Néon dans la nuit
Un monde médiocre, obstrué, ne mérite pas qu’on l’habite.
Réel, réel : un carrefour
Il y a un panneau jaune, indicateur des grands chemins, qui dit là-bas par là en deux heures ou bien là-bas par ici en deux heures trente, mais d’un côté il y a l’ombre des mélèzes – au moins au départ – et de l’autre il y a le sublime vallon, celui-là même qu’on lui a vanté, c’est même pour ça qu’elle est là, à cette fourche engageante, sorte de carrefour entre vers le haut et vers le haut, un truc de montagne, emblématique de ces questionnements entre plus court et plus long, entre avec eux ou toute seul, entre choisir la droite ou la presque gauche, entre se préparer à être arrivée plus tôt ou bien plus tard, entre se fatiguer plus ou moins mais en beauté, entre prendre le parti du murmure du torrent sous la ramée ou celui du sifflement des marmottes qui préfèrent les terrains dégagés, entre la montée vers les quelques névés blancs qui survivent ou un salut au troupeau et son berger qu’elle voit un peu au-dessus, sur la branche de gauche de la fourche où elle tergiverse.
Avec C. Lispector : Insomnie
Certains disent qu’ils dorment, qu’ils ne connaissent pas l’insomnie. Je viens une fois de plus de changer de lit. Impossible d’insomnier à côté du conjoint. Parce qu’insomnier c’est lire. Et que lire c’est lumière, un peu, basse. Alors la question, est-ce que je lis parce que je ne dors pas ou bien est-ce que je ne dors pas parce que je lis ? On s’en fiche. La pièce est plus fraîche. Et être seule dans le lit est plus frais aussi. J’aime mon lit d’insomnie. Autre question : est-ce que je ne dors pas pour le retrouver, y être seule ? Abîme de réflexion conjugale. Quelques pages. J’éteins parce qu’il faudrait dormir tout de même. Je rallume au bout de cinq minutes parce que de toute façon, je ne dors pas. Un hululement perce la nuit. Je ne sais pas reconnaître ces oiseaux-là. Il paraît qu’ils chantent tous différemment. Je veux bien le croire. Vagabondage de la pensée, vague lueur dehors.La maison est assez loin de l’éclairage urbain pour que ce qui passe au travers de la vitre soit naturel… Un rayon de lune, sans doute. Je sais qu’elle n’est pas pleine en ce moment, mais elle est là, quelque part, là-haut. Appuyer sur le bouton du réveil qui s’allume sur trois heures trente ; qui dit aussi qu’il fait nuit (icône lune), qu’il fait beau (icône soleil), qu’il fait 25° dans la pièce (pas d’icône, juste un chiffre, trop chaud), qui dit qu’on est le 9 juillet. S’étaler en travers du lit, diagonale de plaisir, recherche des zones de fraîcheur encore inexploitées. Endormissement, sommeil léger et rêveur, l’ami revenu, entendu, suivi, réveil au claquement de sa portière. Reprise de l’insomnie, décision de finir le bouquin. Enfant, je considérais que dormir faisait perdre du temps, on ne se refait pas. Plus tard : les oiseaux s’éveillent, trilles des merles et chant des mésanges. J’écoute. Disponible, seule éveillée dans la maison.
De soi-même, d’écrire
Je n’écris pas. J’accumule des mots, dans ma tête, dans des carnets, au fil de mes pas, de mes regards, mais je n’écris pas. Je note, je transforme une impression en haïku – j’ai le goût de la contrainte – j’envoie une lettre à une amie. Mais je n’écris pas. Je brouillone en atelier, je reprends parfois ces premiers jets brumeux ou ardents, je range, je classe. En marchand plus tard un développement se fait jour, une idée point qui devrait être posée dès le retour (je n’ai pas encore mis en route une pratique d’enregistrement des pensées malgré les outils à ma disposition, pas envie de parler à une machine , même si elle est aussi précieuse que ces téléphones portables sur lesquels nous sommes branchés). Régulièrement je dis : je vais compiler, réviser, assembler, chapitrer, enrichir. Mais non.
Les bêtes sauvages
C’est la première fois. Elle traverse sereinement la prairie qui fait ce paysage que je ne parviens pas à quitter. La maison est perchée sur une pente assez raide ; la prairie au dessus, souvent fréquentée par un troupeau de vache auquel se mêlent un ou deux chevaux, est entièrement dégagée. Et ce soir, pour la première fois, une fouine passe calmement : une petite pause ici ou là, nous regarde-t-elle ? Brune sur le dos, plastron blanc pur et museau pointu. La queue, plutôt longue et plus foncée à la pointe, flotte doucement derrière le corps élancé et vif. On fait silence, même s’il est manifeste qu’on ne lui fait pas peur. On avait déjà vu renards et chevreuils. Mais la grâce s’est invitée ce soir.
Brigitte François