#chroniques #06 | La robe blanche

1 |

Une force comme une vague de fond, une force qui surgit dans le monde, l’élève et le sort enfin de la boue

2 | En mangeant en écrivant

Mange ! Il faut tout manger. Tu iras dans le coin si tu ne manges pas tout. Qu’est-ce que tu fais de bon à manger ? (l’enfant s’adressant à sa mère). Qu’est-ce que je vais manger aujourd’hui ? Je n’aime pas particulièrement manger. Je mange parce qu’il faut. Je mange quand j’ai faim. Il y a belle lurette que je m’embarrasse plus de manger tout. Sauf quand je suis invitée. Mais manger c’est convivial. On mange un bout ? On se voit entre amis et on mange. Que font les gens quand ils sont en vacances ? Ils mangent avec des amis ou en famille. Et tandis que j’écris ce texte je mange. Je parle de manger et je mange. La plupart du temps je mangeais en travaillant (je parle ici du travail rémunérateur, celui qui nous permet de manger) donc je pourrais  tout aussi bien manger en écrivant. Je mange aussi en lisant ou je lis en mangeant. En mangeant en écrivant ? Pourquoi pas.

3 | La robe blanche

Ce jour où j’ai décidé de porter une robe blanche dénuée de toute entrave, pour respirer la vie à pleins poumons, l’écrire en toute liberté, je n’ai eu d’autre choix que de demander de l’aide. Cette robe que je voulais blanche, j’allais la coudre moi-même. Il y avait néanmoins un petit grain de sable dans ce beau projet : je ne savais pas coudre. Je n’ai pas l’habitude de demander de l’aide, car je ne veux courir le risque de l’emprise. Mais il a bien fallu que je m’y résolve. J’ai fait appel à notre couturière, celle qui réalisait toutes les robes et tous les costumes de la famille. Cette femme qui était une confidente et une amie même si la société et les convenances ne le permettaient pas. Cette femme qui me connaissait depuis l’enfance,  cette femme qui me connaissait mieux que ma mère. Pourtant débordée de travail, elle ne m’a pas refusé son aide.
Souvent je pensais à elle, je la voyais tout à son ouvrage, je voyais les vêtements qui prenaient forme entre ses mains. Elle avait du fil d’or dans les doigts, elle transformait en robes de soirée les tissus les plus sombres et les plus ternes, effectuait des réparations miracles de dernière minute.  Je lui ai expliqué que j’avais besoin de son éclairage pour la conception du modèle. Nous nous sommes assises ensemble, nous avons parlé, longuement. Elle a écouté avec grande attention mes idées en termes d’aisance de mouvements, de commodité, de facilité de lavage, saisissant dans la seconde même comment les traduire par son trait limpide et précis. Symboliquement, il m’était indispensable de confectionner la robe moi-même, ce qui, par la même occasion, lui allègerait la besogne. Il suffirait qu’elle me montre comment faire. J’apprenais vite.
Ses yeux se sont illuminés, un sourire bienveillant et compréhensif s’est dessiné sur son visage. Un instant déconcertée, elle a rapidement compris cet élan vital. Elle a vu ce feu au fond des yeux, un feu qui ne souffrait aucun compromis. Alors moi, la magicienne comme ils m’appelaient, le soir même j’ai trouvé dans mes restes de tissus, le coton blanc qui la ravirait et dès le lendemain nous nous sommes mises au travail. Avant même de commencer, j’ai su que je passerais plus de temps à lui prodiguer explications et conseils que si je cousais la robe moi-même et Dieu sait qu’ils furent nécessaires, car elle n’était guère douée pour les travaux d’aiguille. Mais j’ai aimé cette aventure si lumineuse, si profonde, j’ai aimé contribuer, certes modestement, à cet essentiel qui se profilait dans sa vie.

4 | Reykjavik, Zagreb, Prague, etc

Lors du prologue, j’évoquais l’atelier « Faire un livre » de l’été 2021 où il était question de quelqu’un qui arrive quelque part et donc d’une femme qui s’installe dans une chambre d’hôtel dans sa ville et plus précisément dans ce quartier où elle est née, a étudié et travaillé la majeure partie de sa vie professionnelle. Comme elle ne croit pas au hasard, elle a décidé de passer quelque temps au plus près de ces lieux pour tenter de comprendre pourquoi elle n’a cessé de graviter dans ce quartier. Devrait-elle dire qu’elle n’a cessé de le hanter ? Et qu’elle le hante encore.
Lors de ce prologue, Catherine Serre m’avait très judicieusement demandé si je l’avais fait, si j’avais passé ces quelques nuits à l’hôtel. Et non, je ne l’ai pas fait. Et c’est là que se pose pour moi cette question, bateau certes : le personnage qui se veut être soi dépasse-t-il son auteur ? Se désolidarise-t-il complètement, chacun sa vie propre ? L’auteure d’un côté, le personnage de l’autre, même si, en apparence elles ne font qu’une, même si la fiction s’immisce entre elles ?  Dans sa vie propre, son personnage, a fait quelque chose qu’elle-même n’a pas osé faire. Elle n’a pas osé se confronter à cette solitude que lui renvoie sa ville. L’autre jour, elle passait par le quartier pour rentrer chez elle, après une visite culturelle en groupe. Les participants, qu’elle connaissait, n’étaient pas disponibles pour prolonger le moment par un resto. Elle savait qu’elle n’aurait pas envie de cuisiner en rentrant chez elle. Et pourtant, elle ne s’est pas vue attablée, seule, dans un restaurant. Étrangement, lorsqu’elle voyage seule, cela lui est moins difficile. Elle l’avait fait à Reykjavik, Zagreb, Prague, Providence, Paris, mais dans sa ville, elle n’y parvient pas. Que dire alors de séjourner à l’hôtel.

5 | Le livre d’une vie

Le livre d’une vie
Le début du livre d’une vie
La première ligne du début du livre d’une vie
Le premier mot de la première ligne du début du livre d’une vie
L’idée du premier mot de la première ligne du début du livre d’une vie
La mise en mots de l’idée du premier mot de la première ligne du début du livre d’une vie
La planification de la mise en mots de l’idée du premier mot de la première ligne du début du livre
Le choix du papier de la planification de la mise en mots de l’idée du premier mot du début
Le magasin du choix du papier de la planification de la mise en mots de l’idée du premier mot
Le chemin du magasin du choix du papier de la planification de la mise en mots de l’idée
La pensée du chemin du magasin du choix du papier de la planification de la mise en mots
La mise en mots de la pensée du chemin du magasin du choix du papier de la planification
La formulation de la mise en mots de la pensée du chemin du magasin du choix du papier
L’énonciation de la formulation de la mise en mots de la pensée du chemin du magasin bouche de l’énonciation de la formulation de la mise en mots de la pensée du chemin

A propos de Catherine K.

Mon nom complet est Catherine Koeckx (prononcer Kouks). Citadine depuis toujours mais avide de nature et de grands espaces que je partage par la photo ou l’aquarelle (www.catherinekoeckx.be), je suis aussi passionnée par la ville (@bruxelles_autrement). Bruxelles mais pas que... J’ai publié Le Guide lovecraftien de Providence en 2021 (disponible sur Amazon.fr ou sur commande privée). Je viens de lancer mon blog littéraire Itinéraires pluriels (https://itinerairespluriels.wordpress.com).

Un commentaire à propos de “#chroniques #06 | La robe blanche”

  1. J’aime beaucoup votre texte sur La robe blanche, il a aussi quelques similitudes avec mon article – un morceau de tissus blanc, une forme, une création – mais ma robe smoking blanche est faite dans un atelier par des mains expertes, vous cousez et c’est tout un art. J’aime la clarté de vos personnages et ce souffle de vie que votre écriture inspire.
    Un grand merci.

Laisser un commentaire