#chroniques #09 et #10 | Vivre et mourir en baleine

1 | Mort d’une baleine

On ne peut pas savoir ce qu’est la mort d’une baleine à moins d’être baleine. Ou alors un baleinier, mais alors on en aurait qu’une très petite idée. Celle-ci est morte en 1998. Le prof explique qu’elle a été « renversée » par ce qu’on appelle un « tanker ». C’était au large du Canada. Elle s’était prise dans l’hélice du pétrolier. Elle pense que cela a dû sectionner une artère ou quelque chose puisqu’elle est morte sur le coup. On estime qu’elle avait cinq ans et qu’elle devait peser dans les 36 tonnes. C’est l’estimation des scientifiques. Aujourd’hui elle est exposée au New Bedford Whaling Museum dans le Massachussets aux Etats-Unis. On lui a donné un nom. Post-portem, elle se dit, inutile. En plus c’est un acronyme de l’espèce, une baleine bleue. Ou rorqual bleu, Balaenoptera musculus, précise le prof, le plus grand animal sur terre. Il paraît qu’il s’appelle KOBO, King Of the Blue Ocean.

Elle n’écoute plus le prof qui détaille les caractéristiques de taille, longévité, mode de vie du mammifère. Elle ne songe qu’à la mort de la baleine, se dit que celle-ci n’a peut-être pas souffert. Elle se demande ce que c’est de vivre et mourir en baleine, de sillonner les grands fonds marins, de communiquer avec d’autres baleines à des kilomètres, de se téléscoper avec des tankers. Elle pense à Moby Dick, le roman étudié aussi en anglais, the whale. Elle pense aux obsessions, à la fatalité, aux histoires de revanche, de colère obstinée, d’amputation. Elle imagine une baleine amputée de ses fanons et comment elle pourrait encore respirer. Elle pense qu’elle pourrait être les trois personages du roman, qu’elle pourrait être la baleine.

Elle se demande ce que c’est d’être harponné par un baleinier d’être traînée sur des miles et des miles, et pourquoi on tue des baleines, et que peut-être un jour, il n’y en aura plus, comme toutes les espèces en voie d’extinction comme le tigre de Sibérie parce que tellement chassé. Elle se demande ce que vivrait le dernier individu d’une espèce s’il se retrouvait seul, sans autre congénère, sans ami. Elle s’imagine dernière sur Terre sans personne avec qui se lier, parler, personne à aimer, un néant. Peut-être qu’il vautdrait mieux alors mourir si on est le tout dernier. Elle ne sait pas trop. Elle se dit que le français, l’anglais et la philo prennent de l’avance, ou plutôt empiète sur les SVT.

2 | Anonymat

Ce qu’elle préfère : courir seule, dans la nature, dans un parfait anonymat, au milieu des arbres et des bêtes. Les oiseaux qui volent au-dessus d’elle se fichent bien de qui elle est, si elle est mâle oiu femelle, si elle est mammifère. Elle est animale, comme eux.
Ici, elle ne voit personne et personne ne la voit. Elle peut bien transpirer, puer, se liquéfier dans la course, perdre forme humaine, tout le monde s’en fout. Elle n’intéresse les autres qu’humains qu’en vision périphérique, d’un être qui empiète sur leur territoire, qui alère leur habitat, branche ou amas de feuilles sous lequel ils terrent. Ou pire, qui menace de les écraser à chaque foulée. Mais si elle y pense, c’est fini, elle ne court plus. Elle doit vider son esprit. Etre comme eux tous, piétiner ou être piétiné, c’est une loi de la nature, non ?

3 | Suivre sa pente

Le monticule s’est transformé en colline. Puis en montagne. Elle suit sa pente : montante. Mais c’est deplus en plus difficile avec l’âge. Quand elle était petite, elle raflait toutes les médailles. Elle était reconnue et adorée. Elle était heureuse. Aujourd’hui, elle doit se battre contre de plus forts, de plus endurcis qu’elle. Elle doit s’endurcir à son tour. Elle se doit l’exigence la plus sèvère mais ça va contre sa pente naturelle, d’animale. L’instinct la pousse à la course pour la course. L’exultation, l’effort, la vibration. C’est sa condition d’humaine qui induit d’autres besoins. Pas les siens, ceux des parents, du coach, des autres. Leur regard, leur appréciation, elle pourrait s’en foutre mais elle n’y arrive pas. Pourquoi ?

Dans l’horizon, une nouvelle pente se dresse plus ardue, plus haute altitude, plus grande élévation. Le vent est âpre et violent, le dénivelé presque décourageant. Le versant est rude, accidenté mais il n’est pas question de le contourner. Elle doit faire face à ses peurs, celles d’échouer, de décevoir, de ne plus compter. Elle nage en plein paradoxe. Parfois, elle aimerait ne plus avoir à faire aux autres, n’être plus que le souffle du vent et le silence, n’être plus que la seule de son espèce. Comme la baleine ou le tigre de Sibérie.

4 | En faveur de la peur

Elle sait que la pente est une peur nécessaire qu’elle soit surmonter. Et inversement. La peur comme une tenaille qui ouvre en deux, entrailles à l’air, un mal nécessaire, salutaire sans lequel elle ne peut atteindre le sommet.

5 | Un degré au-dessus : le silence

Ses pieds se posent là où ses oreilles disent qu’ils doivent se poser. Plus que les yeux, elles sont l’organe essentiel qui sait avant tout le reste les aspérités du sol : assourdissantes. Le pied entend l’accident et l’évite. Au-dessus su sol, il n’y a que le silence.

6 | La vie surnaturelle

C’est la pente qui crée la troisième dimension. On ne vit pas juste à l’horizontale, juste pour courir ou simplement pour avancer. On grimpe et on prend de la hauteur. Elle ne sait pas au juste ce qui la guide vers les cimes, si c’est une puissance divine ou musculaire, si c’est un ange qui lui prêterait ses ailes. Elle a encore la vision naïve, celles qui figure sur une carte de communiante qu’elle a reçu de sa grand-mère. Elle n’est pas sûre de croire en tout ça, même si elle aimerait, c’est son côté romantique. Non, il n’y a pas de vie surnaturelle, rien au-dessus de la nature. Rien de surhumain non plus, juste le fourmillement continue sous la plante des pieds.

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires, ouvrages collectifs et personnels (lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021, toucher à la hache au au diable vauvert). Derniers livres : peggy m. aux éditions la place et Solo aux éditions Tarmac. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéo-poèmes et montages photo-vidéo (chaîne youtube Perle Vallens). Master de création littéraire écopoétique en 2026 avec le texte de création Les Insignifiantes, également le nom d'une exposition plastique et photographique qui circule depuis fin 2024.

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