Rue. En plan large.
Un homme de dos, couché sur un trottoir, veste de cuir noir, jean, les pieds nus. Autour de lui des détritus. Sur le trottoir d’en face, une femme de trois quart dos, debout ; manteau mi-long, sac à dos, pantalon, baskets. Cheveux détachés, longs. L’orientation du corps de la femme laisse supposer qu’elle observe l’homme.
En surplomb de la rue, des immeubles d’une modernité datée : années 80; murs roses et verts aux couleurs passées… mais ça n’a pas d’importance, parce que c’est filmé en noir et blanc sans camera
Plan sur l’immeuble.
Balayage lent de gauche à droite, du point de vue de l’oeil qui filme. Fenêtres horizontales sans balcon. On voit, dans les vitres, les reflets du ciel, ce ciel parsemé de petits nuages pommelés aux contours précis, d’un mouvement répétitif, comme une boucle. Des reflets d’une acuité telle qu’on se demande s’ils ne sont pas la conséquence d’effets spéciaux, une surimpression par exemple. Non juste le point d’incidence de la lumière. Une lumière rasante. Filmé à l’instant décisif.
Des étendoirs avec du linge sont fixés à certaines fenêtres. serviettes. rideaux: rectangles d’étoffes — ni robes, ni chemises–, rien qui appelle des prolongement anthropomorphiques.
Le plan s’attarde au contraste entre l’inertie de la façade et le mouvement du linge comme à celui des nuages en réflections.
Retour au plan large de la rue. On devine le vent dans les cheveux de l’homme, dans ceux de la femme. On ne s’approche pas, pas de gros plan, pour ne pas risquer de voir les cicatrices.
Est-ce qu’on entend le vent en son direct. C’est filmé de l’extérieur comme derrière une vitre anti-bruit… juste un bruit blanc?
cependant ça n’a pas d’importance puisque c’est un film sans son
On pourrait intercaler ici le plan d’un champ traversé par le vent, avec un arbre et un vol d’étourneaux. On filmera ce plan et d’autres — tous ces plans que le film ne montrera pas et qui sont aussi réels que le film lui même.
(Il y avait dans un film une femme adossée à une barrière, on la voyait de dos, elle attendait quelqu’un, soudain le vent se levait, l’herbe, une herbe très haute, étendue aux pieds de la femme se dressait et s’abaissait, elle se mettait à vivre comme si une vague se levait sur une mer encalminée, le vent à ce moment là n’était pas prévu, le vent avait surpris le film ).
Il se peut que le vent ne se lève pas.
Tu veux voir le vent. Le sentir. Le vent comme une chose qui arrive, comme la mort probable du personnage.
De la droite du cadre arrive un chien, au centre de la rue qui sépare la femme de l’homme. Un bâtard de taille moyenne au pelage uniforme, des taches détourneraient l’attention. C’est juste une silhouette de chien, presque une ombre, maigre qui avance.
Le chien s’arrête à hauteur de l’homme, il tourne la tête vers lui. Il va s’approcher. On le croit mais il reprend sa trajectoire.
Le chien qui avance et le vent dans les choses.
Il semble que la femme n’a pas bougé.
Pour l’homme ça ne fait aucun doute.
Il se met à pleuvoir.
Une pluie dense. Striée. Régulière.
Une flaque se forme autour du corps de l’homme, les détritus bientôt ils flottent.
Les cheveux de la femme ruisselle, l’eau rejaillit de ses épaules, du sac qu’elle porte au dos.
C’est au moment ou le chien va sortir du plan, à cet instant précis, que la chose tombe, énorme et qu’elle se fracasse sur la chaussée à quelques pas de l’homme et de la femme, juste entre eux, immobiles.
Et rien
Pas un cri
Rien, sinon la pluie et ce chien
Rien, sinon le souvenir du bruit de cette chose qui se fracasse. Et de la fumée monte à présent de la chaussée ouverte
Rien sinon le vent et le corps de cet homme possiblement mort
Alors la femme se retourne, c’est un visage,il arrive et la pluie n’y peut rien, se sont des lèvres, elles bougent, il semble que la femme prononce quelque -chose: un nom peut-être.
Mais il y a cette vitre et le film n’a pas de son