≠1 chroniques ≠01 croisée des chemins

1 Le Monde

Un monde qui est en sourdine est avide de se faire entendre et d’exulter

2 Le réel

C’est à l’angle du Boulevard Montesquieu et de la rue Anatole France qui remonte vers Croix Saint Pierre, un quartier banal dont il n’y a rien à dire. Tout au long du boulevard qui relie les pompes funèbres au boucher et au fromager, des arbres fournissent une ombre régulière. Un homme est assis là, tous les jours dès que le temps le permet, sur une chaise qu’il a sortie de son petit studio, une simple chambre peut-être, qu’il occupe au rez-de-chaussée. La maison fait l’angle et il s’installe côté boulevard, à cause de l’ombre et peut-être parce qu’il y a plus de passage. Les voitures, les camions et les bus font bloc jusqu’au feu, les vélos, les scooters et les trottinettes doublent à fond de train. Une table de camping devant lui, un verre et une bouteille d’eau, il avait, encore tout à l’heure, son immuable chapeau sur la tête, un bermuda et des chaussures de marche avec lesquelles il a baroudé, peut-être, avant. La porte de la maison qui abrite son minuscule chez lui est ouverte. On devine à quel point c’est petit, une seule pièce où tout est réuni. De son bout de trottoir, il a fait une terrasse, il improvise une extension de son espace. Vue sur rue, dans la rue. Il affiche souvent un sourire, il fait signe, il entame une causette avec un passant, un voisin. On le voit ainsi depuis des années, parfois debout, appuyé sur un bâton, l’œil rieur et affable.

3 Ne rien faire d’autre

Toujours revenir sur la même chose, ne rien faire d’autre. le cerveau lourd de ça, le cerveau dans une arène sans issue. Réver d’une transfusion de pensées. Tourner en rond, faire des tours de pistes, traverser l’espace de part en part, revenir là où on était, le refaire, repasser mille fois dans ses propres traces.  La tête prête à exploser de ça, la tête en tension. Se faire un café, le charger en sucre. Arpenter l’appartement, devenu l’arène. Dans ses membres, sentir plus qu’une lassitude, une fatigue, un épuisement. Les membres habités par ça, dévorés. Dehors, la nuit est profonde, impénétrable. L’air est chaud. Caresser les fleurs, embrasser les branches basses, flirter avec les épines. Dans la rue, des gens rentrent chez eux, claquement de portières, palabres, rires. Rire. Au fond de la tasse reste un sirop épais et translucide. Se recoucher, les draps sont moites. Se placer au centre de l’arène, attendre, ne pas savoir ce qu’on attend, ce n’est même plus le sommeil. Revenir toujours sur la même chose, ne rien faire d’autre.

4 Une envie qui renait

Il fait encore frais sur la terrasse ce matin. L’ordinateur est grand ouvert, prêt à accueillir la moisson du jour. Me revient depuis quelques jours l’envie de reprendre un projet. Un guide des idées négatives, en miroir des livres de développement personnel. Des conseils pour couver pessimisme et tristesse, pour cultiver au mieux ses échecs, son isolement ou sa méfiance.
Court extrait:
Victimes de l’imposture que constituent la recherche du bonheur et de la sérénité, le grand mensonge du vivre mieux et du vivre ensemble, constamment sous la pression des lobbies de marchands bien-être, nous ne savons plus goûter à la simplicité du pessimisme, nous perdons le goût des idées noires, de la mélancolie et du passéisme. Nous n’osons plus y goûter, stigmatisés dès que nous émettons ce qu’il est convenu d’appeler une idée négative. Le bonheur est pourtant une parfaite utopie, tant de témoignages le prouvent. Il rime avec déception et sa quête éperdue finit par faire souffrir. Certains en font le but de leur vie comme d’un objectif suprême. Ils y laissent beaucoup de leur temps et de leur énergie car la course au bonheur est vorace et les obstacles nombreux sur le chemin.  Ils y laissent aussi beaucoup d’argent pour nourrir des conseillers en tout genre, des thérapeutes et des grands gourous.
Renouer avec la noirceur qui sommeille en vous et que vous négligez est au contraire le but de cet ouvrage. Vous vous démarquerez ainsi de la masse, vous découvrirez qu’être malheureux est un état plus facile à prolonger qu’être heureux et que cela nécessite moins de sacrifices. Vous serez séduits par des réactions telles que la suspicion, tant vis-à-vis des autres que de vous-même, vous réaliserez combien il peut être bon de s’isoler et tourner le dos à ce qui ne vous ressemble et combien il est vain de se remettre en question et de chercher les clés de soi et du monde.
Ne pas être heureux et en faire un principe se travaille néanmoins et nécessitera quelques aménagements dans vos habitudes. Ce manuel, simple et pratique, s’adresse à tous. Il est constitué d’exemples concrets et d’exercices faciles à mettre en œuvre, chacun pourra facilement retrouver sa morosité, sa mauvaise humeur, ses moments de spleen et apprendre à les entretenir.
A suivre …

5 les abeilles

On les entend. Un bourdonnement tranquille et régulier occupe l’espace sonore tout le long du mur. C’est un microcosme. Quelques centimètres carrés de vigne vierge écartés pour y laisser entrer les yeux. Les tiges sont un labyrinthe dans lequel le regard se perd vite, des lianes qui s’accrochent au mur avec des ventouses, de larges feuilles qui se prélassent au vent et des abeilles par dizaines qui se régalent des petites fleurs cachées par le feuillage. Quand on écarte une feuille, elles apparaissent, affairées, par groupes de trois ou quatre, leurs rayures en suspension, tendues vers le nectar. De moi qui les observe, elles ne se préoccupent pas., pas plus que des deux colonnes de fourmis qui se sont mise en branle pour descendre le mur en ordre parfait.  Elles sont tout à leur but, se gorger de sucre. Ce soir, on n’entend plus rien et on ne les a pas vu partir. Demain, elles seront là. Un petit cadavre est à déplorer aujourd’hui, tombé sur la terrasse. Un corps de de la taille d’un ongle. Le groupe s’est-il rendu compte de la perte de l’un des sien?

A propos de Elisabeth Saint-Michel

J'ai participé plusieurs fois aux ateliers de François Bon. J'y trouve une exigence et un rythmr qui me motivent. J'ai publié 4 livres dont le dernier, Cochon Pendu, a été largement nourri par la proposition 'Quelqu'un arrive quelque part" avec laquelle j'ai entamé mon récit, et celles qui ont suivi.

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