
3| Sofia veut dire sagesse
Le consensus ferroviaire des bulgares : jamais de train. La gare de Sofia plongée dans le noir, suite aux factures d’électricité impayées, semble abonder dans leur sens pendant des mois. En plein hiver, il fait plus chaud dans les manifestations que dans les appartements. Pour qui s’obstine à prendre un train avant 8 h ou après 16 h, une lampe torche est indispensable, au risque de se rompre le coup dans les escaliers. Alors le consensus résonnerait de plus belle : le train, c’est dangereux, on te l’avait bien dit, petite Française obstinée.
Les chauffeurs de taxi sont des sphinx. Je sors de l’avion, désespérée d’avoir oublié le peu de bulgare que je parle. Après deux kilomètres sur la banquette arrière, leur voix mêlée à celles de la radio, je comprends à nouveau. Quand nous entrons dans le centre de la ville, toujours cette même arrivée, même les mots que je n’ai plus souvenir d’avoir su en russe se bousculent à la porte de mes dents.
Dans l’appartement loué pour une bouchée de pain à la Maison Rouge (sic), une bibliothèque vide occupe les murs d’un salon vide. Si vide que le tram, qui passe trois étages plus bas, le traverse régulièrement tandis que j’écris. À mon arrivée il fait si froid que je dois aller acheter des chaussettes. Cela dure quelques jours et puis c’est presque l’été. Je n’ai aucun souvenir des chaussettes que j’ai achetées. J’aurais voulu les avoir conservées pour les mauvais jours.
Dans le Parc des Docteurs, une petite fille lit en haut d’une fontaine en compagnie d’un chien intéressé. Une dizaine de robinets s’encastrent dans son promontoire. Le bar organisé autour convoque Alice dans son nom, si bien qu’assez vite on ne sait plus très bien où est Sofia. Où on se trouve. Où on s’est perdue. Mais ça va et on revient sans cesse, accompagnée de « surnuméraires », en espérant rêver de et dans cet endroit précis sur la carte et dans les pages du livre.
L’ébranlement des maisons millénaires. Je ne sais pas compter huit mille ans. Les fondations, préservées dans le bassin du petit musée de Stara Zagora, étaient inscrites bien avant ma naissance dans les circonvolutions de mon cerveau, les veinures de mes organes, le dessin de mes os. Il faut que je m’asseye sur un banc. La visite continue sans moi. Je reste au bord du modèle dont je contiens le portrait en creux.
La joie de manger des grillades comme si nous avions passé le jour à chasser. Les grandes tablées d’amis bulgares dans les restaurants traditionnels. Personne ici ne semble avoir peur des traditions. Personne ne se montre sarcastique à leur endroit. Peut-être parce que c’est ici qu’elles sont nées. Chaque côtelette grillée est mangée au mariage d’Orphée.
Le croissant de la lune pris dans les haubans. Le ciel rose sur la mer. Nous dînons, une fois encore. Quelque chose ici, même dans les plus flagrantes cartes postales, échappe obstinément au tourisme.
Qui aurait pu prévoir la haute satisfaction de la nage en bassin d’œufs pourris ? Le soufre sans souffrance ? Au contraire, comme le massage des pieds de la concubine élue avec un petit marteau à clochettes, le coup du soufre est immédiat, irréversible, de ces choses dont on se dit : avant de mourir…
Au bout du boulevard, la montagne. La ville n’a aucune espèce d’importance. Mon amie Dima Dinkova s’amuse et se réjouit de mon amour immodéré pour cette vision (mes yeux cherchent le Vitocha dès que j’ouvre la fenêtre et à chaque instant de la journée comme une aiguille le Nord). Dans la montagne naissent des hommes, me dit-elle, dans la vallée naissent des citrouilles.
Périple d’un jour en montagne. Je couvre ma tête de mon châle et me fonds dans le jardin de coquelicots. Ici aussi, comme à Porto, je pourrais disparaître définitivement. La sensation qui manifeste cette promesse est si particulière, vaste appel d’air comme pour une invocation sans fin décidée, soulagement, luminosité, vent (le vent est toujours de la partie quand elle se montre. À Porto dans les oyats. Aux Rhodopes, sur la peau fine des coquelicots), nous nous reconnaissons d’emblée. Je garde une photo. L’ami qui l’a prise n’est plus joignable, mais si je retournais, je le retrouverais. Il en va ainsi des Bulgares : de loin, ils n’existent plus, mais il suffit d’arriver à Sofia et quelques coups de fil plus tard, personne n’avait quitté la table.
3 bis | Aux confluents
La première fenêtre trace
Le temple du premier oracle
Salanganes sur le départ
Salanganes sur le retour
Aigles à demeure
Et la pie qui toque au carreau
La chambre est petite.
Sa fenêtre embrasse
L’espace d’un massif, son ciel
D’un lac flanqué de deux montagnes
Sur les chemins, j’apprends mon texte
Une phrase est restée accrochée
Au clocher, une autre au bitume
Crevé par l’hiver
Un vers s’est creusé
Dans le bois du banc
Dos à la rivière
Des versets courent devant moi
Grimpant la pente sans effort
Dès longtemps sus, ils caracolent
Empêchent le texte à venir
De trouver sa place, on dirait.
Sa place est avec les mémoires
Anciennes, en cours
Leurs guirlandes multicolores
Zèbrent tous les ciels au village
Perpétuellement en fête
Leurs langues en triangle causent
Et je dois apprendre
Dans ce brouhaha
Que je dois apprendre
De ce brouhaha
La place qui reste est immense
La mémoire vive, le temps
Bref.
La carte postale
Où j’ai grandi, mûri, vieilli
Conserve ses couleurs Kodac
Bleus et verts trop beau pour y croire
Trop pops et trop nets
Vaches orange au lac d’alpage
Glacier turquoise à l’horizon
Qu’être après cela
Sinon translucide ?
L’estompe des nuages
Sur la forêt, le col, la roche
Unit le beau au disparu
L’effacement à une grâce
Où, vivant sans cesser de vivre,
On peut aspirer
4| Trois considérations sur la fin
Mon vénérable grand-père, Marcel, va vers ses 95 ans. Enfin, il y allait d’un certain pas quand il s’est vu embarqué vers l’hôpital à la suite d’un ixième malaise. Le cœur fatigue, dit le médecin. Marcel nourrit la plus grande méfiance quant à un passage au bloc. Il a dûment rempli le papier consignant son désir de ne pas être réanimé si l’occasion se présentait. Le premier soir de son hospitalisation, il insiste bien là-dessus. C’est sans compter la finesse des docteurs. Après 48 h d’observation, voilà qu’ils lui mettent sous le nez des apnées du sommeil de plus de sept secondes. Ce qui explique bien des choses dans sa difficulté à tenir la route dans ses petits trajets quotidiens de la chambre à la salle de bains, de la cuisine au salon… Avant qu’il ait le temps de dire ouf, Marcel devient aussi bionique que Steve Austin. Sa culpabilité à dilapider à ses fins l’argent du contribuable ajoute à ce conte de l’Homme qui valait trois milliards. Il a une pile et « c’est reparti pour un tour » dit-il. Je n’épiloguerais pas sur la vitesse à laquelle on a l’a renvoyé chez lui au lendemain d’une opération de plus de trois heures… Mais plutôt sur ce que j’observe dans la fatigue persistante qui accompagne sa « nouvelle vie », sans malaise, Blaise. Depuis plus de deux ans, les journées étaient presque toutes occupées par la peur de faire une dernière mauvaise chute. Cette peur, s’éloignant, laisse la place à un temps de moindre intensité. Les journées sont longues, l’ennui plus pesant. La perspective de quelques mois est remplacée par la promesse des quelques années. Il doit réécrire la fin. Pour l’instant, il cherche. Il est troublé et dérangé. Il est vivant.
Mon amie Sylvie doit bientôt partir à la retraite. Le couperet de cette notification administrative la surprend et l’inquiète davantage qu’elle l’aurait voulu. Je lui parle de Nadine et Roland, les deux personnages principaux d’une histoire que j’augmente de loin et loin et qui a pour titre « Les retraitants ». Ce participe présent produit un effet d’apaisement immédiat sur les personnes de mon entourage déjà à la retraite ou en passe de l’être. Ce que me confirme Sylvie. Le participe présent a pris une grande place dans mes formulations ces dernières années… Je le note. Cet échange de bons procédés qu’est l’amitié m’amène reconsidérer les aventures de Nadine et Roland. Initialement, je souhaitais en faire un couple à la manière des Beresford (Tommy et Tuppence) d’Agatha Christie, en plus âgés. Nadine chasse les intrigues dans la presse locale, Roland est exaspéré, mais suit le mouvement… Toujours ce désir d’écrire un polar et le texte qui n’avance pas, parce que finalement, ce qui s’impose c’est de parler de leur vie quotidienne, de leur amour, de leur jardin, de leurs vieux parents, de leurs enfants éloignés, de leur chaudière… Quelques jours après ma conversation avec Sylvie, une fin s’est proposée, simple et lumineuse. Nadine n’écrira pas de polar, ni moi non plus, au moins à son sujet. Elle essaiera vainement. Le récit de cet échec sans gravité, voilà le sujet. Il n’empêche pas de conserver un goût prononcé pour les faits divers. La rencontre de Wallace Stegner au détour d’une longue interview vidéo n’est pas pour rien dans cette épiphanie. J’y reviendrai sûrement.
Il y a quelques années, alors que j’essayais de rassurer les élèves sur l’avancée de l’écriture de leur atelier annuel, tout en leur laissant voir les difficultés auxquelles je me confrontais (le processus, donc), j’ai annoncé que j’avais le début et la fin. L’un d’entre eux, qui s’est retrouvé avec le rôle principal, m’a demandé si c’était comme ça qu’on écrivait les spectacles. Trouvailles du début et de la fin, puis élaboration (active, poussive ou passive) de ce qui se trouve entre les deux. Je n’avais pas brillé dans ma réponse, mais je me suis mise au travail de cette question.Comme bon nombre de compositeurs d’opéra, je considère que le début se trouvera de lui-même sur la longueur. Si on doit attendre le coup de génie de la première phrase pour commencer, on peut toujours attendre et en attendant, le geste se perd. En revanche, j’observe une nouvelle fois cet été, l’importance de la fin. D’une fin vers quoi tendre. Le principe énoncé en première instance par G.K Chesterton dans Comment écrire une histoire de détective ? J’en parle régulièrement dans ce journal.
Le premier principe fondamental est que le but d’une histoire policière, comme de toute autre histoire et de tout autre mystère, n’est pas l’obscurité, mais la lumière. L’histoire est écrite pour le moment où le lecteur comprend, et non pas simplement pour les nombreux moments préliminaires où il ne comprend pas. Le malentendu n’est qu’une ombre sombre destinée à faire ressortir la luminosité de cet instant de compréhension (…)
Pas plus que mon bon ami G.K, je ne pense révolutionner l’art d’écrire en posant-là ce fameux principe. Il est de ces médecines simples qui fonctionnent à merveille pour certains, dont je suis. Il est fiable, à condition de ne pas le triturer, le démonter, le forcer. Ne nous leurrons pas : il ne suffit pas de se faire un trou dans la tête à force de la creuser pour espérer voir la lumière. C’est la récompense d’un soin régulier, d’une honnête et patiente attention. Et ainsi, la cinquième séquence de Cinq Séquences (ce livre que je veux écrire jusqu’au bout), après s’être longtemps refusée a commencé à s’écrire, polarisant tout ce qui l’avait précédée, me procurant un allant inespéré à quelques pas de la rentrée.
Merci Emmanuelle, J’ai lu tout haut, apprécié et appris.
« Et je dois apprendre
Dans ce brouhaha
Que je dois apprendre
De ce brouhaha »
Ce passage m’a sauté au visage, à la tête. Il n’y a pas de hasard, cette fois.
Merci pour cette lecture à voix haute. Elle ajoute à la voix dans ma tête un contrepoint toujours bienvenu.
Langues en bord de bouche et d’oreilles
Chaussettes disparues dans le froid, l’écriture et les trams
Temps en suspens pour donner aux os, de se laisser pénétrer par les circonvolutions millénaires
Cartes postales vivantes au clair de lune
Coup du soufre (?) avant de mourir
Caresses de pétales de coquelicots
Je m’arrête sur ce dernier éclat, je savoure (avec l’ami bulgare)
Merci pour cette nouvelle synthèse en poésie.
Je voyage avec toi
et très beau le balancement des deux textes
et cette photographie à souffler l’impossible
Ces propositions fragmentées, elles font toujours mes affaires. Je voudrais les pousser plus loin, dans un système d’écho, oui, avec des formes différentes. Merci de m’y accompagner.
Nous avons bel et bien chassé ces grillades. Ceux qui l’oublient naitront dans la vallée.
C’est bien, cette mise en écho du bis.
Il faudrait avoir le souffle pour continuer, faire un atlas… Merci de ce petit salut carnivore.