1- E. me surprend quand elle me parle au téléphone de la période où Fellini a poursuivi en justice la chaine de télé de Berlusconi. A l’époque, il s’était haut et fort déclaré contre les spots publicitaires au milieu des films retransmis. Que dirait-il aujourd’hui ?
Elle continuait : Il aurait eu le vertige !….Le vertige des images en accéléré, des coupures excessives et hors contextes, des séquences névrotiques, ces passages sans transitions l’ayant mis devant (comme il aimait à le répéter) des spectateurs qu’il n’aurait pas reconnus. Et en cela il avait raison, ne s’agissait-il pas aussi de façon sournoise et active de nous distancier de nous-mêmes et de notre approche au monde. Pour créer un changement, le notre, de l’intérieur nous obligeant toujours plus incessamment à sauter visivement d’un paysage à l’autre, d’une marque à une autre, à nous contenter de bribes pour explorer très superficiellement un tout. Il s’agissait de fractionner et distraire en continu notre attention et E. en était arrivé, très inquiète, à me parler de ces étudiants des écoles de cinéma souvent incapables aujourd’hui de regarder un film jusqu’au bout.
2- Les goélands argentés au bec jaune avaient commencé à déployer leurs cris stridents et syncopés, doublés, triplés entre eux. Des miroirs en enfilade pendant des heures. Un éventail précieux se dépliant ; leurs lames, des sons. Ricochets prenant le large tels des pans de tissus déchirés parfois fendant l’observation du ciel. Une grande moquerie. Tantot des mélodies retenues jusqu’à l’étouffement, tantot des cantiques insistants, froissés, bruissants, aérés, amples après les plongées alors que la mer secouait violemment ses replis de lait dorés à l’algue-feuille d’émeraude. Ses replis semblaient vouloir se reprendre les cris pour ensuite donner corps à la nuit.
3- Les scènes des films de Fellini en appellent au maelstrom du rêve comme à l’architecture rigoureuse de l’espace. Une scène de bal construite tel un songe peut précéder un plan bien cadré d’une cage d’escalier. La sensation liquide du rêve croise parfois les géométries stables les plus épurées. J’avais en tête ce tableau de Kandisky, Le cavalier bleu, où la figure quasi abstraite de l’homme (femme?) et de l’animal dans leur course folle (en forme presque de tache) se matérialisait sur la toile au travers de lignes simples de perspective largement horizontales. Le ressenti vibrant de fuite et de liberté avait trouvé sa place . Tout ce que plus tard l’abstraction aurait préfiguré en éliminant radicalement le figuratif. Au fond une dimension musicale des lignes et des couleurs chère au peintre ; pour moi une descente dans l’écriture où les lettres serrées, les anciens batonnets d’argile me parlaient comme des hommes ou des femmes. Et je me serais perdue avec eux, autour de tables et de cafés dans le murmure bruissant de nos conversations muettes, pigmentées et invisibles.
Quand E. m’aurait parlé de développer un article sur le personnage d’Alain Cuny de la Dolce Vita, je me serais remémoré ce passage où la musique de l’orgue de son église (dont il joue, car il interprète le role d’un prêtre) aurait fait allusion dans sa bouche aux mystères et aux viscères invisibles de la terre.
4-. J’ai commencé mon quatrième projet d’écriture comme les trois premiers à partir des ateliers d’écriture du Tiers Livre (le premier projet, Venise so far, ayant trouvé un éditeur, Labyrinthes, en 2024). Ensuite Sicilia ! (deuxième manuscrit, plus long, inspiré du film du meme nom de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, suivi d’une nouvelle, Rome-fluvial, (d’après des photos d’Alessandro Imbriaco).Tous portés à terme ! Le projet en cours d’écriture a été commencé en 2022, je le reprends ici aujourd’hui. Peut-être essayer d’en écrire la trame même si elle suit des cercles assez concentriques et donc pas simple….
Je pars de la volonté de camper l’histoire dans plusieurs espaces : le sud de la France d’où la protagoniste est originaire; Bergame (où elle vit); Paris (où elle fait des allers et retours pour son travail).
Je/elle est journaliste et doit écrire sur un film en train de se faire sur Federico Fellini.
Le sud de la france la hante et la poursuit, car il représente une sorte de paradis perdu (elle n’ y habite plus) et s’identifie à la perte de son père né, à Marseille. Des images de lui et des récits felliniens s’entremêlent portés par diverses voix narratives (à moins que ce ne soient souvent les mêmes) avec en arrière plan, des lignes sur le langage et l’écriture (ses registres). Comme fil conducteur entre Fellini et son père, le fait que celui-ci soit d’origine italienne (il a travaillé pour Alitalia comme chef d’escale dans un aéroport avant d’ouvrir une agence de voyages à Marseille lui ayant évoqué, à elle petite, la dimension du rêve). Le rêve fait aussi référence au Livre des Rêves écrit par Federico Fellini (source d’inspiration pour la cinéaste dans le livre), et aussi aux silences du père faisant surgir des images et des narrations.Vraiment étrange d’avoir découvert ces jours-ci l’unique film inachevé de Fellini, où il est question d’un avion se crashant à coté d’une cathédrale, racontant les aventures d’un passager semblant survivant mais en réalité défunt (Le voyage de G. Mastorna).
Je pense aussi ne pas avoir tout déméler de ces mises en parallèles (père, Fellini, rêve, écriture, cinéma).Je compte sur le fait d’avancer dans l’atelier pour m’éclairer et renforcer ce système d’échos le long d’une trame non linéaire.
Je pense faire suivre dans le cycle des extraits du manuscrit laissés tels quels ou remaniés. Ce qui m’intéresse beaucoup c’est aussi le montage des scènes entre elles.