#chronique #02 | ressassis

1|

Comment continuer sans poser une bombe ?

Le bon sens n’est pas la chose la plus appréciée dans le monde de l’art. En l’espace de quelques semaines, je vois deux écrivains enfoncer le même clou, au grand déplaisir de leur interlocuteur.

4| Déceptions

Lors d’une rencontre à Valenciennes, Grégoire Delacourt explique tranquillement que si ses romans se passent dans le Nord, ce n’est pas par sentimentalisme, mais pour faire l’économie de longues recherches.
Pour Mauvignier, dans Le Monde :
Quand je situe un livre dans un endroit que je connais, ce n’est pas un décor mais l’espace où l’écriture se déploie. Je n’ai besoin d’aucune documentation parce que je sais comment les pavillons sont faits, les rues sont faites, les fermes sont faites. 
Au XIIe siècle, déception a le sens de « tromperie ». Emprunté du bas latin deceptio, « action de tromper, d’être trompé ». Au XXe, déception indique fait d’être déçu ; désappointement. CNRTL
La précision de Grégoire Delacourt quant à sa motivation première pour situer ses romans dans le Nord fut, pour l’animatrice du club de lecture, une amère, une cuisante, une complète déception.
L’annonce par Mauvignier que Florent Cabanel n’existait pas, fut pour Alain Finkielkraut une cruelle déception.
On l’aura compris (peut-être), c’est le lien entre la déception (tromperie) et la déception (désappointement) qui m’intéresse. Ce que nous investissons (distillons, engouffrons) d’imagination dans une tromperie (un trompe-l’œil, une substitution, un conte) est irrécupérable. Une fois le pot au rose dévoilé, quelque chose de nous reste à y croire, parce que nous nous attachons très vite aux idées nouvelles (défavorables ou non) qui nous traversent quand nous sommes ainsi stimulés (conduits, dépaysés). Un attachement similaire nous empêche de couper dans nos textes alors même qu’il apparaît clairement à la relecture, qu’ils ne valent pas le détour. Le moment de cet errement (égarement, abandon), l’endroit où il nous a mené, quand bien même c’est une impasse (un cul-de-sac, un site de carte postale dévoyé), nous le reconnaissons comme nôtre. Comme davantage nôtre que tout ce que nous avions cru posséder ou être.
En ce qui me concerne, écrire (conter, mettre en scène, voire enseigner) va de déception en déception. La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice. Le jeu de la forme est si puissant, que même dévoilé, il continue d’opérer.
Après un spectacle, je fais visiter les coulisses à un groupe de mécènes. Ce qui les intrigue en particulier, c’est la piscine du décor. Ou plutôt comment, compte tenu de budgets de l’école, nous avons pu nous offrir un élément scénographique aussi coûteux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’opéra de Paris et flairent l’embrouille. Pourtant, ils tombent de haut quand je leur fais emprunter l’échelle métallique donnant accès aux dessous du théâtre par une trappe ouverte. Une échelle et un rebord ont suffi à leur imagination pendant deux heures. Elle leur a fourni d’innombrables pistes (souvenirs, spéculations techniques, sensations…). La réalité les déçoit. Elle est trop mince. Personne ne veut savoir que la réalité n’est composée que de ce que nous y apportons ni que l’art consiste à nous défaire de ces apports pour en jouer à sa guise. Guise qui dépasse de très loin l’ambition de l’artiste.

5| La face aux ressassis

Elle est en retard. Elle est toujours en retard quand c’est possible. Or c’est possible : nous sommes amies depuis si longtemps que nous n’avons pas le souvenir de nous être jamais rencontrées. J’écris jusqu’à ce qu’elle vienne. Un passage manquant (ou non) dans ce livre que je veux terminer. J’écris utile, j’écris en attendant, j’écris sur un mauvais cahier pour ce genre de texte de longue haleine. Il s’ouvre mal et je manque d’appui pour tracer des lettres correctes. C’est désagréable à regarder et je sens que ce sera désagréable à relire. L’agrément n’est pas vraiment ce que je cherche. Par « désagréable », j’entends cette nuance de mépris et d’agacement dans la voix de ma grand-mère quand elle qualifiait quelqu’un ainsi. Elle accentuait le – dé. Un casse-pied était une variante. Je pensais alors à un danseur maladroit et je riais. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand elle enrichissait mon vocabulaire de dizaines de manières différentes d’exprimer poliment l’exaspération. Derrière le mot presqu’enfantin, je perçois bien la force canalisée du marteau sur tous les petits os. J’hésite à reprendre mes pattes de mouches, à les saisir ici. Ce serait une bonne manière de les écraser. J’écris en attendant mon amie et je perds mon temps, j’égare le personnage, il se perd en considérations et perd ma considération. Il est récemment devenu un type imbuvable, ce ne serait pas un problème, mais s’il tourne aussi mal, c’est que je n’assume pas sa poésie, celle qu’il écrit et à laquelle je consacre pourtant plusieurs pages dans le livre que veux terminer. J’insiste inutilement. Je tarabiscote un moyen de mettre dans ses mains, comme par enchantement, Couleurs et Peintures de Coffignier. À quoi bon ? Encore un chéri à tuer. Quand je pense que ce matin même, j’étais visitée par l’intuition du cut-up, dans l’éblouissement d’un rêve éveillé ! Le bloc de savon blanc sur la faïence du lavabo ne s’embarrassait pas : ton type est imbuvable, pourquoi se donnerait-il la peine d’expliciter sa trajectoire. Un mot d’introduction (je devrais dormir, mais je vous réponds), une note griffonnée de son journal (Dans une fabrique de couleurs, l’atelier de précipitation est celui qui occupe le plus grand emplacement/Couleurs et Peintures, Coffignier, bouquiniste angle Saint Maur et…). C’était clair, c’était autrement que mes ressassis coutumiers. De ce courage, de cette franchise, il ne me reste que la face B. Je vois le chapeau de soleil de mon amie traverser la petite foule des baigneurs qui s’ébrouent et des belles alanguies au bord de l’eau. Pour terminer le livre que je veux terminer, il va falloir terminer d’abord celui que je ne veux plus écrire.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

Un commentaire à propos de “#chronique #02 | ressassis”

  1. Que vos réflexions sur les « déceptions » sont intéressantes ! Quel besoin taraudait Alain Finkelkraut de savoir si Florent Cabanel avait existé ? Il en a gagné une déception. « La maison vide » est un roman ! Très beau par l’écriture de Mauvignier.

Laisser un commentaire