4. C’est avec une certaine gène que j’écrirais à une vitesse déshumanisante, des stéréotypes et du mépris : Le gnome aux cheveux tondus, la robe tricolore en coton délavée au visage bouffi par l’alcool hèle la réceptionniste. Elle est en tête de la file d’attente dont la réceptionniste ne s’occupe pas. La réceptionniste a une coupe garçonne, la peau fragile, les épaules voutées, des lunettes noires à monture fine, « Oui, j’arrive ». Elle a une routine. Après avoir regardée une première fois le client, elle l’écoute en regardant désormais le bureau pour décortiquer la requête. Là, elle passe des tickets de loterie dans la machine pour un homme aux lunettes « aviateur » et une coupe à la brosse. Il repart après avoir fait d’un catalogue plié en deux, de ses billets de loterie et de son porte-feuille noir en cuir un petit sandwich. Ce pourrait être à mon tour sauf pour l’interpellation de la dame petite rabougrie et méchante qui lui a demandé de venir. L’hôtesse passe donc au guichet « visiteur ». Le guichet est de l’autre coté de la barrière qui sépare les personnes qui, pour des raisons diverses, ne se sont pas encore engagées à devenir des clients de ceux dans l’espace de vente comme Dom Cruise et moi-même. Miss Gnome demande des clefs : pas juste rustre, elle est aussi chez elle. Elle lui explique la raison de l’interpellation un peu sauvage en disant qu’elle est pressée – mais je ne comprends pas ses mots, c’est une bouillie de voyelles et de maux de ventres. La cause de son interpellation n’était-elle pas de m’avoir vu changer de file pour faire la queue derrière l’Aviateur et tenter de lui piquer son tour? En effet, après avoir fait la queue dans la file « visiteurs » un moment, j’ai remarqué que la file « clients » était plus courte. Elle s’excuse auprès de la réceptionniste tout en signant l’air d’un au revoir, comme si elle reconnaissait que ce n’était pas sa place de gnome-pas-cliente d’imposer aux employées parfumées un ordre de passage autre que celui de la priorité des clients sur les visiteurs. La réceptionniste est déjà entrain de scruter son bureau en écoutant une nouvelle personne quant elle l’a rassure d’un mot et d’un geste de la main. Elle a demandé à son interlocutrice, une collègue quarantenaire, cheveux noirs longs et dévitalisés, de répéter ce qu’elle disait. Je ne peux m’empêcher de penser que le peu d’égard qu’elle a pour Madame Pipi n’est pas uniquement ma projection mais a pour cause, l’impression partagée, que c’est un gnome qui voulait sûrement les clefs du local à poubelles ou des toilettes, qu’elle travaille dehors, à l’extérieur, dans le parking, sur le goudron, même pas dans l’hypermarché, mais face aux éléments, avec la pluie et le vent et les sachets plastiques qui tournent sur eux-mêmes et se retournent comme la capuche du K-way dans le vent, avec des saletés pour collègues, un balai-brosse pour ami à qui elle parle fort et des horaires pas possibles en plus! Non, c’est pas possible. L’autre quarantenaire, c’est sa collègue qui travaille dans l’hypermarché aux horaires d’ouverture. Elle a une voix calme, du tact et de la discrétion, un uniforme propre, des dragées à la menthe et un quatre couleurs dans sa poche de veston. Elles font de la relation-client tout les deux et ça, ça lie. Elles ont une coiffeuse et lorsqu’elles parlent du week-end ensemble, personne n’en sort gênée et y’a pas de malaise, quoi… L’autre, elle boit sûrement le week-end pour supporter sa vie au grand air. Après, chacun fait ce qu’il veut. Mais déjà sa collègue repart. Le prochain visiteur est un grand monsieur aux épaules avachies, veste de pluie verte, shorts olive déteints qu’elle ne voit pas de là où elle est. Hypermétrope, l’air spirituel, il ne semble pas importuné par la dramaturgie en cours et le rencontre de deux logiques sociales. Il en profite pourtant. J’ai été un salaud avec ma logique du client roi. Un petit salaud, mais télescopé par une logique bien plus ancienne : premier arrivé, premier servi. Preums. Si nous nous étions interrogé, peut-être le gnome aurait pu répondre à ma question, que j’aurais pu peut-être répondre à celle de l’écolo pendant que la réceptionniste passait les tickets de loterie. La question de Noël Pépère m’intéresse mais ses propos m’échappent puisque le vieux raciste qui était devant moi se met à crier « Merde! Mon porte-feuille! » et revient au comptoir. Au lieu de découvrir les désirs de l’un, je suis témoin de la confusion de l’autre. Le comptoir de la réception muet, il retrouve son porte-feuille posé à côté de sa liasse sur une palette d’une demi-tonne de cassoulet, marchandise de première qualité qu’il utilisait comme table de grattage. Pas vingt secondes sont passées depuis que j’attends. Pas dix depuis son achat. Il s’est diverti au point d’en perdre ses affaires dans le hall central de l’hypermarché, de ne plus en distinguer ce qui lui appartient des palettes de Coca ou de raviolis Buitoni ou n’importe quel produit aux couleurs criardes que les retraités pensent être des produits de qualité puisque « c’est de la marque » et que dans une France sans valeur sûre, avoir un nom prononçable et une image de marque, c’est quelque chose… Les gens s’arrêtent dans les quelques mètres carrés de la réception. Mais à côté, se trouve une zone de circulation, confusion et dispersion rapide qui a happé le père de Jordan. Un zone où les chefs de rayons ont remplis les têtes de gondole et l’entrée de l’hypermarché de promotions sur des produits de marques. Chaque mètre carré doit contribuer à augmenter le prix du panier moyen. Ces considérations crasses, la réceptionniste en est bien loin. La réception, elle en parlerait comme un « peu le cœur du magasin » tandis que son manager dirait le « centre névralgique de l’hypermarché« . « Mais ça veut dire la même chose… Il faut parfois utiliser de la psychologie« . Bref, cet espace où les salariés, les intérimaires, les commerciaux, les techniciens, les installateurs, les clients et les autres passent pour mille et une chose qui n’intéresseraient ni le boucher ou ni le poissonnier qui ont leur propre accès. Plus raides, les commerciaux, portables et attachés-cases en main, chemises Mise au Green, doudounes sans manches, chaussures aux cuirs clairs et sombres, scrutent tel ou tel produit de leurs fournisseurs. Ils font des calculs, des ratios et des analyses graphiques et finalement des rapports. Ils sont sujets à des joies et des peines incommunicables. En tout cas incommuniquées à la réceptionniste qu’ils saluent en souriant bouche fermée et hochant de la tête comme on fait tous à la sortie du bureau. Le spirituel en short kaki s’avère marié. Je le dépasse lui et Madame un peu plus loin. Incapables de comparer la valeur de l’offre considérée à celle de leur produit habituel qui se trouve en rayon, ils sont fascinés par la possibilité d’une bonne affaire qui leur permettraient de consommer un produit de marque pour le prix du produit générique. La dame à l’air inquiète et le monsieur à l’air perdu. Tout cela en une minute d’hypermarché.
5. la peur de la suite / la conscience de la peur de la suite / la tristesse de la conscience de la peur de la suite / l’inanité de la tristesse de la conscience de la peur de la suite / la plainte de l’inanité de la tristesse de la conscience de la peur de la suite / l’après-coup de la plainte de l’inanité de la tristesse de la conscience de la peur / la honte de l’après-coup de la plainte de l’inanité de la tristesse de la conscience / le dépassement de la honte de l’après-coup de la plainte de l’inanité de la tristesse / la fierté du le dépassement de la honte de l’après-coup de la plainte de l’inanité de la tristesse / l’ambiguïté de la fierté du le dépassement de la honte de l’après-coup de la plainte de l’inanité / l’incertitude de l’ambiguïté de la fierté du le dépassement de la honte de l’après-coup de la plainte / l’acceptation de l’incertitude de l’ambiguïté de la fierté du le dépassement de la honte de l’après-coup / le labeur de l’acceptation de l’incertitude de l’ambiguïté de la fierté du le dépassement de la honte
2. Noter la liste des ingrédients. Mentalement, les lieux à visiter et les trajets possibles apparaissent. Les ingrédients de la liste deviennent des portions et des jours de la semaine comme des petits points dans un calendrier. Ces petits points appellent des ajouts sur la liste de courses puisqu’aux premiers aliments s’ajoutent désormais d’autres qui complètent, font des ingrédients des plats et des plats des menus. Faire les courses. Chercher dans des rayons parfois inconnus des aliments exotiques à notre petite cuisine. Faire un, deux, trois, quatre, cinq hypermarchés en mâchant du chewing-gum. Faire une pause pour mettre les aliments frais au congélateur et cuisiner quelque chose de simple. Faire des restes. En faire tellement que le reste excède la consommation du plat. Utiliser le four qu’une ou deux fois par semaine et le micro-onde et la bouilloire les cinq jours restants. Chercher des aliments rares : étape d’une quête d’équilibre entre la logique diététique des courses et celle de la gastronomie pour une table pour un.
- Forcé dans les entrailles du monde et élevé en elles, dans leurs viscosités, leurs chaos. Alors, dans ce cas, s’élever à sa surface tout en échappant à l’élevage ou l’élévation. Alors, dans ce cas, mi-animal, mi-ange, exister comme un nageur. Alors, dans ce cas, parfois planche, parfois crawl, parfois brasse, parfois dos crawlé. Avançant aveuglément. A perte de vue. Alors, dans ce cas, s’y oublier, sans forcer s’y révéler. Alors, dans ce cas, c’est l’effort suffisant, juste au monde. Alors, dans ce cas, c’est la confiance dos tourné à la Terre et aussi un peu au monde. Alors, dans ce cas, aveuglément mais conjoint à sa surface.