#artsdelafiction #01 / Le désert

Je suis dans le désert. Je suis dans une ville aux portes du désert. Le sable souffle bas sur la place principale. Il enveloppe nos pieds d’un nuage ocre. Les gens s’interpellent entre des tentures. Demain, il faudra aller dans le désert. Passer la porte et entrer dans les dunes. J’ai le souvenir vague d’une histoire qu’on me racontait enfant. Un homme dans le désert, perdu et le vent qui cognait sur les dunes, en écho, comme mille portes qu’on cherche à ouvrir et l’homme devenait fou. Les bords de la ville sont flous. Ils n’ont pas encore décidé de ce qu’ils sont, les bords de la ville. Il y a la grande porte pour entrer dans le désert et en sortir mais les bords de la ville, eux, que sont-ils ? Et comment suis-je arrivée là ? Qu’y a-t-il avant le désert ? Un seuil dont je ne me souviens pas. Je suis rentrée tard à l’hôtel, je crois que j’ai erré à la réception, les meubles étaient rouges et il faisait frais et il y avait des rideaux en velours. Je ne me suis pas réveillée. J’ai dormi dans mon sommeil. Je ne me vois pas allée dormir, je ne me sens pas dormir, mais si je me réveille c’est que j’ai dormi et pourtant je ne me suis pas réveillée. La ville est la même, le soleil est là sans que je ne sache d’où il vient, éclairant comme sous un voile, tamisé et le sable entre dans l’hôtel. Il y a des escaliers. Y avait-il des escaliers hier ? Le réceptionniste m’annonce que le groupe est parti avec mon passeport. Je ne peux pas passer la porte du désert pour les retrouver. Ni rentrer chez moi. Je ne peux qu’attendre. La chambre n’est pas payée, je n’ai rien à manger, rien à boire. A la grande place, les étals forment des rues et les rues forment une ville dans la ville où je ne peux que m’enfoncer. J’ai déjà été dans le désert. Mais ce n’est pas ce désert là, ce n’est pas cette ville aux portes du désert. C’en est une autre, qui m’échappe et me retient. Je vends des bijoux, des lampes, des tentures dans un étal qui sent fort et où le soleil tape sur toutes les surfaces possibles pour se refléter. Il y a un homme. Un touareg. Il a un grand foulard bleu et du khôl sous les yeux. Moi aussi, j’ai du khôl sous les yeux. Le groupe revient et le guide cherche mon étal. Il me rend mes papiers, il s’excuse de ne pas m’avoir attendu. Une éternité est passée. Une vie. Je sais qu’une vie est passée. Je n’ai plus besoin de mes papiers, ce ne sont plus les miens. Les hommes ont des formes floues habituellement. Des silhouettes flânant, errant, dans des territoires qui ne leur appartiennent pas. Pas le touareg au foulard bleu. Il est chez lui et je suis chez moi. Je n’ai pas besoin des bords. Ni du seuil. Tout se joue ici. Je vais dans ma chambre et j’ouvre le livre rouge sur ma table de chevet au mot désert. Le livre tombe. Je le ramasse. Il s’est ouvert sur le mot Egypte. L’Egypte s’inscrit dans la durée. C’est l’éternité qui revient. Celui ou celle qui rêve de l’Egypte a fini sa traversée du désert et revient enfin à lui. La spiritualité et le corps ne forment qu’une seule matière et l’errance intérieure est finie. Dans un mois, je pars en Egypte. Je pose le livre. Je n’ai pas le bord du voile à lever pour retourner à mon étal mais j’ai le khôl noir sur ma table de chevet.

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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