Ce serait un livre égaré. Ou un livre qui n’aurait pas été écrit. Et donc pas lu non plus. Un livre qui n’existe pas. Le récit qu’il contient se faisait depuis la bouche de lui, le patriarche. Avec le jeu de ses sourcils blancs et touffus. Le chef, c’était lui, ce qu’on en croyait à l’époque de l’enfance. L’aura qu’on lui avait dessinée, quand il faudrait des années avant que l’idée ne s’impose, le roc, c’était elle, sa femme. Le pilier.
De l’histoire, dont on ne savait pas qu’elle serait la dernière qu’il inventerait pour nous, il ne reste que des bribes et un prénom. Et lequel. Un prénom de garçon pour une fille. Le premier accroc dans le récit. Elle s’appelait Mignon, il raconte de sa voix de baryton, et tant pis pour le prénom adjectif attendu au féminin. Il y était question d’un lac et nos petites mains aux barreaux de la grille close qui nous aurait menés, disait-il, au lac de la propriété où elle avait vécu, dissimulé par une végétation qui semblait avoir repris ses droits sur l’époque où le jardinier y œuvrait jour après jour. Les arbres engoncés dans les taillis le dérobaient à notre vue, comme des mots alignés qui ne feraient pas image. La grille gardait enclose sa vision. La voix qui racontait s’est tue et l’histoire elle aussi a été recouverte comme un livre aux pages collées où seules une page ou deux seraient lisibles.
Peut-être existe-t-il quelque part un opéra qui parle d’une héroïne au même prénom. Tous ces répertoires qu’il pouvait interpréter… Et c’est d’un de ces livrets qu’il se serait inspiré pour l’histoire ? Notre déconvenue plus tard en découvrant que peut-être ses histoires inventées pour nous ne l’étaient pas tant que cela. On n’avait surtout pas approfondi. Mignon est restée telle qu’elle nous avait été livrée, sortie de la brume au-dessus d’un lac dans un environnement désolé et tel un fantôme flottant, verticale comme une apparition. Finissait-elle, petite fille modèle, noyée dans son lac, avec des parents inconsolables, d’un petit pied qui aurait glissé et tout son corps entraîné à la suite et les vêtements flottants tout autour d’elle, le bercement des étoffes par les vagues entretenues par le vent et leur douceur trompeuse ? C’était plus vrai que nature. Plus tard. Respirer lire rêver à Munich. Terre de lacs et de châteaux merveilleux. Ludwig II de Bavière, ce prince « fou » retrouvé noyé lui aussi. Tous les lacs se ressemblent. Les histoires se confondent, se copient, s’échangent, sautent d’un livre à l’autre d’une étrange perméabilité, pour s’être retrouvés rangés côte à côte au hasard d’une bibliothèque. Le flou de la myopie gangrène jusqu’aux images inventées qui deviennent spongieuses et promptes à la métamorphose. Cet intérêt pour les destins tragiques de celles et ceux qui finissent par se suicider, de ce mal-être de vivre, la dépression, la mélancolie, la folie.
Il y a ce qui ne se dit pas. Il faut remettre le couvercle par-dessus. Comme le lourd couvercle du coffre. Sa couleur sombre d’un marron artificiel, la même pour tous les objets de bois passés par les mains du père. Il les recouvrait d’un enduit vernis inaltérable, quand la mère issue elle aussi d’une famille de menuisiers, d’ébénistes, ponçait, décapait, voulait le bois à nu, exposant ses nœuds et ses imperfections, traitant à l’eau oxygénée pour retrouver la couleur claire des fruitiers, noyers et autres, comme assumer sa fragilité. Quelques mots affleurent. Toujours sous la même formulation. Le côté dépressif… Parlait-on du mauvais côté du patriarche ou du côté paternel de la famille ? Le même mot faisait glisser un sens dans l’autre. Qui expliquait tout.
Écrire pour parler de ce qui ne se dit pas, imprimer des pages et les coucher dans le fond du coffre et un jour dans le peu de place qui y resterait.
Il y a le souvenir de ce qu’elle croyait y avoir enfermé :
[…] L’ultime trajet, ce qu’elle allait tuer d’elle pour y survivre […]
[…] Et cela aussi il faudrait le tuer. Elle ne savait pas que ça ne se tue pas. Que ça continue à vivre à grandir à fêter son anniversaire.
[…] comme un cordon ombilical d’une longueur infinie la maintiendrait vivante plus que la vie n’en avait été capable. Elle commencerait à écrire sur ce sang qui ne s’arrête pas […]
[…] Une nouvelle histoire s’écrirait avec des bribes prises ici et là […]
Un jour il faudra bien l’ouvrir.
Soulever le couvercle de ce coffre trop sombre qui avale les pages. Ce qu’on découvrirait, c’est qu’il les efface dans le mou de son ventre vide. Elle a passé sa vie à écrire. Tout est là enfermé à l’abri. Ou ne pas l’ouvrir. À sa mort, le coffre reviendrait à un écrivain public avec une grosse somme d’argent pour qu’il en fasse quelque chose. C’était du moins ce qu’elle avait imaginé. Pourtant, de son vivant, le cliquetis reconnaissable de l’imprimante vomissait des feuilles par lots de dix pages, si l’on comptait en prêtant l’oreille. Mais une fois le coffre ouvert, les pages immaculées, comme si l’encre s’était délavée d’un seul coup, une facétie pernicieuse de la lumière solaire. Alors il ne lui resterait plus qu’à écrire le récit de leur disparition. Ce serait son seul livre. Celui qui le propulserait sur le devant de la scène littéraire.
La voix du grand-père s’est tue depuis longtemps sur une histoire qui ne s’est pas écrite. Quand la seule question qui intéressait les petits-enfants d’alors, pour qui des cinq elle avait été inventée et qui l’avait entendue en premier.
Combien de petits cadavres, de petites filles privées trop tôt de vie, nous font des signes désespérés depuis leur au-delà, nous réclament des explications, une survivance au moins, une histoire à écrire. Combien de pas nommées et mortes avant d’être nées et enveloppées dans un linge sans un regard de la mère et déposées en terre ? Mais pas elle avec son prénom pour toujours. Même si jamais prononcé pour l’appeler, la faire venir. Pas elle avec une unique date écrite sur le carnet de naissance pour naître et mourir. Pas elle dont le passage sur terre s’est achevé au mois de ma naissance. Je vous coucherai ici, toi près de toi, près d’elle, ensemble pour qu’on ne vous oublie pas, pour tuer ma culpabilité d’être en vie, d’avoir survécu à ce qui t’avait été fatal, pourquoi elle et pas moi, cette question à porter sur le corps à vie comme un prénom et toutes les autres.
Il y a des mains qui s’insèrent à travers les barreaux comme on imagine que marchent les fantômes aveuglés et titubants, elle a la peau blafarde d’être restée ensevelie dans son château prison avec la végétation du parc qui lui a lacéré les voiles immaculés qui flottent dans l’aurore faiblarde, elle attend que la vie du dehors la recueille comme une exfiltration de dernière chance. Est-elle sortie de son lit ou du lac avec ses longs cheveux en bataille qui trahissent un sursaut de révolte ? Mais avant qu’y a-t-il eu ? Et l’après s’est évanoui. Restent nos mains à nous agrippées aux barreaux que la rouille a déjà commencé à tacher pour nous hisser plus haut que nos centimètres de l’époque, apercevoir le château ou au moins le lac…