1 | DU MONDE
Fierté de qui lève sa tête courbée depuis mille ans
Fierté de qui délie son corps sous le joug de la liberté
Fiertés de celleux qui marchent en levant leur tête courbée depuis mille ans
Fiertés de celleux qui tangent en enlaçant leur liberté
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Collection ou accumulation ? Dans la collection – qui est aussi une accumulation – il y a une intention, une volonté de collecter délibérément un type d’objets sur lequel on a jeté son dévolu (œufs de porcelaine, timbres, cailloux, souvenirs en forme de tortues, tickets de métro…). Je n’ai pas décidé un beau jour de constituer une collection de pierres de lave et autres roches. Je ne pense pas avoir jamais eu cette intention, il y avait (et il y a toujours) quelque chose de plus irrationnel et compulsif à ramasser des pierres un peu partout où j’allais. Et me voilà aujourd’hui en possession d’une accumulation assez conséquente de cailloux, pierres, agglomérats et concrétions variées, coquillages, fragments de roches, de coquilles ou de poterie… Des pierres de volcan anthracite rongée de bulles de combustion éclatées – des pierres d’obsidienne brillante grainée de particules claires – un caillou de lave noir mat emprisonnant un morceau d’olivine vert jaune – une pierre de volcan rouge sombre, elle laisse une trace ocre sur les doigts si on la frotte – des galets de lave brossés par la mer – des pierres de marbre blanc – des coquillages hélicoïdaux de taille variée – des coquillages gravés de sillons de calcaire en arabesques – des coquillages fossiles – une série de minuscules coquillages jaunes – des coquilles nacrées aux reflets changeants – des fleurs de corail blanc aux alvéoles multiples, ramenées par S – des fragments arrondis de poterie avec des traces de peinture… tous ces cailloux, tous ces fragments accumulés, certains dans un vase ou sur un plateau posés sur un dessus de radiateur, d’autres assemblés en tas dans une bibliothèque, sur ma table de travail ou près de mon lit… chaque fois que je les ai ramassés j’ai cru passer un pacte avec le concret, j’ai pensé m’alourdir pour me rendre plus réelle, m’ancrer dans la réalité, dans la terre, souvent j’ai dû (et dois toujours) renouveler ce ballast, ramasser d’autres pierres, d’autres roches, me lester de nouvelles promesses.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
« Et maintenant qu’on a perdu les pédales, si on partait en roue libre ?»
Enlacer le tronc d’un catalpa apaise tous les tourments
Se regarder dans une goutte d’eau nous remet à notre place
Un signe de croix furtif amuse le dieu rêveur
Manger un grain de raisin en croquant les pépins fortifie le cœur
Un verre brisé en mille morceaux : sept ans de bonheur
Marcher dans une flaque après l’orage, oui, mais toujours du pied droit
Une dame de pique tombée par terre annonce une bagarre
Se regarder trop longtemps dans un miroir et le diable apparaît
Une coccinelle s’envole du bout de mon doigt, mon vœu se réalisera
Serrer dans sa main une pierre volcanique procure de la force
Un chat noir frôle ma jambe gauche, vite attraper un citrus desséché au fond de mon sac
Regarder les méandres du marc de café au fond de la tasse et le futur se dessine
Toucher du bois, oui, mais faut-il préférer le châtaignier, le chêne, le bambou ou le pin ? Le bois d’hinoki a-t-il un pouvoir spécial ? Le contreplaqué suffira-t-il à protéger notre début de réalisation ? En cas de force majeure, effleurer nos têtes dures conjurera-t-il les dangers ?
Et maintenant qu’on a perdu les pédales, si on partait en roue libre ?
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Au début Tu étais là, tu te perdais dans les rues de K., tu voulais retrouver l’appartement où L. et toi aviez vécu quelques mois avant que… Tu le cherchais, tu tournais dans le quartier, et tu t’es perdu, Matt t’avait dit que Tu ne te retrouverais pas dans une ville aussi mouvante que K. où les nouvelles tours surgissent des décombres de lotissements entiers ensevelis dès leurs habitants chassés vers les périphéries plus miséreuses, non tu dois te rendre à l’évidence, admets que tu ne reconnais rien, rien de ces immeubles aux balcons grillagés, aux bouches d’aération hideuses, aux étages accumulés où s’empilent toutes ces vies contraintes, tu retrouves à peine une impression générale, comment pouvais-tu imaginer reconnaître dix ans plus tard ton quartier dans une ville comme K. tu dois te rendre à l’évidence, tu ne trouveras pas la minuscule échoppe dont parlait Matt, tu ne retrouveras pas le premier étage où vous avez vécu quelques mois L. et toi, tu dois savoir qu’Il n’y a pas de place ici pour ta nostalgie, et c’est un peu comme si rien ne s’était jamais passé, comme si rien ne s’était jamais passé… Tu étais là dès le début, premier personnage surgi de son errance et tu cherchais des souvenirs de L. et puis dans cette ville fourmillante tant d’autres personnages sont apparus, se sont croisés, sont arrivés, leur existence a pris de l’ampleur dans les lignes, dans la matière des pages, et Toi qui vis dans les interstices de la ville, qui fuis un Réseau auquel tu ne veux plus prêter allégeance, Tu t’éloignes aussi de mes phrases comme si Tu me craignais, Tu t’éloignes et pourtant Tu restes essentiel dans l’écriture de mon projet, Tu es comme un noyau décentré et je me demande comment les lecteurices ressentiront ta présence.
5 | CÉRÉMONIE
Serrer le pan gauche de la veste sur le pan droit – parce que je suis vivante – enrouler le obi – plusieurs tours de taille – et le fixer – nœud le plus plat possible – enfiler la partie avant du hakama, jambe gauche puis jambe droite, croiser les sangles avant derrière le dos, les ramener sur le devant, les nouer, ajuster le koshiita au niveau des lombaires, glisser les sangles arrière sous le obi pour que le hakama se maintienne mieux dans les mouvements, tirer fort avant de les ramener pour les nouer autour du nœud avant, saisir le bout libre des sangles pour l’enrouler de chaque côté sous le pan serré des sangles. Attraper les armes – bokken, jo et tanto – entrer dans le dojo, enlever les zori et monter sur le tatami en suivant scrupuleusement l’Étiquette. Saluer en direction du kamiza. Avant de s’asseoir en seiza, repousser les pans de coton indigo entre les jambes – un bruissement d’étoffe lourde – et s’agenouiller en ligne avec les autres. Réunir corps-esprit-costume dans un vide et retrouver cette concentration si particulière avant le salut.
Cette semaine, je pars en roue libre avec Clarice, mille autres superstitions pourraient jaillir et prendre le relais de celles écrites ici, devenir des aphorismes, des clins d’œil, des lanceurs de textes à venir…