Chroniques #3 Battre la semelle battre

1 | DU MONDE

Ecoute, le monde bruisse au bout de tes doigts.

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Ah ces cheveux de merde / Facile tu vas sur to good to go l’appli pour récupérer des paniers / Tout à l’heure il y avait des nuages sur la gauche là ça s’est vaporisé / Il m’énerve faut toujours lui répéter la même chose / J’attends de le revoir pour savoir si j’ai aimé je te dirai / Genre, le mec il dit un truc hyper stylé mais c’est extraordinairement normal / Tu prends un jaune d’oeuf tu mélanges avec du jus de viande / C’est comme le kokotama, une méditation en relation avec l’aïkido / Fallait le prendre en ré / Ben ouai regarde derrière nous c’est vraiment l’endroit où il faut avoir une smart /Si si mon chat il miaule en grec / Ces bouquins je les donne je les relirai pas / Ma corde elle a sauté tu m’étonnes je l’ai pas changée depuis que je joue / Après faut faire cuire mais attention que ça devienne pas une omelette / Une dinguerie ça part où après ?

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Dimanche blanc

Il y a les dimanches, il y a le dimanche. Et le dimanche d’Annette. Dimanche blanc. A jamais rayé de la cartographie du temps.
A l’école primaire, dans le cercle de la semaine, le dimanche était un rond blanc. Comme celui d’Annette : blanc, fondu, avalé, disparu.
Le dimanche d’Annette est fait d’absence, d’une absence totale. Jamais elle ne se montrait, ni ne sortait. On ne la voyait pas. Non pas qu’elle détestait les gens, au contraire. Simplement, elle n’aimait pas les gens du dimanche. Elle refusait d’aller au parc, ou de mettre un pied dans la rue, voir même de descendre dans la cour au bas de son immeuble : proscrit le dimanche.
Le dimanche, Annette ne voulait pas du monde, cloîtrée dans son appartement, la télévision allumée sur son programme préféré, la table à repasser dépliée, le fer juste à côté.
L’après-midi, après son thé-petit-beurre, elle cuisinait toujours son dîner, rôti de porc au four, haricots verts et pommes de terre.
Le dimanche, de façon générale, il y avait l’animation des rues, le parc, le cinéma, les terrasses, les enfants, les copains… Et de façon immuable, toujours chez elle, il y avait Annette. Une valeur sûre. C’était solide, ça ne bougeait pas, ça ne changeait pas. Elle-même l’assurait avec aplomb de son ton clair et définitif : « Je déteste les dimanches ». Parfois, j’allais partager un petit bout de son dimanche. Selon le moment, thé ou rôti de porc, patates haricots verts, programme tv, table et fer à repasser. A parler de tout, de rien. Mais jamais du dimanche. Elle ne les aimait pas, je n’insistais pas.
Et puis un dimanche, le dimanche 11 novembre précisément, parce que le rôti de porc ne passait plus, pas mêmes les haricots verts, ne parlons pas des pommes de terre, je suis allée la chercher pour l’emmener aux Urgences. Dont elle n’est jamais ressortie. Engloutie. Par le pancréas le dimanche l’a attrapée, toute entière l’a avalée.
A la fenêtre du dimanche Annette n’apparaît plus, silhouette ombrée derrière le rideau rendu à sa blancheur mortuaire.
Le savez-vous ? La semaine est une marelle. Chaque jour sa case. A cloche pied lundi, mardi, à deux pieds mercredi, à cloche pied jeudi, vendredi, samedi, à deux pieds dimanche et demi-tour, juste avant le ciel. Annette, à force de pirouetter par dessus la case du dimanche, a glissé zip dans le ciel elle est tombée. Sans avoir le temps de faire demi-tour. Sa semaine s’est terminée. Le dimanche d’un coup l’a avalée. Plus d’Annette. Dimanche blanc.

Mon dimanche à moi, enfant, il était jaune vif. Jaune pissenlit. Maintenant avec le temps il pâlit. Comme le beurre à la fin de l’automne. Reflet pissenlit. Et un arrière goût d’amande amère. Blanc-crème.

4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE

Le visage de la guerre napoléonienne

C’est l’hiver, la tombée de la nuit, une fin d’après-midi, la salle de classe est éclairée, lumière brute des ampoules pendouillant du plafond. La maîtresse, directrice de l’école qui vient d’une autre époque, marche entre les rangées de pupitres en racontant un épisode de l’Histoire de France. Elle déambule lentement, son chignon noir tiré à quatre épingles sur sa nuque, son tablier à petits carreaux noir et blanc impeccablement boutonné, dans sa main droite une grande règle en bois, gare aux jambes qui dépassent aux étourdis aux inattentifs, elle avance dans l’allée et peu à peu ses yeux marrons s’étrécissent son nez devient proéminent il prend quasiment toute la place sur son visage et, juste en dessous, la bouche se tord, lâchant des sons âpres, le menton a disparu, gommé on dirait, et le visage recule, avance, recule encore, tel un cheval s’arcboutant, d’un coup il bondit, grossissant, difforme, la voix grésillant méchamment, des mots sortent en courant affolés de la bouche gigantesque aux dents noires, les joues se creusent les pommettes jaillissent, toutes blanches, la voix claque, les yeux lancent des éclairs, devenant de plus en plus petits, presque menaçants, jusqu’à s’enfoncer dans le globe oculaire, pour ensuite reprendre leur forme initiale, normale, la bouche suit elle aussi, les mots peu à peu s’adoucissent, s’écoulant tranquilles avec toujours un zeste de méfiance, les joues s’arrondissent, l’iris des yeux flottent légers dans l’orbite, les lèvres s’étirent, fines, rouges, ce n’est pas un sourire, juste la fin de la guerre, la bouche se ferme, clac la règle en bois vole, clac, flagrant délit, clac, Napoléon est vainqueur, clac. Le visage paraît tout petit à présent. La classe est finie.

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Battre la semelle battre

Battre la semelle battre
sous la corne sous le cuir
mots de terre
goudron poussière

Je bats la semelle bats
sous le bois sous la corde
mots durs pointus
râpeux terreux

Tu bats la semelle bats
Sous la voûte plantaire
mots tendres d’enfants
ronds glissants

Il.elle bat la semelle bat
Entre les orteils
mots petits amoindris
qu’on oublie qui s’ennnuient

Nous battons la semelle battons
Sous la corne entaillée
mots blessants affûtés
pointus écalés

Vous battez la semelle battez
Sur le chemin de ronde
mots nus oubliés
disparus vidés

Ils.elles battent la semelle battent
Sur la trace empruntent
impriment empreinte

Battre la semelle battre !

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