arts de la fiction #01 | Le baiser de la mort

Je suis dans un bureau ; il est cinq heures du matin. C’est bien un bureau. J’ai un ordinateur devant moi. Je n’ose le toucher, je sens mes mains sur mes cuisses. Sur ma gauche se trouve une grosse imprimante. Je suis bien dans un bureau. En chemise de nuit et pieds nus. Je me sens à la fois très libre et très vulnérable. En face de moi une vitre rendue opaque par un nuage, ou du brouillard, quelque chose de blanc, de vaporeux et de familier. Je pense : on doit être en automne. Ce doit être du brouillard de Garonne. Le bureau est bien chauffé car, malgré ma tenue légère, je n’ai pas froid. J’ai même plutôt chaud. Des gouttes coulent de mon front sur mes joues : de la sueur ou des larmes ou les deux mêlées. Sur la droite une grosse horloge, genre comtoise, dont la présence semble incongrue au milieu de ce mobilier moderne. Sa grande aiguille saute de minute en minute. Elle marque un peu plus de cinq heures et je ne prends mon poste de travail qu’à huit heures. Le temps galope, je sais que j’ai quelque chose de capital à faire, mais je ne sais pas quoi. Passe une silhouette devant la fenêtre. J’aperçois Paul………………………………………………………………………………………………………………………………………..

une grosse horloge, genre comtoise. Je suis transportée chez ma grand-mère. Je monte l’escalier de service en pas de vis qui permet d’accéder à la porte de son appartement. À travers la vitre dépolie de la porte, j’aperçois un nuage de fumée. Du feu ! Je dégringole les marches et cours vers les entrepôts de mon entreprise. Je cours longtemps, je suis dans le brouillard, le chemin est caillouteux et blesse mes pieds. Ça y est, j’y suis presque. J’aperçois Paul, mon fils Paul. Qu’est-ce qu’il fait là, je le croyais en Thaïlande ? Est-ce qu’il serait déjà revenu de son voyage ? À l’instant où je veux l’embrasser, il disparaît. Il a dû entrer dans les entrepôts. Je cours après lui, je ne le vois pas. Je suis enveloppée de fumée. La chaleur est insupportable, j’arrache ma chemise de nuit. Une odeur âcre me prend à la gorge, mes yeux piquent et pleurent. Je distingue les rayons de stock, remplis de cartons. Là les shampoings, là les gels douche, là les crèmes solaire……………………………………………………………………………………..

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la chaleur est insupportable. Je vois des flammes. Il y a un début d’incendie. Je cherche une issue, je vais d’un côté, de l’autre. Toutes les portes sont verrouillées. Des crépitements, et plusieurs explosions. Paul, c’est toi Paul ? Une partie du plafond tombe tout près de moi. Le feu se rapproche, je le vois ramper sur le sol comme un être malfaisant. C’est fascinant et tellement beau, la Thaïlande. Rouge, orangée, bleutée, c’est ma mort qui s’avance. Les flammes me lèchent les jambes, je me débats. Je mets mes bras autour de mon visage pour le protéger. Il me faut de la crème solaire pour calmer le feu…………………

……………………………………………………………………………………………………………………………………Paul, c’est toi Paul ? Une grande flamme longue, molle et caressante, mielleuse à souhait, écarte mes bras. Elle m’enveloppe et prend ma bouche. Elle, boit ma vie entre mes lèvres. C’est un baiser de feu. J’ai froid jusque dans mes ongles, peur jusque dans mes os et en même temps ma bouche, mon ventre brûlent, s’offrent à la flamme comme s’ils acceptaient cet inéluctable, cédaient, dans la volupté, à cette volonté maligne. C’est, c’est…, le baiser de la mort…

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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