fera d’elle un objet de nouvelle )
Que faire des phrases volantes —comme des mouches ou comme des abeilles, (ce qui ne revient pas au même) : Écrire; écrire quoiqu’il arrive
La mouche de M.D.
L’abeille de E.D.
Ecrire avec la mouche
Ecrire avec l’abeille
Boxer la mort

bureau provisoire

Suite en 2- 4 – (sur le départ notes du 28 juin ) 

S’exercer au journal, se frotter ( s’exercer ) au réel ; prendre de vitesse ses faux-fuyants.

Cinq-heures-cinquante : réveil tardif 
Ça en tête :  » plus les rapports entre deux réalités seront lointains plus l’image sera forte, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique  » ( Reverdy)
Emaz qui aimait Reverdy
(@vmondi Valérie Mondamert -dans sa dernière contribution cite Emaz – : attention au bon mot, qui ne mérite pas le bout d’arbre dont est faite la page, dit Antoine Emaz dans Cambouis. )
Notes éternelles du présent un titre de Reverdy que j’aime, tout le contenu du livre envolé ( ça parle de peinture )

Une voiture passe. Il y a un endroit de la rue où les roues sonnent plus fort: un peu après ma fenêtre, en remontant vers l’église. La fenêtre de la chambre du bureau d’été, le bureau provisoire – cap au nord sur rue- avec ses deux lits, le grand et le petit, avec ses étagères remplies en trois générations: de livres, de jeux, de jouets; avec ses placards de linge, de vêtements, de chaussures en plusieurs tailles (au cas où)

Deviner la marque de l’auto au bruit du moteur tu pourrais ?
Deviner l’oiseau à son chant ?
Il y un endroit de l’arbre où l’oiseau se tait
Il y a un endroit de l’oubli ou la perte sonne plus fort.
Un endroit où le perdu devient la matière même. 

Six-heures cinq ; descendre sur la pointe des pieds. La maison s’est gavée de chaleur. Le bois chauffe, la pierre exsude.  
Un thé noir. Un reste de poisson. Une pomme.
( Premièrement
J’ouvre le placard au thé noir, des grains tombent
Dans l’assiette la pomme pourrit
J’ai faim
Deuxièmement
Je pose le bol blanc sur la table qui a une tache comme un œil qui regarde
L’eau bout
J’écoute son bruit
Troisièmement
J’allume la petite radio je risque de réveiller le chat qui ne dort que d’un œil
Dans la huche le pain a durci
Une limace tombe du bord sans bruit
Je verse l’eau
Noir)
Le petit poste de radio noir. (comme elle, allumer le poste au lever — éducation silencieuse— comme  elle cuisiner en manteau. Faire tout, un peu trop vite, et dans le désordre. Comme elle : d’impossibles nomenclatures).

Sous la poussière trouver ce qu’on ne cherche pas.

Six heures vingt-cinq. Le bruit de ses pas sur le plancher de sa chambre. Son pas de pieds nus, juste au-dessus de la cuisine, juste au-dessus de ma tête.  
(la battue de son pas, sa voix sous les planches. Des dessous de scène je l’écoutais et j’entendais aussi sa peur)
Elle apparait, dans sa robe jaune à fleurs, plus petite, à l’aube, pas encore dépliée. Elle dit qu’hier soir elle est tombée dans le sommeil d’un coup, sans s’être déshabillée, au bord du bord du lit avec « son Monde » sur le ventre. Elle s’étonne que le monde ne soit pas tombé… celui en papier et l’autre. La question du monde la hante.

Ne m’accompagne pas, j’irai à l’abribus à pieds, je le dis avec ce ton brusque qu’elle n’aime pas : marcher me fera du bien. Six heures quarante cinq nous nous embrassons, « un petit serré » elle dit. Elle monte se recoucher.

L’eau froide de la douche. Pas de buée au miroir. Le corps nu sans filtre (plus de cinquante ans dans cette maison, le miroir à l’identique, une ébréchure, à peine, de la rouille aux attaches quand le corps, lui, s’est fait toute une histoire) – Repenser à l’autoportrait de Bonnard en boxeur, convoquer celui de Modersohn-Becker enceinte (sur les autoportraits que j’ai peints on ne m’a jamais reconnue ). Me revient que, devant ce miroir, j’ai pris une série de photos en autoportrait pour capter le retour progressif du reflet et l’évanescence de la buée ( images égarées ou bien?)

Sortir avec la valise. Un peu de fraicheur, du bleu et du rose, une pointe d’ocre. les roses et les verts de Bonnard. Le bleu Matisse, pas ici, à cet instant. Quelque chose de la lumière de Hopper dans cette île.
Remonter vers le clocher puis prendre à droite.
A l’abribus un vélo noir gît sur le bas-côté, instinctivement chercher le corps ; une femme arrive elle s’inquiète de l’heure; un homme avec des écouteurs s’assoit sur le banc et bas la mesure avec son pied

Bonjour. Contrairement à l’aller la conductrice est un homme. Deux euros cinquante pour une heure cinquante cinq de voyage le car dessert tous les villages ; ici plus c’est long moins c’est cher (cas de figure où la durée fait baisser le tarif? ) pour un taxi compter cent euros pour environ quarante cinq minutes de voyage. La climatisation fonctionne, la voix digitale aussi : La passe… les Brardes… Raicheneau…  Gros jonc… Poudrière… La noue crapaudière… Sablanceaux pole d’echange : Et n’oubliez pas d’emporter vos déchets ».

Croiser une Mehari, un peu plus loin une Simca, les deux jaunes plus ou moins moutarde, garées. Ile Dépôtoir. ( La Simca qu’elle appelait sa caisse à savon; La Méhari du vieux qui nous courait aux fesses )

Sablanceaux neuf heures dix-sept: personne, le car marque l’arrêt ; la grande courbe du pont (si je dis que je ne le trouve pas moche ce pont — toi ?– on me fusille du regard).  Autogéographie des ponts (autobiographie j’allais écrire, les titres s’emmêlent) lu récemment voyage dans la tête.
Lectures, peintures :  pour voir plus loin. 

De l’autre côté, à gauche, cette falaise à hauteur, du Belvedère. Elle me surprend toujours, un faux air d’Étretat en laissant derrière soi le pays plat à or blanc. À travers le verre securit  avaler une dernière bolée d’océan —comme avant par le bac sur le pont pendant la traversée : Arrête de bouger il criait, tu vas retourner le bateau. 

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit tient son journal en images écrit et marche chaque jour A publié des nouvelles : Ils tombaient / Averses / couché on fait plus court édition UnJeudi

18 commentaires à propos de “#chroniques #00 en prélude au prologue | boxer la mort (notes en vrac)”

  1. Merci Nathalie : voilà qui devrait nous mettre le pied à l’étrier. Je reviendrai boxer la mort.

  2. Merci d’avoir commencé! D’emblée, j’accroche au 2/ et je me dis, oui! on va suivre chaque semaine le réel d’une île atlantique! Ravie (enlevée) par le texte, même si violent (tous les oiseaux…) et c’est vraiment le monde. Merci!

    • Cette question d’une prise directe sur le réel belle contrainte pour moi ( qui me dérobe trop souvent) au jeu des oiseaux se retrouver pas vu de flamand rose des cygnes du côté de la déchèterie : oui . Merci pour le passage

    • il fallait m’y jeter. Façon d’apprivoiser. Je crois que la 2 ( le jeu des six heures est il tenable ? ) va m’obliger à me botter les fesses et c’est tant mieux. Merci François pour ces voyages en perspective

  3. Bonsoir Nathalie,
    Merci d’abord d’avoir pris les devant, j’y ai puisé le courage en me mettant à l’ouvrage, et puis ce soir, ma page faite, rentrer dans les prologues déjà en ligne, par ordre inverse, et finir par toi, comme j’avais commencé.
    Le boxeur, comme en vrac, à annoncer les suites, les six heures à boxer la vie qui va qui vient, on sait pas d’où vient la vague, et l’intention comme déjà une écriture,
    Me dire comme ça m’a manqué de ne plus être dans cet état à lire tes écritures si intenses et éloignées, pour y boire le vivifiant des partages, et le plaisir des retrouvailles,
    Cat

  4. Toujours agréable de te lire chère Nathalie. J’aime tes mots et…tes couleurs : violette rouge « poser des couleurs comme des ecchymoses sur la chair » et la pelle rouge, le chapeau mauve, les oiseaux blancs.

    Je me pose souvent cette question :
    « Faire peinture de soi est-ce combattre? »

  5. Bien contente de retrouver ton écriture Nathalie.
    Ce boxeur. Le passage autour de se battre.
    Cette folie des mères qui donnent la vie et propulsent dans la mort.
    Ta manière de dire, de jeter les mots, de nous les offrir, joie !
    Merci.

  6. Ecriture coup de poing
    En mouvement ce combat
    Et tes images scrollées du monde
    à hauteur de port
    tout en attendant Nina

    Bravo
    Si beau

  7. Des images frappantes depuis le boxeur jusqu’à l’oiseau, la tête. Curieuse du sujet d’écriture (et de la forme : tu dis nouvelle, je lis théâtre) et : boxer la mort

    • j’avoue que tout se mélange ( choses lues pièces travaillées bribes de nouvelles en chantier je me dis qu’ici dans l’atelier on peut laisser le bazar) Merci Perle pour passage

  8. Ça frappe, c’est sûr ! Merci pour ce partage du boxeur. On croirait presqu’il retourne les poings contre lui-même…
    Et scroller, scroller encore…

  9. « Il y a un endroit de l’oubli ou la perte sonne plus fort.
    Un endroit où le perdu devient la matière même. »
    Merci Nathalie de ces suppléments de réel.