1 | du monde
Je suis si révoltée à l’intérieur de moi que même le monde ne pense pas que je puisse l’égratigner
2 | le réel, le réel, encore le réel
Elle a dit qu’elle voulait partir loin, mais elle n’a pas souhaité rentrer dans les détails, elle a dit que je savais très bien ce qu’elle évoquait. Elle s’est un peu impatientée et en regardant sa montre elle a manifesté un geste vers la sortie. Elle a dit que les circonstances ne s’y prêtaient pas et qu’en ce moment elle ne pouvait pas envisager un voyage qui serait un gouffre pour ses économies. Elle a précisé qu’elle devrait y réfléchir sérieusement, qu’elle ne pourrait pas attendre trop longtemps sans planifier un plan d’évasion. Avant de me quitter, elle a regardé loin devant elle, a soupiré puis m’a observée longuement non sans ajouter que je lui manquerais très certainement. Ensuite, elle m’a demandé de prendre soin de moi puis elle s’est fondue dans la foule de promeneurs.
3 | écrire avec clarice lispector
Elle fait comme si elle était partie durant tout cet été, elle fait comme si ce voyage avait bien été programmé de longue date, mais elle préfère faire comme si c’était du last minute, elle fait comme si son sac était prêt et qu’elle n’avait qu’à appeler un taxi pour la déposer à l’aéroport, elle fait comme si son billet d’avion était bien présent en dématérialisé dans son portable, elle fait comme si elle attendait d’embarquer et appelle ses proches, ses amis pour leur dire à très vite, elle fait comme si elle n’avait plus beaucoup de temps et fait comme si l’hôtesse d’accueil appelait les derniers passagers, elle marche et fait comme si elle rentrait dans le finger puis faisait la queue pour passer la porte de l’avion, trouver son siège dont le numéro était inscrit sur la carte d’embarquement, elle fait comme si elle prenait place, remercie l’hôtesse pour l’avoir aidé à placer son sac dans le compartiment à bagages, elle fait comme si elle s’installait à son siège après avoir remercié les passagers qui étaient installés avant elle se soient levés pour qu’elle s’assoit à côté du hublot, elle fait comme si elle souriait, elle fait comme si elle posait son masque sur ses yeux pour profiter du temps de vol pour se reposer, elle fait comme si elle n’était pas dans cet avion, elle fait comme si rien autour d’elle n’était fiction, elle fait comme si elle n’y portait pas d’attention et s’envole malgré tout pour un autre ailleurs imaginaire cette fois.
4 | de soi-même et d’écriture
Le temps qui s’inscrit dans une absence de production écrite ressemble à un gouffre dans lequel je perds mes repères. C’est un temps indéfinissable qui me ronge, crée de la frustration et installe le doute. C’est aussi un espace indispensable pour repenser son geste, préparer la possibilité d’écrire, prendre de la distance. J’essaie de trouver un équilibre, cependant, je dois m’avouer que ces dernières années j’ai surtout couru après ce phénomène et ne me sens pas sereine vis-à-vis de la manière dont je dois me recentrer. Il semblerait que ce soit le chemin emprunté par la plupart, le doute fait partie de la création. En fait, il s’agit de ne pas paniquer et d’envisager cet entre-deux comme constructif et nécessaire. L’écriture vient en écrivant et ne pas perdre ce fil me semble indispensable. Alors, ce qui se passe en moi dans ce je ne sais pas comment c’est d’écrire relève de la magie intérieure, d’une puissance interne qui murmure que c’est possible. Ce qui se passe c’est un souffle d’espoir.
5 | à vous la cantonade !
En traversant la réserve Navajo, la plus grande de tout le pays, les paysages défilent à perte de vue. Ils sont de ceux qui font rêver, qui font qu’on existe ailleurs, que les frontières imaginaires reculent. Un ressenti familier de déjà vu s’installe, mais je n’imaginais pas que je rentrerais en conflit avec moi-même. Je suis troublée. Ce jour-là, le sol ne me parle pas, tout semble à distance. Le peuple reste invisible, protégeant son intimité au bout de chemins de terre impraticables, sauf en 4X4. Je traverse ces terres ancestrales en fantôme, moi-même hantée par la symbolique de ce monde mis à l’écart de tous et me sens projetée ailleurs, persona non grata. Il va falloir mériter la suite. Mais pour le moment, la fatigue se fait sentir et j’aimerais me laisser bercer par la lecture de Neither Wolf nor Dog de Kent Nerburn, relire le passage qui évoque la terre et comprendre : Your people did not know about the land being sacred. We did not know about the land being property. We could not talk to each other because we did not understand each other. But pretty soon your people were not like a stream or ever a great river anymore. They were like a great ocean. This ocean washed us back upon each other. It washed us off our land. Était-ce ce nœud de honte que je ressentais à l’intérieur de moi ce jour-là ?
Génial le comme si.
merci olivia pour ta lecture