1 | du monde
Un monde qui s’enroule sur lui-même et rentre dans sa coquille rêve une géographie aplanie.
2 | le réel
L’odeur fraîche de l’eau qui coule dans le bassin hexagonal de la fontaine plantée au milieu du carrefour. Le profil italien du Mont-Blanc au loin, à peine flouté par la brume malgré la chaleur déjà vive du matin. Le hameau sur l’autre versant de la petite vallée, immobile, rassurant, bardages de bois bruns et pierres grises. Un homme à la modeste barbe blanche descend la rue du haut du village. Casquette enfoncée sur le crâne jusqu’à la ligne des sourcils, il tire une petite valise. A son passage, Bazar, le gros chien noir au collier rouge, couché en travers, se contente de lui jeter un regard humide et fatigué. Le bruit rond des roulettes, bringuebalant lors du passage sur les gravillons, heurtement de métal sur la grille toute neuve de la cunette de drainage des eaux de pluie. De la fenêtre ouverte, les cris du petit-fils de Régis. Une jeep garée le long de l’abri poubelles, une énorme hache clipsée sur le flanc. Un petit camion à plateau fait le tour de la fontaine et s’engage entre deux maisons dans la ruelle en pente, ça passe juste mais le chauffeur à l’habitude. Sur le plateau, les étais d’un échafaudage. A cause de la jeep, le voisin à la voiture rouge manœuvre pour prendre le virage à la sortie de sa ruelle. Il me fait signe, on descend au ravitaillement tu as besoin de quelque chose ?Allez on y go. Un cycliste fluorescent et en sueur appuie fort sur les pédales d’un VTT. Il se dirige vers la piste de la forêt. Les chats longent les murs dans l’ombre. Ils m’ont à l’oeil et détalent si je m’arrête pour les regarder.
3 | insomnie
Il ne faut pas que je bouge. Si je reste immobile, je vais me rendormir, lourde de mon corps posé à plat ventre sur le matelas, un corps abandonné, plein du sommeil paisible du noir de la nuit. Il ne faut pas que j’ouvre les yeux, le noir de la nuit enfoui sous mes paupières, je vais me rendormir. Le moindre mouvement. La moindre clarté. Ma pensée se pose sur ma respiration tranquille, calme, je vais me rendormir. Je savoure déjà ce prompt retour du sommeil quand d’un coup mon corps se retourne et me plaque le dos contre le matelas, mes yeux s’écarquillent et scrutent l’obscurité en quête, en quête de quoi ? quoi ? Je contrecarre le mouvement dans l’instant, replie les jambes, bascule sur un côté, remonte les genoux vers la poitrine, mon dos s’arrondit, ma nuque cherche confort, le coude repousse le coussin et se glisse sous la tête, l’oreille trouve sa place dans le creux du bras, un instant je deviens cet enchaînement de gestes et d’ajustements puis je m’immobilise. C’est alors que surgit la pensée, c’est quelle heure ?, en boucle, quelle heure, obsédante, chut !, je siffle sans bruit, chut !, tais-toi !, c’est une bataille, ne pas regarder le téléphone portable laissé au sol, ne pas voir l’heure s’afficher sur l’écran, ne pas se pencher vers le bord du lit, tendre le bras, je tends le bras, un simple effleurement, la lumière bleutée, 2.12, je roule jusqu’à poser les pieds par terre, le parquet tiède, je bascule et ne me redresse pas pleinement et c’est ainsi que je me lève, pliée à hauteur d’estomac et la tête basse, n’avoir pas su me couler dans cette nuit, devant moi les heures à abattre avant les premières clartés, petits pas, je marche dans l’obscurité, le carrelage du couloir, petits pas jusqu’à la cuisine, je n’appuie pas sur l’interrupteur, pas cette lumière, le coin de la table, l’évier, je prends garde à ne pas heurter sur l’égouttoir la vaisselle du soir, j’ouvre le robinet et laisse couler l’eau sur mes mains, une fraîcheur de matin, j’ai soif, je bois au creux de mes paumes, essuie mon nez mouillé d’un revers de poignet, tire un tabouret de sous la table et m’assieds. J’attends.
4 | de soi-même
Je lisse les angles des pages cornées des livres avant de les relire. J’entends vain dans le verbe vaincre. J’ai toujours envie de prendre le chemin qui monte le plus raide. Je bois dans le creux de mes mains même s’il y a un verre propre sur l’évier. Quand je m’ennuie je compte, les secondes, c’est le rythme parfait. Je sais dire « ce n’est pas grave » en thaïlandais. J’admire les orties, elles s’installent dans les lieux ravagés. Malencontreusement est un mot qui ne me dit rien. Je ne sais toujours pas pourquoi il y a toujours un trou dans la raquette. L’odeur de corde mouillée des semelles d’espadrilles me rappelle les vestiaires du gymnase. J’use le bord extérieur des talons de mes chaussures, surtout à droite. Tourner et retourner un bâton de pluie me fascine. Je ne sais pas quoi faire de mes pieds quand je conduis une voiture automatique. J’ai du mal à régler les rétroviseurs, la réalité de ce qui me suit m’échappe. J’ai rencontré celle qui alors n’était pas encore celle qu’elle est devenue. Je surnomme l’homme qui habite l’appartement au-dessus du mien Dinosaure, il n’est ni grand ni gros mais son pas lent et lourd ébranle le plafond. Quand j’étais petite, un médecin a dit à ma mère que j’étais têtue comme une mule verte. Pour être visible à l’arrêt, j’ai ajouté un condensateur à la dynamo bouteille de mon vélo. Je me cogne toujours dans les gens. Je ne m’assieds jamais dans l’abribus, dans le bus oui sinon il faut s’accrocher fort. Enfant, je voulais être berger, pas bergère à cause des princes qui tombent souvent amoureux des bergères. Je m’assieds au bord de la chaise, le dos droit. Jusqu’à
quand ?
5 | chauves-souris
La ville dégorge la chaleur accumulée au soleil brûlant du mois d’août. Fenêtre de la chambre grande ouverte sur la nuit, soir après soir je cherche en vain le sommeil. C’est d’abord un bruit souple de froissement, comme si on agitait une feuille de papier. Tout de suite, je pense aux battements d’ailes de chauve-souris, je les entendais les soirs d’été dans les forêts d’eucalyptus du camping de Solero. Plus de bruit. J’ai rêvé. A nouveau le papier froissé, c’est sûr, une chauve-souris est entrée dans ma chambre. Je ne vois rien mais je ressens le vol vif, saccadé, elle tourne dans la pièce. J’allume. Elles sont deux. La lumière les aveugle, l’une s’accroche à l’abat-jour, tête en bas et blottie dans ses replis de peau, l’autre dégringole derrière le radiateur. J’éteins. Elles volent un instant puis le silence. Je vais à la fenêtre voir si des nuées de chauves-souris balayent le quartier. Rien, le ciel est vide. L’air de la chambre à présent plus lourd. Il ne se passera plus rien. La nuit sera longue.
Le lendemain, elles reviennent. Je ne bouge pas. Deux souris oiseaux, fragiles démons ailés dansent au-dessus de moi, transforment ma chambre en caverne, je goûte la magie des parois humides, me perds dans la fraîcheur minérale du dédale des voûtes, déplie les doigts de mes mains et m’envole vers le plus profond. Je m’endors enfin.
j’ai beaucoup aimé la manière de s’emparer de la 4, avec toutes ses petites choses disparates qui composent une personnes. J’ai aussi aimé la 5, pour cette intrusion nocturne qui ne semble ni complètement sereine ni complètement angoissante