#chroniques #04 | Château d’If et visioconf

1.

à venir

2. Notes – Récit et bascule au château d’If

L’instant d’avant, long. Un long temps qui s’achevait longtemps. En quoi était-il encore enfance ? En quoi le resterait-il ? Y resterait-t-elle ?

L’instant d’après ne finissait pas. Transition repérée un hiver. Col roulé blanc. Y avait-il même eu un après ? Il semblait arrêté tant il durait. Il était fermeture. Accès coupés, routes barrées. Déviations inattendues en cul-de-sac. C’était l’instant d’une île. Isolement, refuge ou châtiment. Et on ne quitte pas toujours le château d’If muni d’une carte au trésor. En revanche, demande-le à Dantes, on ne s’en échappe qu’en prenant la place d’un mort.

Repérage. Un soir, celui du col roulé blanc. Inquiète. Acérée. Elle avait commencé à lui parler de la maladie de sa mère, dans l’embrasure d’une porte haute. Il avait davantage écouté le quelqu’un d’autre qui apparaissait depuis quelques temps que l’histoire, qu’il connaissait dans sa forme d’avant. Il savait que la forme du maintenant était redoutable.

Et puis l’enfermement sur l’île du huit-clos, le tête-à-tête infernal qui cherche ses issues alors qu’il condamne les fenêtres. Noter que l’île, c’est le huit-clos, la garantie du sans-autre autant que son danger mortel. Mourir sur l’île ou s’en échapper en jouant la mort.

Traduire peut-être que « sans-autre », ça veut dire que rien n’est admis dans la suffisance de l’île. L’enfermement, c’est le compact, le saturé. Le pas de fente. Que rien ne manque. C’est notamment pour ça, pour trouver un peu de mobilité, qu’elle négocie avec ce rien, qui finalement la mange.

Encore des explications.

Une bascule repérable, mais insaisissable. Rien qu’une continuité forcée, un ruban qu’on maintient tendu parce qu’il ne veut pas de la coupure inaugurale. Un commencement qui ne cesse de se refuser. Comment alors dire ce refus, cette bascule inversée, autrement que par un récit, par les interstices qu’il laisse ? La bascule, c’est les interstices.

3.

Les représentants de chaque service se réunissaient tous les jeudis matins autour de leur directeur principal. On passait en revue l’actualité de la région, qui comptait deux mille agents. Deux collègues – c’est ainsi qu’ils se désignaient entre eux – prenaient part à distance à ce comité de pilotage, dit Copil. Deux agents spécialement formés pendant trois jours peaufinaient encore l’installation de cette visioconférence, quand le directeur prit la parole qui lui revenait.

« Tout le monde est là ? Écran géant, la classe ! Ils vont nous entendre, là ? Elle est où, ma souris, putain? J’adore ce job. Elle est où ? Ok, la voilà. C’est ça, non ?

– Ce n’est pas le bon code, Monsieur le directeur, glissa l’assistante.

– Ouais. Ouais. Bon, allez, on s’en branle du code. De toutes façons, on va faire ça sur mon compte, hein. Allez.

– Très bien, Monsieur le directeur.

– On est dedans, là ? Ça y est, on est rentré ?

– On y est, Monsieur le directeur.

– Et si vous savez comment partager l’écran, I am very preneur. Ah voilà, j’ai trouvé. Putain, j’ai trouvé. Alors, voyons voir. Tiens, ça, c’est mon chien. ‘Ti bibi… Bon, ça, c’est ma femme… ah non, c’est mon adjoint torse nu. Non, je déconne. Les dossiers, j’te jure …

Il rit, immédiatement imité par toute l’assemblée.

 » C’est la caméra, ça ? Vous m’entendez ? Faut vraiment gueuler pour que ça marche, cette merde. Vous m’entendez ? Je vais quand même pas passer ce Copil à gueuler comme une polonaise.

Puis, jetant un oeil écarquillé à l’écran géant :

– Putain, mais qu’est-ce qu’ils branlent ? Ils croient qu’on les voit pas, ou quoi ?

– En tous cas, nous, on vous voit, Monsieur le directeur, répondait l’autre de l’écran avec son accent gendarme.

– Ah ils nous voient ! Bien. Très bien.

L’assistante, à voix basse : 

– Vous avez mis le haut-parleur, Monsieur le directeur.

– Ah merde… bon, vous m’entendez ?

L’accent gendarme répondait toujours aussi volontiers :

 » Oui, Mr le directeur. Nous, on vous entend très bien.

– Ah ! Bon, alors on commence. Quelle actualité, cette semaine ? Qui s’y colle ? Putain, j’adore ce job !

L’assistante reprit :

« L’actualité, c’est le suicide de notre collègue.

– Oui, oui, d’accord. À part ça ?

Quand l’ordre du jour fut épuisé, la séance fut levée. Il n’y eut qu’un seul bruit de chaise, unanime.

4.

La circulation est fermée. Aucun accès au site n’est possible, à moins d’être défilant ou ministre. Le général, agité – il est de petite taille – se donne des airs d’instituteur, ce qui achève son ridicule. J’ai pensé en le voyant penser au ton docte qui m’est reproché parfois, et que je ne perçois pas. Comme d’habitude, une foule de badauds photographient les lieux et leurs occupants. Photographier est impropre, capturer serait plus juste. Ils gagnent le site par un souterrain, et passent sans le savoir devant le petit bureau qui sert de QG, de refuge, de guitoune, à cette petite fourmilière du souvenir. C’est là notamment que sont les toilettes et le plan. Le plan du site séculaire auquel il faut se référer chaque jour pour y faire avancer les pions de ce qui s’est passé hier que nous allons refaire aujourd’hui. C’est là aussi que notre général se change en général, il y ajuste sa cravate, contrôle la frisure de son sourcil, inspecte l’altier de son profil. Il est à deux doigts de vous appeler « mon petit », comme il le fait apparemment avec les femmes. Sur le site, il distribue les consignes et contrôle les places. Rien ne le distrait de son office. Il dirige les équipes. Ce sont des bénévoles qui animent ces cérémonies depuis plus d’un siècle. Ça sent la naphtaline et la nostalgie de guerre. Chacune de ces cérémonies du souvenir interroge : il faut rudement tenir à ses souvenirs pour leur consacrer autant. Il n’est pas inintéressant d’engager la conversation avec l’un ou l’autre de ces prêtres. Depuis peu, quelques femmes sont aussi de la partie. Elles ont intégré le Comité. La plupart des officiants trompe l’ennui du quotidien, où le rendez-vous de chaque soir vaut un Questions pour un champion. C’est une bonne alternative, et c’est à la même heure. Un ou deux exaltés s’engagent bien au delà de la mission logistique et symbolique qui leur est confiée. Celui-là a la voix qui tremble quand il parle de la Marseillaise avec un officier sénégalais. Tel autre est plus inquiétant qui arpente la dalle en chassant la tenue légère, proscrite en ces lieux, qu’il doit alors reconduire à l’entrée après l’avoir soigneusement observée. Très soigneusement. Le béret versé sur l’oreille, tous observent la rigidité la plus scrupuleuse quand le général accueille l’autorité du jour. Elle descend d’une voiture de grand standing à la lumière bleutée des giros des motards qui tournent encore. Deux trois militaires en arme tournent comme des abeilles en deuxième rideau autour du service d’ordre. On discute longuement. Ces convives d’un instant ne se reverront sûrement jamais. Il faudra en fin de service que je leur serre à mon tour la pince, fasse les gestes, dise les mots. Étrange vitrine de l’État qui perpétue un souvenir dont il ne veut plus, un souvenir qu’il n’habite plus.

6 commentaires à propos de “#chroniques #04 | Château d’If et visioconf”

  1. « Noter que l’île, c’est le huit-clos »: oui, je ne l’avais pas vue comme cela. Huis-clos à deux ou à cinquante pour les révolutionnaires. Depuis longtemps envie d’écrire sur un huis-clos… »Comment alors dire ce refus, cette bascule inversée, autrement que par un récit.. » Je suppose qu’un récit va suivre ces notes.
    Un ricochet dans l’atelier d’été donc…Merci!

    • Il n’est pas sûr qu’un récit suive. Son évocation suffit peut-être. J’ai trouvé le procédé des notes assez stimulant, permissif.
      Je lirai volontiers votre quelque chose sur le huis-clos

  2. Le dialogue… il donne la juste mesure de la bêtise : un avant-goût de la terreur. Techniquement, je me demande commande autant de vanité peut convier chez le lecture une telle anxiété. Suffit-il que tu nous aies précisé que ces gugus avec un pouvoir entre les mains ? C’est possible…