#chroniques #07 | Sur la carte et dans les pages du livre

3| Sofia veut dire sagesse

Le consensus ferroviaire des bulgares : jamais de train. La gare de Sofia plongée dans le noir, suite aux factures d’électricité impayées, semble abonder dans leur sens pendant des mois. En plein hiver, il fait plus chaud dans les manifestations que dans les appartements. Pour qui s’obstine à prendre un train avant 8 h ou après 16 h, une lampe torche est indispensable, au risque de se rompre le coup dans les escaliers. Alors le consensus résonnerait de plus belle : le train, c’est dangereux, on te l’avait bien dit, petite Française obstinée.

Les chauffeurs de taxi sont des sphinx. Je sors de l’avion, désespérée d’avoir oublié le peu de bulgare que je parle. Après deux kilomètres sur la banquette arrière, leur voix mêlée à celles de la radio, je comprends à nouveau. Quand nous entrons dans le centre de la ville, toujours cette même arrivée, même les mots que je n’ai plus souvenir d’avoir su en russe se bousculent à la porte de mes dents.

Dans l’appartement loué pour une bouchée de pain à la Maison Rouge (sic), une bibliothèque vide occupe les murs d’un salon vide. Si vide que le tram, qui passe trois étages plus bas, le traverse régulièrement tandis que j’écris. À mon arrivée il fait si froid que je dois aller acheter des chaussettes. Cela dure quelques jours et puis c’est presque l’été. Je n’ai aucun souvenir des chaussettes que j’ai achetées. J’aurais voulu les avoir conservées pour les mauvais jours.

Dans le Parc des Docteurs, une petite fille en haut d’une fontaine en compagnie d’un chien intéressé. Une dizaine de robinets s’encastrent dans son promontoire. Le bar organisé autour convoque Alice dans son nom, si bien qu’assez vite on ne sait plus très bien où est Sofia. Où on se trouve. Où on s’est perdue. Mais ça va et on revient sans cesse, accompagnée de « surnuméraires », en espérant rêver de et dans cet endroit précis sur la carte et dans les pages du livre.

L’ébranlement des maisons millénaires. Je ne sais pas compter huit mille ans. Les fondations, préservées dans le bassin du petit musée de Stara Zagora, étaient inscrites bien avant ma naissance dans les circonvolutions de mon cerveau, les veinures de mes organes, le dessin de mes os. Il faut que je m’asseye sur un banc. La visite continue sans moi. Je reste au bord du modèle dont je contiens le portrait en creux.

La joie de manger des grillades comme si nous avions passé le jour à chasser. Les grandes tablées d’amis bulgares dans les restaurants traditionnels. Personne ici ne semble avoir peur des traditions. Personne ne se montre sarcastique à leur endroit. Peut-être parce que c’est ici qu’elles sont nées. Chaque côtelette grillée est mangée au mariage d’Orphée.

Le croissant de la lune pris dans les haubans. Le ciel rose sur la mer. Nous dînons, une fois encore. Quelque chose ici, même dans les plus flagrantes cartes postales, échappe obstinément au tourisme.

Qui aurait pu prévoir la haute satisfaction de la nage en bassin d’œufs pourris ? Le soufre sans souffrance ? Au contraire, comme le massage des pieds de la concubine élue avec un petit marteau à clochettes, le coup du soufre est immédiat, irréversible, de ces choses dont on se dit : avant de mourir…

Au bout du boulevard, la montagne. La ville n’a aucune espèce d’importance. Mon amie Dima Dinkova s’amuse et se réjouit de mon amour immodéré pour cette vision (mes yeux cherchent le Vitocha dès que j’ouvre la fenêtre et à chaque instant de la journée comme une aiguille le Nord). Dans la montagne naissent des hommes, me dit-elle, dans la vallée naissent des citrouilles.

Périple d’un jour en montagne. Je couvre ma tête de mon châle et me fonds dans le jardin de coquelicots. Ici aussi, comme à Porto, je pourrais disparaître définitivement. La sensation qui manifeste cette promesse est si particulière, vaste appel d’air comme pour une invocation sans fin décidée, soulagement, luminosité, vent (le vent est toujours de la partie quand elle se montre. À Porto dans les oyats. Aux Rhodopes, sur la peau fine des coquelicots), nous nous reconnaissons d’emblée. Je garde une photo. L’ami qui l’a prise n’est plus joignable, mais si je retournais, je le retrouverais. Il en va ainsi des Bulgares : de loin, ils n’existent plus, mais il suffit d’arriver à Sofia et quelques coups de fil plus tard, personne n’avait quitté la table.

3 bis | Aux confluents

La première fenêtre trace
Le temple du premier oracle
Salanganes sur le départ
Salanganes sur le retour
Aigles à demeure
Et la pie qui toque au carreau

La chambre est petite.
Sa fenêtre embrasse
L’espace d’un massif, son ciel
D’un lac flanqué de deux montagnes


Sur les chemins, j’apprends mon texte
Une phrase est restée accrochée
Au clocher, une autre au bitume
Crevé par l’hiver
Un vers s’est creusé
Dans le bois du banc
Dos à la rivière
Des versets courent devant moi
Grimpant la pente sans effort
Dès longtemps sus, ils caracolent
Empêchent le texte à venir
De trouver sa place, on dirait.
Sa place est avec les mémoires
Anciennes, en cours
Leurs guirlandes multicolores
Zèbrent tous les ciels au village
Perpétuellement en fête
Leurs langues en triangle causent
Et je dois apprendre
Dans ce brouhaha
Que je dois apprendre
De ce brouhaha
La place qui reste est immense
La mémoire vive, le temps
Bref.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

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