#Chroniques#05: Des hommes et des choses

1/ Debout
Fierté de l’homme en gilet jaune devant une préfecture
Son corps debout pour sauver la république
Fierté de l’homme portant son enfant sur ses épaules
Énée sauvant son vieux père de l’incendie de Troie
Christophe transportant d’une rive à l’autre le poids du monde

2/ Unique collection
Les accumulations m’épouvantent, qu’elles soient objets décoratifs, tableaux sur les murs, collections dans des boîtes ou pire, dans des vitrines, garages contenant tout sauf une voiture, mezzanines encombrées de cartons de revues de cahiers d’écoliers de vêtements de morts ou brassières de bébés, placards à chaussures aplaties, agglutinées même pas par paires, amoncellements de tatanes, de poussières et par-delà de pieds. Mon cerveau est alors prisonnier des toiles que sont les objets, mon regard ne sait où se poser pour se reposer, la colline ou le laurier rose derrière la fenêtre ne se remarquent plus, l’œil est pris dans les statuettes dont on ne sait que faire car elles vous furent offertes, elles ont de la beauté, de la matière, de l’Histoire, il n’y a pas d’objectives raisons de s’en débarrasser sauf l’amour du vide appelant en miroir un esprit désencombré, clair, vif, reposé, lumineux. Tout travail prolongé d’écriture qu’on appellerait un chantier ne peut avoir lieu qu’après un travail de table rase, de nettoyage, y compris ranger le bois pour l’hiver ou cueillir toutes les pommes restant au pommier

Cependant il y a une collection. On peut même dire que dans l’avant dernière demeure que serait une chambre d’Ehpad il y aurait sur la table de nuit une statuette de bronze me rappelant à la spiritualité (il sera temps) et cette collection. Une collection tenant dans un seau de treize centimètres de largeur sur treize centimètres de hauteur, une très joyeuse collection de crayons gris. Il y a des pailletés, des tigrés, des pointillés, des rayés, des carrés des ronds des triangulaires, des unis en papier kraft ou couleurs vives, des portées des pianos des porte Maillot, des Dali de velours noir, des dorés des argentés des monuments nationaux des la Rochelle des Venise des Danois des Anglais des châteaux de la Loire des vote CFDT des PACA des éléphants des souris des coccinelles des fleurs des abeilles des étoiles des bateaux des papillons, et même des crayons à oreilles qui dépassent, des oreilles d’ours de cerf et de panthère,  et tous les amis qui veulent me faire plaisir me rapportent un crayon ce qui me met en joie, car le crayon me donne de la couleur et de la forme, des références, de l’élégance ou de la simplicité brute, non je ne me rappelle pas qui m’a offert quoi. Parfois j’en choisis un, pour écrire.

3/ Exprès sous une échelle
Passer exprès sous une échelle pour se détacher ostentatoirement des superstitions
– Parfois contourner l’échelle car quand même échafaudages pots de peintures gamates et gravats
– Remettre le pain à l’endroit, occasion de penser au père qui disait qu’il y avait le diable dans la maison si le pain était à l’envers. Comme on avait déjà fait exorciser l’appartement, ce n’était pas la peine d’en rajouter.
Il ne peut venir que du bien du respect de notre pain quotidien
– Tout le monde prend garde à ne pas croiser les verres en trinquant ni les bras en se donnant des poignées de mains, éducation commune, pour une fois
– Se regarder dans les yeux en trinquant, occasion de constater avec une souffrance renouvelée à chaque apéro que ma mère ne me regarde pas ou fait exprès d’oublier. Elle regarde les autres correctement.
– Ne pas croiser des couteaux, image des épées dans le tarot de Marseille : duel
– Laisser des ciseaux ouverts sur une table pour retrouver un objet perdu : conseil de salle des profs
– Marcher dans une merde de chien (c’est le mot d’usage) porte chance mais tout le monde évite.
– Utiliser nos chiffres fétiches porte chance : nous avons joué à quinze collègues (problème du groupe : on ne peut pas ne pas jouer et vouloir aussi appartenir au groupe ce qui serait une situation de double contrainte, quant à tous les convaincre que vous êtes des leurs sans jouer…donc j’ai joué), à l’euro million avec chacun nos chiffres fétiches, nous avons gagné 5,25 euros. C’était en 2023 je viens de lire le message
– La question du chat noir qui porte malheur est dépassée, ici un chat noir passe ses jours à l’entrée du lotissement, certains lui font un brin de causette en passant. Le chat répond à ceux qui communiquent
– Superstition personnelle : ranger le soir tous les couteaux qui trainent, ça pourrait donner des idées à un voleur entrant dans la maison. Entre cousines on s’est aperçues de cette superstition commune bien avant de découvrir que nos pères se sont battus au couteau avec leur père    

4/ Entre autres soupapes
Aucune joie à démonter un objet cassé pour voir comment c’est fait. En effet un objet cassé dont on ouvrirait le ventre va inévitablement révéler une accumulation de bricoles, des vis, des plaques, des circuits électroniques, avec résistances diodes et transistors, à moins que tuyaux, écrous, colliers, fil de fer, clapet robinet poussoir et autres joyeusetés, donc un objet se décompose en multiples pièces qui créent quoi ? De l’accumulation ! Il n’y a plus qu’à redistribuer les clous plaques et soupapes dans des petites boîtes étiquetées, le tout dans un meuble récupéré posé au fond du garage, la voiture ne rentrera plus les voitures ayant grossi, on la mettra donc dans le jardin ou sur un parking bétonné, à la place des fleurs, de l’herbe, de la terre gravillonnée et de l’espace.

5/ Goncourt
Un jour d’août du début des années deux mille, un homme s’annonça pour visiter ma maison en vente. Une maison de village à deux étages, pierre et bois, jardinet habité par un grand acacia, cyprès dans la rue contre la boîte aux lettres et tout en haut une vue. Il s’était présenté par ses nom et prénom au téléphone il n’avait pas d’horaires il arrivait à pied.
À l’heure la plus chaude je vis arriver un homme en costume de lin gris clair, sous lequel une chemise blanche de bonne coupe légèrement ouverte, cheveux fins légèrement longs, chaussures de cuir clair. Aucun sac-à-dos ni même une gourde accrochée à la ceinture, mais un sac de toile en bandoulière. Il se re présenta par son nom et prénom, mal articulé mais semblant aller de soi.
Il visita, il cherchait un endroit tranquille pour travailler, m’a-t-il dit qu’il écrivait je ne m’en souviens pas, à l’époque je n’étais que lectrice en ce qui concerne la littérature et sinon prof de musique à l’éducation nationale, un métier de tellement mauvaise réputation qu’il faut écouter les souvenirs traumatiques des gens avant de devoir, par respect pour soi-même et pour éviter la dépression, défendre la culture, l’éveil, la création, l’importance de l’école, le bonheur quotidien, l’épanouissement des ados et j’en passe. Un psy qui demanderait vos cours de musique c’était comment ? déclencherait la logorrhée de la séance du jour.
Cet homme était accompagné de sa fille, une pré-adolescente de douze ans qui n’enleva pas ses lunettes de star durant la visite et participa activement à la conversation : la salle de bains est très petite, il n’y a pas de vraie cuisine, la troisième chambre n’a pas de dressing. J’ai pensé que cet homme était actuellement célibataire. J’étais d’autre part sûre qu’il ne voyageait pas à pied, il n’y avait pas d’auréoles de sueur sous les bras du costume et la minette n’était pas épuisée.
Je fus malgré tout surprise quand il me demanda de l’emmener à son étape suivante, un village du Luberon dans lequel il faut avoir ses entrées, le minuscule cimetière y est plein d’artistes célèbres. Au moment de descendre, il me dit Je suis x.X. écrivain, et soudain la moitié de mon cerveau a fonctionné mais oui j’ai votre livre dans ma bibliothèque ! très empêtrée car l’autre moitié ne se souvenant plus du titre je ne pouvais en dire plus.
Je le trouvai dans mes rayonnages : très connu, belle écriture, prix Goncourt. 

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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