≠Chroniques≠3 La mer est là

  1. ECOUTE LE BRUIT DU MONDE AU PIED DES FALAISES, C’EST LA MER QUI LE CALINE.

2. Au vol

Mon père est arrivé avec moi dans les bras à Carrefour, il m’a mis dans une poussette et il est ressorti avec / Pendant six ans, on a squatté dans des locaux abandonnées par la SNCF / La maison a dû être photographiée des dizaines de milliers de fois / Il avait fait des doublures dans ses manches pour y planquer des trucs / A sept ans j’allais déjà à l’école tout seul avec un gilet jaune / Mon jumeau est mort dans le ventre de ma mère /Je fais attention alors / Pas d’antivols à l’époque / J’ai poussé avec un cadavre, il était déjà en décomposition /Je suis trop fatiguée, ça va faire trop de monde / Vous croyez que ça laisse des traces ? / Maman, c’est ma famille, c’est tout le monde ou personne/ On a tout retapé / Oui, je crois qu’on peut parler d’alcoolisme, mais bon / Scarifications aux bras, aux cuisses / Tous matins, il m’apportait un café chaud / Tous les matins/ Même si tu n’y vas pas, tu sais que la mer est là /

3 Le Nain jaune

Bonjour bonjour, on n’est pas là ! (rires).Comme chaque dimanche, la marraine du père, une tarte aux pommes, toujours la même, les fines tranches de fruits parfaitement alignées sous une mince pellicule de gelée. On rêve de flan, de génoise, de Paris Brest, d’éclairs. Apéritif d’abord : Dubonnet, Cinzano, vin de noix fait maison par la mère, dédaigné, sauf par elle, qui le suçote dans son verre en soulignant que c’est bon. Whisky pour le père qui n’a pas peur des quarante degrés affichés sur la bouteille. Il en reprend. Il dit ʺun sanglotʺ. On mange. L’atelier. On le mâche autant que les bouchées de viande, on en reprend avec le fromage, on en tartine sur son pain. Le père et sa marraine y travaillent. Lui en bas, les mains dans la graisse, elle dans les bureaux, sur une coursive qui donne sur l’atelier lui-même. Elle le voit, il le sait. Les ouvriers rigolent en douce du père protégé, du père pas sorti du giron de celle qui n’est même pas sa mère ! C’est elle qui l’a fait entrer, elle travaillait là bien avant lui. Elle le couve comme un fils qu’il n’est pas, comme un fils resté petit, comme un fils à protéger, à étouffer jusque dans sa cinquantième année et sa vie de famille. Avec la tarte, viennent les Cafaux, les patrons. Les cancans qu’elle connait, elle, la marraine, depuis les bureaux, les bruits qui courent et qu’il fait remonter lui, depuis les machines. Et Pilon, le contremaitre. Ses remarques brutales. Lui, le père qui ne sait pas se positionner, qui, de toute sa vie, n’aura jamais su. Avec le café vient le nain jaune. Sans 5, sans 6.  On vise le 7 de carreau pour rafler la mise.

4 Que ferait-elle si elle faisait?

Chacun tient ses cartes en éventail dans sa main. En bout de table, la mère, agacée, ne dit rien,  subit, presque née pour cela. Elle joue, sans passion,  sans éclat, sans joie. Elle n’affirme rien, ne défend rien, ne s’oppose pas frontalement, a horreur des conflits. Son visage est un masque, terne et mélancolique qui cache ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent et ce qui la révolte. Ses yeux, qui balaient les quelques cartes qu’elle a dans la main, contiennent tout ça.  Derrière les verres de ses lunettes finement cerclés, on dirait toujours qu’ils viennent de perdre une larme. Son menton est en galoche, comme celui d’autres femmes de sa branche familiale. Ses lèvres fines serrées l’une contre l’autre, remuent et font bouger toute sa mâchoire. Son front est striée de quelques rides. C’est à l’intérieur qu’on voudrait voir. Qu’est-ce qu’elle dirait si elle disait ? Qu’est-ce qu’elle ferait si elle faisait ? Où elle irait si elle partait ? Sa mise en plis vient d’être faite. Une couleur pour chasser le gris, un mouvement pour donner du relief. Ses lèvres s’écartent pour parler. 7 qui prend ! Exclamations ! La cagnotte est pleine. On l’envie.

5 La toupie

Sous les semelles de la mère, des regrets. Ne pas être allée, ne pas avoir dit, avoir retenu, s’être contenue jusqu’à la dislocation de la colère. Ne pas avoir osé suivre le chemin de traverse, celui qui lui aurait collé aux godasses un sacré culot ! N’avoir écouté en elle que la voie de la raison, du convenable même si tout pétait à l’intérieur. N’avoir suivi que le chemin des convenances. Ni sable, ni poussière. Juste l’usure du ballet fatigué de la toupie.

A propos de Elisabeth Saint-Michel

J'ai participé plusieurs fois aux ateliers de François Bon. J'y trouve une exigence et un rythmr qui me motivent. J'ai publié 4 livres dont le dernier, Cochon Pendu, a été largement nourri par la proposition 'Quelqu'un arrive quelque part" avec laquelle j'ai entamé mon récit, et celles qui ont suivi.

Un commentaire à propos de “≠Chroniques≠3 La mer est là”

Laisser un commentaire