À LA VIE
qu’il était, Haïm, celui qui retrouvait Sarit dans la foule sans avoir besoin de chercher longtemps, qui reconnaissait sa façon de pencher la tête lorsqu’elle écoutait, qui lui avait confié sa veste parce qu’elle avait froid le matin et la lui avait reprise une heure plus tard parce qu’elle avait chaud, qui connaissait le pli au coin de sa bouche lorsqu’elle retenait une remarque, qui oubliait les noms mais se souvenait des voix, qui gardait dans ses poches des tickets froissés et des pièces de monnaie, qui savait rester longtemps auprès d’elle sans éprouver le besoin de parler, qui parfois la regardait rire sans savoir ce qui l’avait fait rire
et surtout, Sarit, ses cheveux attachés à la hâte, quelques mèches collées aux tempes, son débardeur sombre, le bracelet de tissu effiloché à son poignet, ses chaussures retirées pour danser, ses pieds couverts de poussière, sa manière de rire en rejetant la tête en arrière, de poser les doigts sur l’épaule de Haïm pour lui faire entendre une chanson, de lui crier dans l’oreille tu connais celle-là, de répondre à sa place lorsqu’il hésitait, de lui prendre son verre pour y goûter, de disparaître quelques minutes avec une amie puis de revenir, les joues rouges, une expression qu’il ne savait jamais interpréter
de même, cette amie, dont Haïm avait oublié le prénom, la façon qu’elle avait de tenir son téléphone à deux mains, son short clair, sa chemise nouée à la taille, ses yeux qui revenaient souvent vers Sarit, les trois mots échangés en se penchant l’une vers l’autre, leur rire soudain, leurs épaules rapprochées, Haïm qui s’écartait pour leur laisser de la place, qui remarquait les bracelets, les ongles écaillés, la terre sèche sur les chevilles, qui se souvenait d’un gâteau apporté un soir dans leur cuisine, de miettes sur la table, d’une plaisanterie sur sa forme ratée, de son propre rire plus sonore que celui des deux femmes
qu’alors, la musique, les basses dans les jambes, les gobelets écrasés sous les semelles, l’odeur de transpiration mêlée à celle de l’herbe sèche, les vêtements collés à la peau, au loin les champs s’étirant jusqu’à l’horizon, l’air venu de l’ouest, avec une odeur de mer, Sarit qui reprend la veste de Haïm et la noue autour de sa taille, l’amie qui revient près d’eux, quelqu’un qui cherche son téléphone, un prénom lancé dans les haut-parleurs, Haïm qui regarde Sarit, sa joue tournée vers l’amie, la main posée sur son poignet, la musique qui couvre leurs paroles, trois têtes rapprochées dans la foule, un instant qui ne demande encore aucune explication
et puis, il y a ce qu’il ne sait pas raconter dans l’ordre. Sarit lui tend son verre. Il boit, grimace, lui dit que c’est trop sucré. Elle rit. « Tu dis toujours ça. » Il voudrait lui répondre qu’elle aussi répète les mêmes choses, mais garde la phrase pour lui. Son amie s’approche, lui touche le bras, prononce quelques mots que la musique recouvre. Sarit se penche vers elle. Haïm regarde leurs deux têtes rapprochées, les cheveux, la main de Sarit posée sur le poignet de l’autre. Il ne sait pas ce qu’elles se disent. Il se souviendra de cette main, du goût trop sucré dans sa bouche, de la poussière sur les pieds de Sarit. Il lui demande si elle veut rentrer. Elle secoue la tête. « Encore un peu. » Alors il reste.
comment que tu la connaissais depuis longtemps sans savoir ce qu’elle gardait pour elle. Tu savais comment Sarit buvait son café trop chaud et comment elle repliait les manches de ses chemises. Tu savais qu’elle laissait son téléphone dans la cuisine lorsqu’elle voulait réfléchir. Tu connaissais aussi son amie. Pas vraiment. Tu l’avais retrouvée plusieurs fois avec Sarit. Elle te saluait en posant la main sur ton épaule. Elle se souvenait de ce que tu lui avais raconté la fois précédente. Un travail que tu cherchais. Un endroit où tu voulais aller. Elle te demandait des nouvelles sans insister. Une fois elle avait apporté des gâteaux faits la veille. Vous les aviez mangés tous les trois dans la cuisine. Sarit s’était moquée de leur forme. L’amie avait répondu qu’ils avaient au moins le mérite d’être mangeables. Tu avais ri plus fort que les deux autres. Ce matin du 7 octobre, tu te rappellerais cette cuisine, les miettes sur la table, le couteau couvert de confiture. Pour l’instant, la date s’affichait en haut de ton téléphone. Sarit venait de recevoir un message. Elle ne riait plus.
comment elle avait pris place entre vous sans jamais s’installer tout à fait dans votre couple. Elle connaissait les histoires de Sarit avant toi. Tu en avais entendu quelques-unes au fil des soirées. Des noms de rues. Une chambre partagée pendant un voyage. Une dispute dont Sarit ne racontait jamais la fin. L’amie corrigeait parfois un détail. Sarit protestait. Elles se regardaient et finissaient par t’expliquer quelque chose. Tu aimais cette complicité qui avait précédé ton arrivée. Tu en étais parfois jaloux. Tu aurais voulu connaître les histoires de Sarit sans avoir à les lui demander. Ce matin-là, les téléphones vibraient autour de vous. Des messages parlaient d’attaques dans le sud d’Israël. Des appels restaient sans réponse. La musique s’était arrêtée par endroits, puis reprenait au loin. Sarit cherchait son amie. Tu avais reconnu son prénom avant même de le lire. Tu avais pensé aux gâteaux, à son rire, à la main posée sur ton épaule. Sarit recommençait à appeler. Des gens s’éloignaient en courant. Des voitures démarraient, d’autres restaient portières ouvertes. Sur les écrans, les nouvelles arrivaient sans former encore une histoire entière. Puis le nom du lieu était apparu dans un message. Réïm. Tu avais relu le nom. Le festival se tenait près de ce kibboutz du sud d’Israël. Tu ne savais toujours pas où se trouvait son amie. Tu revoyais sa main sur ton épaule. Tu n’avais plus de nouvelles d’elle.