appel de Managua

— écrire téléphone fiction, se débrouiller avec les personnages, le récit viendra, mais quand on cause dans cet appareil, à aucun moment on ne voit l’autre, et c’est flippant à force, surtout quand on n’a pas vu notre interlocuteur depuis longtemps et qu’on n’a plus idée de son visage, sans compter les coupures, les interférences, les décalages, les grésillements inopinés qui perturbent la conversation difficile à établir quand on est suspendu au-dessus du vide —

pourtant en cet instant où ça décroche de l’autre côté de la mer, je devine la stupéfaction dans sa voix et j’imagine son visage coloré par l’émotion, elle ne s’attendait pas à un coup de fil (au fait quelle heure est-il chez eux ? jour bien avancé alors qu’ici c’est le matin), elle se sent mal à l’aise avec ces équipements (pas longtemps qu’on leur a installé une prise téléphonique et branché un combiné dans la salle à manger), elle se sèche les mains, s’agite, répète : allô allô (mot d’origine incertaine) allô mais c’est qui ? c’est toi ? mais où es-tu rendu ? allô allô est-ce que ça va ? je n’entends rien, dis moi, est-ce que tu manges suffisamment ? – tu sais, on n’a que deux ou trois minutes, je suis dans un central téléphonique à Guatemala City ou à Managua, oui c’est ça, de toute façon tu ne sais pas où ça se trouve Managua, alors je peux te dire n’importe quoi… bien sûr que je mange comme il faut, je dors aussi quand il faut, je t’assure que c’est vrai – non parce qu’on se fait un sang d’encre avec ton père, est-ce que tu te rends compte ? des mois qu’on ne sait rien, pas une lettre, tu pourrais donner des nouvelles, ça nous rendrait heureux, heureux, heureux… un écho bizarre, une réverbération qui brouille, détruit les mots, un dérèglement qui refoule les signaux le long des câbles électriques posés au fond de l’océan — à quelle vitesse on ne sait pas —, heureux heureux, mot qui tourne en boucle jusqu’à l’obsession et puis ça se rétablit, ouf c’est plus net, il y a comme une vibration dans sa voix, une brisure qui pourrait annoncer les larmes, voix si lointaine et hachée, j’ai peur, ça va couper, c’est tellement difficile pour elle… mais oui je te promets, je vais rentrer dans un mois ou deux, j’appellerai dès que je serai sur le départ, et aussi juste avant de prendre l’avion… elle bredouille, elle pressent qu’il ne reste que peu de temps, pourtant ces secondes-là me paraissent infinies, furieusement étirées, et le temps impalpable tandis qu’elle renifle, regarde le combiné dans sa main pareil à une bête noire comme pour l’interroger, retenir quelque chose à quoi se fier se raccrocher, car elle a l’intuition que ça ne va pas, que je lui cache la vérité (je n’aurais pas dû prendre le risque de l’appeler) enfin comment peut-elle comprendre où j’en suis, deviner cet espace où je me tiens, ce poste téléphonique au fond d’un couloir d’hôpital tenu par des religieuses (celles-ci ont beau être dévouées et confiantes, je ne vais pas me remettre, au bout du rouleau) et il n’y aura que le silence quand le téléphone sonnera la prochaine fois, juste après on lui dira en espagnol que c’est fini et que s’ils veulent récupérer le corps, ce sera à leurs frais et ça leur coûtera un bras, elle comprendra même si elle ne parle pas un mot d’espagnol, et maintenant je grelotte comme un damné en imaginant tout ça alors que le grésillement a repris, je n’entends plus la voix de ma mère, enfin elle va prier pour moi et peut-être que la fièvre va me lâcher pour que je puisse rentrer à la maison, après tout on ne sait jamais on ne sait jamais

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com.

4 commentaires à propos de “appel de Managua”

  1. Magnifique de vérité. Récit qui va en s’accelerant et qui nous capte totalement… Ramenée la sensation d’urgence du temps où ça coupait quand on n’avait plus de pièces. Merci, Françoise.

    • Oh merci Anne pour cette lecture et ce premier écho atterri ce matin dans le silence, ça accompagne vraiment… merci…
      Alors on se dit qu’on va continuer à écrire des histoires, à tenter l’impossible, n’est-ce pas ?
      oui c’est ce qui m’est venu à écrire, cette peur d’être coupé de l’autre, cette envie de prolonger le moment coûte que coûte…

  2. pas sérieuse suis, au lieu de tenter de me saisir de ce sacré fichu téléphone (dois être un animal étrange en ce monde, avec ma détestation de cet objet) sous prétexte de me lancer, suis venue lire
    Et une fois encore, ai dégusté, ai souri en reconnaissant des similitudes, ai admiré… mais ne suis toujours pas lancée.
    Pas tout perdu cependant, grâce à vous.

    • Plaisir de savoir que ça te lancer, chère chère Brigitte… suffit de commencer !
      Et c’est vrai qu’à l’époque, les téléphones ressemblaient de grosses bêtes noires, et du coup ça m’évoque le film « Le festin nu » de Cronenberg où la machine à écrire devenait monstrueuse…
      A lire bientôt…