1 | Du monde
UN MONDE QUI CRAQUE QUI BRÜLE QUI NOUS A ÉCHAPPÉ
2 | le réel, toujours le réel
Sur l’avenue trois voies les voitures affluent – une fois dépassée la rangée d’immeubles elles longent une grande friche grillagée – perpendiculaire aux feux tricolores un pictogramme piéton-cycliste vient de passer du rouge au vert – je ne traverse pas – la pluie détrempe les parasols noirs aux lettres rouges Coca-cola déployés sur la terrasse du Garden’s table – la porte du petit resto au rez-de-chaussée d’un immeuble de briques rouges est ouverte – le pictogramme piéton-cycliste passe au rouge – une deuxième avenue trois voies rejoint la première en diagonale – le nom Minol est apposé sur un étage élevé de l’immeuble gris bâti dans le triangle formé entre les deux avenues – des vélos glissent sur la bande de trottoir qui leur est réservée – une voie routière aérienne surplombe la jonction des deux avenues – sa courbe laisse apparaître sur une immense publicité le slogan Stay affordable Sleep substainable mais tronque les lettres a&o qui se trouvent au-dessous – un serveur s’active derrière la porte vitrée du Garden’s table – la pluie fine assourdit le flux des voitures – le bas de l’immeuble aux briques rouges est percé de trois hautes arcades – une machine de chantier entre sur la friche
3 | écrire avec Clarice lispector
à cette heure-là de la nuit, quelle heure ? entre 3 et 4 sans doute, je ne sais pas, je ne veux pas savoir, si je regarde je perds toute chance de me rendormir, même si je crains de ne pas y arriver je veux me laisser une petite chance, combien de temps ai-je dormi ? trois heures peut-être dans le meilleur des cas, je sens que je ne pourrai pas, j’aurais beau me tourner me retourner, étendre mes bras, m’étirer comme un chat ou suivre le flux et le reflux de ma respiration, j’aurais beau guider les phosphènes qui pullulent sous mes yeux fermés, les faire dessiner un jardin indistinct où mon corps s’abandonne parfois, je n’arriverai pas à m’endormir, je suis trop éveillé, trop impatient, l’énergie pulse dans mon cœur, ça pulse dans mes veines, dans mes fibres musculaires, je suis électrisé, trop d’idées qui fusent, qui se répondent, qui s’entrecroisent, trop de mots, trop d’images et la crainte de les avoir oubliées demain…
dans le silence de cette nuit autant se relever, inutile d’insister, autant suivre le courant qui m’entraîne, l’appartement est calme, aucun bruit là-haut, Sia et Vasco dorment depuis longtemps déjà, les bruits de la ville se sont estompés, me voici debout au milieu de la chambre, un peu comme un idiot, mes membres moins vifs que ne croyais, je remonte le store électrique de la fenêtre, je vois la masse sombre des arbres et la silhouette éteinte de l’immeuble voisin, j’enfile un short et un t-shirt, j’ai trop d’envies à la fois, passer en revue les préparatifs, ouvrir le carton à dessins et poursuivre l’esquisse commencée cet après-midi, ouvrir l’ordi et programmer une dérivation du jeu, prendre des notes pour… J’ouvre finalement mon carnet : écrire à la main m’aide à rester concentré, à ne pas me disperser, à écouter le cœur silencieux de la nuit…
à cette heure de la nuit j’aperçois le ciel depuis ma fenêtre, je vois que la nuit se décolore, ma peau est sèche, je me sens comme trahi, je feuillette toutes ces pages griffonnées à la hâte en essayant de suivre le torrent d’idées qui m’a traversé, il y a des mots que je peine à relire, des phrases qui ne me font plus vibrer, des signes cabalistiques, du code, quelques idées qui survivront peut-être, mon corps se referme, j’ai envie de boire un thé très fort mais j’ai peur de réveiller Sia avec le sifflement de la bouilloire, je sors de ma chambre, je vais me servir un verre d’eau fraîche. Je sors sur le balcon, la nuit s’efface, le concierge traverse le jardin de la résidence en tirant les poubelles jusqu’à la rue
C’est le Gardien, personnage et narrateur de mon projet, qui n’arrive pas à dormir, trop de choses tournent dans sa tête et sans doute cette insomnie va s’insérer dans mon chapitre en cours d’écriture
4 | de soi-même et d’écrire
J’aimais l’été. Je me sentais vivante, tellement vivante. J’attendais l’été, j’espérais l’été. Encore l’été dernier, je n’imaginais pas qu’un jour j’écrirais j’aimais l’été en pensant à un présent qui ne reviendrait pas. Pourtant l’été j’ai souvent eu peur qu’il n’arrive malheur aux gens que j’aime. Aujourd’hui je suis un chat tranquille dans une gare. Je regarde les gens passer, porter leurs valises, attendre. La douceur de certains personnes me déconcerte. L’été 2016 j’avais déjà fait cette expérience de l’autoportrait dans l’atelier de François Bon. Je pourrais réécrire presque à l’identique quelques-unes phrases écrites alors. Mais il y a dix ans je n’avais encore lu aucun livre de Clarice Lispector. La première fois que j’ai lu La passion selon G.H. j’étais tellement troublée que j’ai oublié le livre dans le train en arrivant à Paris. Je me suis longtemps demandé qui l’avait retrouvé et si iel l’avait aimé autant que moi. Il y a dix ans je ne connaissais pas Juan José Saer. J’ai trouvé L’Ancêtre sur un trottoir, j’aurais juré que le livre m’attendait. Ma vie est plus intéressante depuis que je lis les livres de Juan José Saer. Je viens de commencer L’occasion dans le train Malmö-Stockholm. Nous traversons des forêts qui entourent des lacs. À côté deux femmes, une trentenaire et une soixantenaire ont bu une coupe de champagne. Elles ont l’air très heureuses. Je n’ai pas encore réussi à déterminer si elles étaient parentes ou collègues. Il y a dix ans je ne savais pas que l’aïkido prendrait tant de place dans ma vie. Que sa pratique deviendrait pour moi un contrepoint indispensable à l’action d’écrire. J’aime chuter (sur un tatami). Ukemi avant, ukemi arrière et chute soleil. J’aime quand ça chute d’un seul bloc, autour du centre. J’aime sentir l’énergie vibrer en moi. J’ai relu L’Autoportrait d’Édouard Levé, du moins l’extrait. Je trouve ce texte extrêmement angoissant tout en n’étant pas insensible à son humour. Mais peut-être que chaque texte où un Je s’érige sur le fil du rasoir est angoissant. Le Je avec lequel Clarice sculpte ses phrases ne me provoque pas la même tension. C’est une arête coupante et pure, un outil qui creuse la matière soi, la sensibilité sienne, pour affiner et approfondir une connaissance du monde. Un tel Je peut être un outil fécond pour chacun.e d’entre nous.
5 | l’œil du dragon
Quarante centimètres de chair cartilagineuse recouverte d’écailles claires et surmontée d’une tête rose rouge de dragon. Et l’œil sombre exorbité, globe rond à fleur d’écailles. Je l’ai vu deux fois dans les marais des îles de la Baie de Hong Kong. La première fois, la vision de la tête rose du dragon à travers les feuillages m’a transpercée, elle m’a révulsée de la tête aux pieds. C a éclaté de rire, elle était déjà habituée aux lézards en tout genre. Mon sang a reflué de la tête aux pieds, un frisson archaïque a secoué tout mon corps. Et lorsque j’y repense plus de trente après, c’est surtout ma réaction qui m’interroge, cette révulsion primitive, animale, profondément ancrée, peut-être dans mon cerveau reptilien. Cette bête en moi qui a surgi.
Curieux sentiment que l’angoisse, face à l’émergence du JE. Ce serait intéressant à creuser. Merci.