1 | DU MONDE
Comment marcher sans vaciller ?
2 | LES POUCES QUI TOURNENT (ter)
… les pouces tournent tournent tournent l’un sur l’autre l’un autour de l’autre sans heurt obsessionnellement aussi vite que les vieilles mains le permettent tournent et tournent jusqu’au vertige et voilà la grande pièce de la rue de l’église happée toute entière dans le tourbillon des pouces qui tournent sur eux-mêmes : happée la chaise et son regard dans le vide happé le voilage blanc-gris de la porte-fenêtre lourd et pelucheux happée la télévision grise et son gros dos renflé où tournent en boucle informations météo roue de la fortune motus et autres jeux télévisés séries françaises feuilletons américains Maigret Maguy Dallas les Feux de l’amour en boucle jour après jour semaine après semaine happées les lueurs de la télévision sur la table en formica blanc un bras posé dessus et au bout une main toute ridée et au bout de la main les doigts tapotant légèrement machinalement sur le formica l’autre bras sur les cuisses et la blouse bleue le bras la main les doigts de l’arrière-grand-mère et son chignon gris confite de silence face à la télévision silhouette austère découpée sur le papier peint à fleurs jaunes happée la grande armoire en bois où s’entassent torchons vaisselle boîtes de médicaments playmobils Indiens cow-boys tipis et chevaux happée l’autre porte-fenêtre qui donne sur l’arrière de la maison vaste dalle de béton recouverte à moitié de cailloux gris en bord de venelle et les pouces tournent sur eux-mêmes happé le buffet avec dessus la photographie en noir et blanc du grand-père la bonbonnière la sainte vierge bénie à Lourdes les boîtes de médicaments le courrier entassé enveloppes ouvertes la boîte en forme de cygne et dedans les épingles à cheveux de l’arrière-grand-mère la grande glace au cadre doré la pendule en bois la boule à neige et dedans le petit chalet happés dans le tournis des pouces et puis à gauche du buffet happé le téléphone sur le petit guéridon happée l’entrée du petit couloir happé le fauteuil club en simili cuir bordeaux happée l’ouverture sans porte de la cuisine et les pouces tournent sur la chaise dans le regard vide sur le voilage lourd et pelucheux la télévision qui déverse en boucle ses images le papier peint l’arrière-grand-mère son chignon gris son bras sur la table en formica la grosse armoire en bois la porte-fenêtre le buffet le guéridon le fauteuil en cuir la chaise et dessus les pouces qui tournent qui happent le voilage blanc-gris le journal de 20h les grosses fleurs jaunes du papier peint le chignon gris la porte ouverte de la grosse armoire les volets fermés de la porte-fenêtre les photographies en noir et blanc poussiéreuses la bonbonnière ouverte sur le buffet le téléphone le fauteuil vide chaise voilage météo papier peint table en formica armoire en bois porte-fenêtre buffet fauteuil regard vide pelucheux gris lueurs fleurs jaunes blouse bleue formica blanc objets derviches tourneurs de l’angoisse et les pouces de tourner tourner tourner…
3 | CARNETS DE VOYAGE RÊVÉS
le carnet s’émanciperait de la note pour se déplier
en textes traversés de paysages et de visages
Ça s’appellerait tout simplement « Carnet de voyage ». Je voyagerais beaucoup alors il y aurait autant de carnets que de voyages. Il faudrait alors les numéroter. Et inscrire sur la première page la destination et les dates. Ces carnets de voyage rassembleraient des notes de voyage, jour après jour, accumulations de notations. Très factuelles. Descriptives. Etapes. Choses vues. Sensations. Toponymes. Pour se souvenir. Des inventaires. Haïkus. Bribes de conversations. Accumuler de la matière. Parfois la note serait dessinée. J’en rêve. Simple croquis (esquisses). Aquarelles. Pastels. Il recueillerait aussi les citations des livres lus pendant le voyage. Et puis le carnet, à mesure qu’il s’éloignerait du temps et de l’espace du voyage, s’émanciperait de la note pour se déplier en textes traversés de paysages et de visages.
Variantes : carnet à plusieurs mains, carnet qui ne contiendrait que les légendes des photos prises pendant le voyage, carnet de collages de ce qui pourrait être collecté et collé sur un carnet pendant le voyage (tickets de transport, tickets de musée, de spectacles, tickets de courses, feuilles, plumes, extraits de journaux dans d’autres langues, images découpées…), carnet de cartes, carnet répertoire dont les entrées ne seraient pas chronologiques mais thématiques, carnet de voyages imaginaires dans des pays imaginaires…
4 | POUSSER SIX PORTES D’ÉCRITURE
Je veux la saisir là, l’instant précis où, dans un geste lent et retenu, elle ferme précautionneusement la porte de l’appartement orange, dans un petit claquement sec qu’elle voudrait absolument minuscule, pour ne pas réveiller son bébé, désormais seule dans la chambre dense et obscure de silence de l’appartement dépeuplé.
Je veux la saisir là, l’instant précis où elle ouvre la petite grille noire dans le soir d’été rose et bleu et les odeurs d’herbes coupées avec sous le pied la sensation des petits cailloux gris de l’allée, saisir l’instant précis où la petite grille noire grince, bruit qui l’immobilise et la fige sous le ciel rosé, elle et sa petite boule dans le ventre, aux aguets : la rue écoute, vide et profonde. Elle ne s’arrête jamais. Elle dévore tout sur son passage. C’est l’été au carrefour des trois maisons, et ça ne l’est pas. Dans la gorge grossit une pluie d’été.
Je veux le saisir là, l’instant précis où il franchit pour la dernière fois le seuil de la porte de ce qu’il reste de l’ancien monastère Saint Antoine de Padoue, sans savoir que lorsqu’il reviendra à l’aube après les poissons volants et le vieux fauteuil défoncé de la plage des pêcheurs sous la lune, il ne restera rien : un fantôme de seuil, le vrac de bois noircis et de tôle roussies et dans l’air les débris de l’affolement de la nuit.
Je veux la saisir là, errante, l’esprit en dérade à la porte du commissariat, elle et ces deux mains qui lui tiennent fermement chaque bras et lui font mal, les mots coincés comme des arêtes dans la gorge, mots qu’elles voudraient pouvoir enfin vomir à la face du monde.
Je veux la saisir là, l’instant précis où elle ouvre la porte, soudain happée par un grand vent et le bord vertigineux d’une haute falaise de craie éclaboussée de lumière.
Je veux la saisir là, à la porte de ce qu’elle voudrait écrire, encombrée encore de tout ce qui l’empêche de franchir définitivement le seuil.
5 | N’ÉCRIRE QUE LA MOITIE DE CE QU’ON VOUDRAIT ÉCRIRE
comment écrire la moitié de ce qu’on voudrait écrire mais que justement on ignore encore comme part de soi encore non advenue ou tellement morte de non-vie va savoir comment écrire la moitié de ce qu’on voudrait écrire mais que justement on ignore encore comme part de soi trouée d’oublis avec les mots qui se prennent les pieds dans le tapis des consonnes et des voyelles comment écrire la moitié de ce qui voudrait s’écrire comme part de soi mort-née que les mots tentent de charrier pour faire advenir ce soi que l’on n’est pas encore ou que l’on est sans le savoir encore, alors face à l’inconnu devant soi, tenter d’approcher comme on peut, dans les frontières de l’atelier, ce qui pourrait ressembler à une écriture à soi et de soi avec une mémoire individuelle et collective des expériences de vie à transformer un réel à embrasser dans toute sa matière de visages et de paysages
