Arts de la fiction #02 | Récits de gare. Gare aux récits

Gare St Lazare. Elle n’a pas 16 ans, cette fille, qui crie, qui hoquette, qui sanglote le visage défiguré par le choc. Elle pleure, elle se mouche dans son écharpe. On vient de lui arracher son sac, par surprise, avec violence. C’est comme si elle se retrouvait nue, là, au milieu de la foule. Elle n’a plus rien. Dans son sac il y avait tout. Un peu d’argent, son téléphone, le billet de train pour rentrer chez ses parents. Elle ne peut même pas les appeler. Elle ne sait pas comment faire, comment rentrer, comment leur dire, comment survivre à cette terreur, à ça ! Des voyageuses, des voyageurs passent à côté d’elle, la frôlent, la bousculent, sans remarquer sa détresse. Elle ouvre grands les yeux. Elle pense qu’elle va s’évanouir. Elle est seule. Seule dans cette grande ville, dans ce lieu bruyant, anonyme, adulte, rythmé par les allers, les retours, les annonces, les pas pressés.Tout se bouscule. Elle est comme morte. Va t-elle ressusciter? Gare St Lazare.

Il est là, depuis une heure. Calme. Le regard à l’horizon. A la même place, au bout du quai A, légèrement à gauche, à hauteur du portillon. Il ne regarde pas sa montre. Il ne fouille pas dans ses poches, pas dans son téléphone. Il ne sautille pas d’un pied sur l’autre. Droit comme la justice, comme dirait mon père. Il est là, depuis une heure. Calme. Le regard à l’horizon. Il ne monte pas sur la pointe des pieds pour mieux voir, pour surveiller. Il ne parle pas, ne fredonne pas, ne chante pas, son visage est détendu, sans expression particulière. Il est là, depuis une heure. Calme. Le regard à l’horizon. Autour de lui, les gens arrivent, repartent, courent, traînent leurs valises, se prennent dans les bras, se quittent, se cherchent. Des trains entrent en gare dans un grand souffle métallique. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Des femmes, des hommes, des enfants, descendent. D’autres montent. Lui ne bouge pas. Une femme passe devant lui en courant. Un enfant tire la main de son père. Un homme parle très fort au téléphone. Une valise roule sur le quai, cahotant sur les rainures. Lui ne bouge pas. Il est là, depuis une heure. Calme. Le regard à l’horizon. Je me demande ce qu’il attend. Quelqu’un ? Quelqu’une ? Un train ? Une correspondance ? une nouvelle ? l’inspiration? un retour ? Peut-être attend-il simplement – être là et attendre -. Depuis une heure, il est là, calme, confiant, le regard à l’horizon. Je commence à me demander s’il attend vraiment quelqu’un. Je commence à me demander s’il n’est pas, tout simplement, en train de regarder passer le temps. Je commence à me demander si depuis une heure, calme, confiante, le regard braqué sur lui, ce n’est pas moi qui attends qu’il se passe quelque chose.

Le petit train s’en va dans la campagne. Dire qu’il aura fallu qu’elle meure pour que je comprenne les paroles de cette chanson que j’ai fredonné, murmuré, chanté à tue tête tant de fois, depuis tant d’années. Le petit train s’en va dans la campagne. Dire que je ne me suis jamais demandé quelle était sa destination, à ce petit train. Vers quelle gare filait-il à travers champs, ce petit train ? Et pour aller jusqu’où ? Le petit train s’en va dans la campagne. Dire que pendant des années je n’ai pas vraiment écouté les paroles de cette chanson, en tout cas, je n’ai pas tout entendu : Train de la mort. Mais que fais-tu? Le referas-tu encore? C’était pourtant explicite. Il faut croire que le rythme joyeux me suffisait. Que pendant des années mon envie de danser était plus forte que mon envie de savoir. Dire, qu’en ce temps là, j’étais en mon adolescence et ma légèreté ne laissait aucune place à la gravité : Petit train conduis-les aux flammes à travers champs – pourtant si clairement exprimée -. Que fallait-il de plus ? Train de la mort mais que fais-tu? Le referas-tu encore? Dire que, dire que. Dire. Il faut le dire. Oui. Dire, dire, dire. Je dois le dire. Me souvenir. Nous souvenir. Se souvenir. Et toi, Rita, je ne suis pas prête de t’oublier. Pour cette chanson. Pour Marcia Baïla. Pour Les histoires d’A. Pour C’est comme ça. Pour Andy et toutes les autres. MERCI.

A propos de Cécile Bouillot

Bonjour je suis comédienne. Je développe également des projets vidéos dans lesquels je filme les gens autour d'une même question. J'écris des poèmes de rue a partir de phrases récoltées dans la rue, j'aime m'amuser avec différents jeux d'écriture, j'écris régulièrement depuis deux ans. Acte 2 Scène 2. Chaine Youtube : https://www.youtube.com/user/cecilebouillot

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