#chroniques #02 | si seulement

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Comment courir sans perdre pied

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Si elle était là, elle serait assise par terre, sur la moquette, face au lit. C’est là précisément qu’elle aimait s’installer, adossée au mur, bien calée, bouquin en main, révision silencieuse ou lecture à voix haute, la fronce du nez sous la frange raide, la paupière lisse, baissée. En contre-plongée, juchée sur le lit, je la revois, au-dessus du livre d’histoire-géo, la bouche remuant en silence, pénétrée de la leçon qui tente en vain de rentrer. Sans l’imperceptible mouvement des lèvres, on aurait pu l’imaginer dormir, affalée, le dos s’arrondissant au fur et à mesure, le visage se rapprochant des mots au milieu de la page, les yeux s’y entrechoquant à loucher. Puis elle relevait la tête d’un coup et posait une question du genre tu as compris quelque chose aux indices synthétiques ou c’est quoi le multilatéralisme déjà ? Et alors, on voyait la pupille irradiée, vive d’intelligence mais ternie par le manque d’intérêt, de concentration et sans doute aussi : la flemme. Si elle était là, elle finirait par s’allonger, comme avant. On s’allongerait toutes les deux et nos regards glisseraient lentement sur les parois de la chambre, longeraient le chambranle de la porte et jusqu’aux plinthes écaillées, décollées par endroit. Nos yeux suivraient la ligne du bureau encombré de fichiers, de paperasses diverses. Il y a vingt, il aurait été envahi de cahiers à petits carreaux exclusivement, on aurait sans doute alors commenté les demandes obsessionnelles de nos profs, rigides jusqu’à la couleur obligatoire de la couverture des cahiers, jusqu’aux mots soulignés à la règle. Et ça nous ferait peut-être sourire, on se moquerait, on se remémorerait. Nos regards monteraient alors sur les étagères, les rangées de trophées et de diplômes qui prennent aujourd’hui la poussière. Toutes les courses, tous les trails qu’on tairaient pas pudeur. Puis on s’attarderaient sur les murs, l’œil grimperait jusqu’au plafond depuis l’angle au-dessus de la porte et sa toile d’araignée jusqu’à la trace sombre sur le côté, une tache d’inondation tellement ancienne que je suis encore étonnée de la voir là, et la peinture craquelée, le plâtre fissuré. Comme avant, on imaginerait qu’à l’endroit où la faille s’agrandit, un espace-temps s’ouvre sur une autre dimension. Comme avant on se raconterait des histoires. A l’emplacement vide, la moquette est un peu plus usée.

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C’est un périple et c’est un calvaire, qui suppose de rester assise pendant une dizaine d’heures. C’est un voyage à l’autre bout de la France. On ne lui a pas laissé le choix, c’est une course importante, un demi-fond, niveau national a dit le coach. Elle doit y aller. C’est la première fois qu’elle court si loin de chez elle, dans une région qu’elle ne connaît pas du tout. C’est une excitation et un point au cœur, un coup de poing à l’estomac et comme un vide à l’intérieur, qui se creuse sans jamais vouloir se remplir, l’angoisse monte. Exactement la même qu’avant une interro de math. C’est un tête-à tête avec sa mère et c’est surtout ça le calvaire. Elle peut faire semblant de regarder par la vitre, le paysage qui défile derrière la surface sale. A un moment, sa mère s’est endormie. Il lui semble qu’elle était jusque là en apnée et qu’elle peut à nouveau respirer. Quand sa mère se réveille, elle ne dit rien, heureusement puis lui tend un sandwich dont elle arrache des bouchées mâchées en silence. A nouveau, elle regarde les étendues vertes et jaunes, les fermes, les routes, les voitures minuscules. Le décor évolue mais rien ne change vraiment. Un voyage avec sa mère ça se limite à un jeu vidéo ennuyeux.

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J’aimerais la saisir à l’instant même où elle actionne la poignée de la porte et je suis accueillie par le sourire large, les dents blanches et légèrement espacées d’une machoire qui n’a pas été forcée par un appareil. J’aimerais la voir me tendre la joue pour la première bise et la deuxième, avant que la bouche se retrouve hésitante, dans le vide ne sachant s’il faut une troisième ou pas. Là où tu vis maintenant, on en fait combien ? Et ses yeux allumés, non maquillés de faux-semblant mais la joie véritable de me revoir et que j’espère, mon regard trahit le même éclat que celui lu dans son regard.

J’aimerais la saisir dans une tenue toute autre que celui de la sportive, short et tee-shirt, runnings high tech. Je ne sais pas si j’aimerais la voir en jupe ou en robe qui me semblerait trop emprunté, une tenue factice, et quand même, je l’imagine parfois ainsi, ses cheveux lâchés flottant sur l’échancrure du dos, d’un tissu flottant, blanc ouvert sur la peau cuivrée. J’aimerais la saisir, ainsi différente, adulte, peut-être pour me prouver à moi-même que nous avons changé.

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Quel souffle de sable arrête la progression, qu’un mot fait vriller, entortille dans l’indicible portion de chair nue, dans une trop forte lumière qui aveugle à force de nudité, trop blanc le réel pour se regarder en face, nous figerait comme statue, bouche de pierre rendue muette par défaut d’opacité, le rideau de pudeur ou de peur (de quoi?), ce qui ne sera pas écrit reste quelque part, dans le mouvement d’un voile qu’on pourra lever peut-être un jour, peut-être la prochaine fois.

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires et ouvrages collectifs. Lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021 (au diable vauvert) et autrice d'un livre de photographie sur l'enfance, Que jeunesse se passe (éd J.Flament), d'un recueil de prose poétique, ceux qui m'aiment (Tarmac), d'un recueil de nouvelles, Faims (Christophe Chomant) et d'un récit poétique et choral, peggy m. aux éditions la place. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéo-poèmes et montages photo-vidéo (chaîne youtube Perle Vallens)...

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