#chroniques #02 | Un coup de globe

1. Du monde

Comment vivre sans mourir

2. Un coup de globe

Comme un radar. C’est un réflexe. Et en un seul coup d’oeil. Bien plus global que circulaire. Un coup de globe. C’est un premier geste auquel l’ouverture de la porte prélude parfois longuement. C’est là ? la clef dans le bon sens, la carte dans la bonne fente, du blabla plein les mains, et puis hop, la suite harmonieuse et sonore des verrous bien huilés. Les portes de ces chambres finissent toujours par céder. Le déclic de la serrure donne le signal du coup de globe. Il est trop instantané pour laisser place à quoi que ce soit. C’est un peu après qu’on peut en dire quelque chose. Parfois bien longtemps après. Il faut d’abord attraper sur le panneau de la table de nuit qu’on ne peut pas fumer. Les kangi restent énigmatiques mais un petit pictogramme évite les équivoques. Il en finit du même coup avec tout exotisme, réduit au rouge et or de l’écriteau. Juste au-dessus, les prises de courant réclament ouvertement un adaptateur pour faire fonctionner les objets pas d’ici – encore des objets – ceux d’un prétendu quotidien, qui en vérité a tout d’un exceptionnel régulier. Personne ne passe sa vie dans les hôtels cinq étoiles de ce type, hôtels de luxe pour travailleurs argentés qui ne paient jamais avec leur propre argent. La prise de courant sans adaptateur raconte à elle seule cette histoire. En dessous, la table de nuit flotte sur l’air d’une moquette tellement synthétique qu’elle en est transparente. Le coup de globe lui glisse dessus à la recherche machinale d’une porte, celle de la salle de bain, puis d’une deuxième, qui serait alors celle des toilettes. Au passage, la baie vitrée prolonge le transparent de la moquette. Ses voilages si peu asiatiques filtrent la lumière laiteuse du dessus des immeubles. Depuis ce 37ème étage, l’effet capsule céleste est bien tenté. Le confort s’y traduit – disons qu’il est interprété – par la qualité d’imitation du mobilier européen. Le papier peint à lamelles finement moucheté se veut choisi. Deux crapauds campés sur leurs pattes arrière font face à un canapé tendu du même motif à fleurs rouges sur fond terre d’ombre. Les coussins sont assortis. Seule la table basse en verre trempé compense l’épaisseur de ce petit salon impeccable. Le seau à champagne pas trop clinquant arbore des années de fier service en laissant pendouiller l’immaculé de sa serviette blanche. À ses pieds coule, scintillante, la carte du room service, délivrant l’information cruciale de ses horaires extravagants. C’est sous le bureau en forme de longue console qu’on repère téléphone et papier à en-tête. Comme d’habitude, s’y assoir demandera un peu de contorsion pour éviter de s’envoyer le genou dans le minibar, qui est juste en dessous. Je n’ai jamais compris le rapport entre le papier à en-tête et les spiritueux à cacahuètes et autres mignonnettes. Mais je me rappelle à chaque fois qu’il faut quand même dissimuler le vulgaire. Le coup de globe attrape aussi les miroirs des portes de placard qui, cela va sans dire, font face au roi de la pièce, le lit, double dans ses grandes largeurs, avec ses pompons et bonbons sur les oreillers. Les chambres sont très rarement réservées par des couples mais la maison sait recevoir. Du reste, un retour de globe vers la porte encore ouverte laisse apercevoir une ombre stratégiquement placée au coin du très long couloir. C’est en général en bas, autour du bar, que ces spectres sont tolérés par la direction. On ne les croise pas seuls dans les étages. Mais comme dans toute bonne maison, on sait fermer les yeux sur une exception.

3. Écrire avec Clarice Lispector | Livre de voyage | Tournée générale


S’il s’agit d’un carnet de voyage, je l’envisage jusqu’alors dessiné.

Mes voyages ont longtemps été des villégiatures. Certaines heureuses. Mais le voyage, c’était le trajet, rarement aventureux. As-tu fait bon voyage. Il n’a pas fait trop chaud, le train était à l’heure, pas trop de monde au péage, les enfants ont été sages. Le séjour lui-même ne prétendait pas à un autre titre. Séjourner, demeurer, rester… ça ne bougeait pas des masses et c’est ce qu’on en attendait. Ça faisait prendre l’air, passer un peu de temps ensemble. Quand il est bon, c’est déjà ça. Les voyages professionnels étaient bien différents, au point d’en perdre le Nord puisqu’on les appelait déplacements. Un exercice de sauterelle, ou de mercenaire à bonne détente. Mardi là. Retour. Lundi prochain là-bas. Retour. Le terme de tournée fait toujours rêver ceux qui n’en sont pas. Tournée est seulement le nom donné à un déplacement faits de plusieurs étapes sans retour intermédiaire. C’est plus loin, c’est plus long, et d’une certaine manière, c’est vrai, c’est sans retour. La tournée, c’est sûrement bon pour l’orchestre, mais toi ça t’abîme. Ça te dégrade d’autant plus que tu dois faire tienne la doxa sucée jusqu’à l’os de ceux qui-ont-tellement-de-chance. Il faut dire qu’on met en général le paquet pour te la faire gober entière. Les défraiments somptuaires façon Monopoly, les hôtels de luxe exigés par un personnel argenté qui ne se l’offrirait pas pour sa propre nuit de noces, l’alibi magnifique et ronflant de la culture à grand c, son vernis d’excellence opaque et lustré, les cocktails princiers qui te permettent d’économiser ton défraiment parce qu’après tout… Et l’ennui. L’ennui sidéral de ceux qui découvrent à chaque fois qu’ils ont si peu à se dire, de ceux, les mêmes souvent, qui ne voient pas qu’ils sont déçus, qu’ils attendent de rentrer mais n’osent ni le dire ne le laisser sentir parce-que-quand-même-on-est-à-Rio, l’ennui vaguement trompé par les restaurants, les bobards, les coucheries et autres formes de tourisme sensationnel. Cette tournée-là t’abîme parce que tu ne peux pas y devenir autre, l’autre que tu deviendrais si tu faisais un voyage. Tu pars pour faire du même et tu dois dire que ça vaut le détour.

Tout cela ferait sûrement de bons récits, mais peut-être pas un carnet de voyage. Peut-être parce qu’il y a trop peu de voyage dans ces voyages-là, à peine y a-t-il du déplacement. Comment y en aurait-il puisqu’il n’y a pas d’ailleurs ?

Il y a donc eu des tournées en veux-tu en voilà, des déplacements à tirelarigot, des villégiatures à foison. Et puis un jour, j’ai fait un voyage. Et alors il y en eut d’autres. Certains ont ouvert un lointain à quelques kilomètres seulement. Tous altèrent autant qu’ils désaltèrent. C’est de ces voyages-là qu’un carnet pourrait faire trace.

4. de soi-même, ou d’écrire | Derrière la porte de l’atelier

La porte qui mène à mon atelier donne sur un belvédère. Le site a bien sûr un gros défaut : il n’y a pas de belvédère du belvédère. Le point depuis lequel nous voyons est un point aveugle. Il ne peut se voir lui-même. Il tient son image d’un autre. Paradoxe bien connu que nous croyons avoir surmonté. Mais, pour citer un psychiatre que j’ai bien connu, un psychiatre d’avant, un psychiatre qui faisait de la psychiatrie, et qui disait : « le paradoxe n’est pas là pour être résolu, il est là pour être vécu ». À quoi j’ajoute qu’il est notre condition.

Dans cet atelier, il y a encore des partitions, il y a un peu plus de livres, il y a des séminaires à suivre et d’autres à faire, des cours à donner ou à prendre, des pinceaux et des pointes sèches, un peu d’argile, un tapis de sol, un long bâton … Tout cela s’est mis en route, suit son cours, emmène. La matière y gouverne, vous tient sous son empire. La porte de cet atelier grince pourtant depuis quelques temps d’un même petit couinement : un fond d’orgueil cherche encore dans cette forge une forme qui permettrait de dire le point de vue paradoxal du belvédère. Or nous sommes cette forme. Nous sommes déjà la forme impossible que nous cherchons. Nous sommes le manifeste de ce point aveugle.

Une pratique, dont l’enseignement, ne cesse de montrer qu’il n’y a pas de centre saisissable. Tout juste formons-nous quelques cernes, cercles concentriques tendus autour d’un point qui les aimante autant qu’il les repousse. Nous ne gagnons jamais le centre. Cet impossible fait notre condition, garantit notre mouvement, organise notre mobilité. Il relance de mille chaque matin. C’est un impossible chéri et redouté. Nous savons qu’il nous est nécessaire. Nous renonçons pourtant à transmettre sa nécessité. Nous lui préférons une immédiateté flatteuse, une proximité illusoire qui laisse croire à une prise, là, juste au bout des doigts. Nous nous dévouons à ce déni. Et notre manque de courage nous y attache.

Après l’avènement de ce qui se consomme et se consume, nous étions fiers d’être devenus producteurs de nous-mêmes, héritiers du self-made man mythologique de la fin de siècle, nous croyant libres au point de nous donner à nous-mêmes nos propres coordonnées. Créer son identité était l’eldorado minimum d’une émancipation à laquelle il convenait d’accéder. Cinq cents ans d’alluvions étaient venus se déverser dans la grande benne de cette fin de siècle pour y malaxer le ciment d’une confusion généralisée. La fin affirmée des récits fondateurs permettait à chacun de croire dur comme fer à l’invention de sa propre origine. Mais il n’y a qu’un pas du mythologue au mythomane. Et c’était sans compter sur le pas suivant. Clients, nous voulions être satisfaits. Et notre qualité de producteurs de nous-mêmes n’y suffisait plus. Il nous fallait y ajouter la consommation de ce que nous avions produit. Nous sommes donc devenus nos propres consommateurs. Ce n’était plus seulement une identité que nous consommions, mais la satisfaction qu’elle nous procurait. Nous attendions d’être satisfaits de notre satisfaction. Elle était devenue l’arpent, l’étalon suprême, la monnaie unique.

L’image vertueuse de nous-mêmes en était l’agent de change. Travail, effort, apprentissage, amitié, amour, politesse, engagement, création… tout était fondu en cet or d’opérette frappé au coin émoussé du ressenti personnel. Un monde sans autre.

Car la grande vitrine du ressenti était l’une des inventions marketing les plus réussies de l’histoire du commerce. Un monde sans autre est aussi un monde sans solitude. Ce ressort allait devenir décisif.

Le marché savait nimber de doctrines moralisantes ses nouveaux produits de masse. Ils n’étaient plus vêtements, savon, ni même lieu de vacances ou menus spéciaux. Les nouvelles marchandises étaient maintenant identités, vertus pour belles personnes, argumentaires pour démocrates engagés, recettes pour bien-être durable. Et c’est inévitablement, d’abord et finalement, dans l’éducation et dans l’instruction, à savoir à la maison et dans les écoles, dans les familles et derrière les pupitres, que s’est étalée de tout son long, comme on déroule un tapis, notre empathique, notre généreuse, notre bienveillante lâcheté.

6 commentaires à propos de “#chroniques #02 | Un coup de globe”

  1.  » Le confort s’y traduit – disons qu’il est interprété – par la qualité d’imitation du mobilier européen.  »

    Tiens, ça me rappelle que je n’ai pas relu « Eloge de l’ombre »…

  2. Beaucoup aimé l’hôtel. Je découvre par ta littérature, ton coup de globe, (goble dans ton titre mais sans doute pas de jeu de mot avec gobble), je découvre un monde inconnu, qui vraisemblablement le restera, et ce texte est donc bienvenu, ça accroche, ça se relit. Pour tout saisir du même coup de globe.
    Merci!

  3. moi je crois que les récit de tournées et ce qu’elles ont ramené d’amer, de critique, aurait le mérite de faire un grand livre, que je lirais ! parce que dans l’ennui, dans ce « tu pars pour faire du même et tu dois dire que ça vaut le détour » ( j’ai adoré la tournure de phrase d’ailleurs ) il y aurait à mon avis beaucoup de littérature !

    • C’est vrai, il y aurait sûrement beaucoup à ramener, comme on ramène des filets laissés en plan. L’ennui est aussi fait de l’histoire dont on l’habille. merci pour cette lecture, Line