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#05 | Christian Garcin, entrer dans des maisons inconnues
Ce que nous allons prendre à Christian Garcin : dans les 20 chapitres ou «maisons» qui constituent le livre éponyme (éditions Finitude, 2015), c’est la forme prédominante de ces chapitres, en général trois pages fournies, en principalement organisées en triptyque de trois paragraphes, renforçant l’autonomie propre à chaque paragraphe, et notamment son temps.
Ce que nous allons prendre à Christian Garcin, et qui renvoie à un dispositif balzacien majeur — je cite pour exemple Le cabinet des antiques et surtout Béatrix — c’est une voix narrative non identifée, projection anthropomorphe de l’auteur explorant progressivement les lieux avant que, dans une bascule que lui seul réussit, on découvre que les lieux décrits incluent des personnages, et que d’immobiles soudain ou imperceptiblement ils s’animent.
Ce que nous ne prendrons pas à Christian (et pour moi c’est très important, sinon on fera de cette proposition un simple exercice) : ses 20 chapitres concernent chaque fois un écrivain pris à sa bibliothèque la plus resserrée et affective de son itinéraire d’écrivain voyageur. Entrer dans des maisons inconnues : à vous de choisir la vôtre là où est votre intuition personnelle, votre instance de nécessité, élection tout aussi affective que celle de Christian, mais dans votre biographie, les villes traversées, les visites d’enfance, les souvenirs isolés mais conservés avec si grande rémanence.
L’enjeu : avec la #03 (Koltès, Nickel Stuff), on a exploré des formes (travelling, plan fixe…) pour la carapace, ou l’exo-squelette d’un récit en constitution, avec la 104 (Sophie G Lucas, Odessa des oiseaux), on a tenté une construction de personnage sans autre pré-requis qu’une suite de lanceurs pour la syntaxe. Ce que j’aimerais progressivement pour ce cycle, c’est qu’on tente abruptement de se placer en condition de fiction. Et qu’on en explore une suite archétype, ou significative.
Singularité: les 20 «maisons» proposées par Christian Garcin sont habitées, mais surtout chaque chapitre est daté : on entre dans une maison inconnue, mais à une date, un jour précis, du 24 mars 1842 pour Stendhal au 12 février 1987 pour Thomas Bernhard en passant par le 23 septembre 1912 pour Kafka, le livre suivant une marche crhonologique rigoureuse, c’est cette précision de temps qui devient la contrainte biographique précise du récit, dans chacun des chapitres.
Autre singularité, et majeure : si parfois Christian Garcin utilise un narrateur intermédiaire (un certain Simon, pour Kafka…), cet intermédiaire rapporte, lui, en temps réel, au «je» auteur du chapitre, mais pour l’essentiel des incursions ici rapportées, ce «je» est donné comme l’auteur. Christian Garcin lui-même se transporte dans le temps pour chacun des 20 lieux explorés, et les personnages qu’il y rencontre, Hemingway lui-même, ou René Char, ou dans l’intimité la plus précise (on a même le nom du chat) de Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, eux semblent considérer cela comme complètement naturel ou normal, quand il s’agit plutôt, pour nous autres, de situations rencontrées en rêve.
Donc, 1, se défier de tout ce qui concerne écrivain, artistes ou autres célébrités, c’est dans les couches profondes de notre propre généalogie qu’on va installer notre exploration. Donc, 2, ce «je» qui est vous reste aussi invisible à ses interlocuteurs que Balzac aux du Guénic, quand il explore leur vieil hôtel de Guérande au début de Béatrix, sans même s’être aperçu que les personnages sont déjà dans leurs fauteuils ou à leur ouvrage, ou leur journal, ou leur table de jeu tandis qu’il traverse la pièce. Donc, 3, trois paragraphes et pas un de plus, chacun disposant d’une configuration de temps, durée et situation précise et unique, et l’assemblage des trois formant le récit.
Au risque du fantastique, au risque d’ouvrir des pièces ou caves et greniers insoupçonnés, au risque du face à face avec des personnages imprévus, ou redoutés, ou d’excès de tendresse, comme on a pour ceux qu’on retrouve dans les rêves? On prend le risque, on l’accepte. Couloirs et labyrinthes, ou rien qu’un bout de table de cuisine, comme Christian Garcin dînant avec Apollinaire et Marie Laurencin.
On s’était déjà risqué, il y a dix ans (septembre 2016) dans une traversée de ce livre étonnant, le voyage proposé aujourd’hui, et ses enjeux, sans doute différents mais depuis bien longtemps l’envie d’y revenir !
Aujourd’hui, on inaugure un nouveau mode d’exploration et — humblement — d’apprentissage, pour se risquer dans l’art de la fiction !