C’était une semaine avant l’explosion. Lorsque j’avais appuyé sur le bouton de la sonnette de Flibuste Chakraverty, j’avais immédiatement été enveloppé d’une sensation étrange. Il y a de quoi l’être, me diriez-vous, quand on se rend, comme moi ce soir-là, au domicile d’un homme qu’on n’a encore jamais rencontré et qui ignorait tout du drame qui allait surgir dans quelques jours. Ce genre de situation a de quoi vous envelopper d’une sensation étrange, mais ce n’est pas pour ça que des frissons m’avaient parcouru le dos, les bras et les jambes. En appuyant sur la sonnette à l’entrée, j’avais eu la curieuse sensation de retrouver quelque chose déjà vécu dans mon enfance. D’avoir traversé un souvenir difficilement identifiable. Et puis le ding-dong m’avait rattrapé, mes frissons s’étaient dissipés, mon étrangeté envolée, et j’avais franchi le seuil de la porte qu’un homme en bras de chemise avait ouverte avant de m’inviter à entrer. C’était une maison de construction récente, mais elle exprimait l’écoulement du temps, une sorte de modernisme ancré dans le passé, un endroit où on avait l’impression que des fragments de différentes époques et d’une multitude d’histoires s’étaient déposés comme des paillettes. J’étais resté dans l’entrée et mes yeux avaient parcouru tout l’espace qui se présentait devant moi, le plafond était orné de moulures en stuc, les parois du vestibule étaient recouvertes d’un épais papier peint jaune et arborait des frises en relief qui couraient à sa surface. J’étais frappé par la quantité de cadres accrochés aux murs, partages d’histoires personnelles comme de vieilles photos de familles, des portraits d’inconnus en noir et blanc, évoquant des souvenirs en noir et banc, saupoudrant l’instant de sensations en noir et blanc que l’odeur mêlée d’encaustique et de poussière froide sublimait. Des petits tableaux aux couleurs évanouies, des paysages flous, de vagues peintures qui devaient raconter des aventures autrement oubliées. Je me souviens que Flibuste Chakraverty m’avait débarrassé de mon manteau en laine.
Je lui avais ensuite emboité le pas jusqu’à la cuisine où une dame, la soixantaine, jonglait avec des casseroles et des ustensiles, une cuillère en bois, une grande fourchette, un couteau japonais. Elle dansait aussi, entre une modeste table en formica et une cuisinière résolument moderne qui scintillait de ses brûleurs à laser. Flibuste Chakraverty me présenta sa mère comme une artiste des fourneaux qui vivait le plus clair de son temps à Bombay. Je me souviens avoir fait l’association, dans ma tête, entre le nom de la ville de Bombay et la bombe qui allait bouleverser leurs existences quelques jours plus tard. Mais je n’accordais pas plus d’importance à ces pseudo-signes annonciateurs. La cheffe me rendit mon sourire et glissa quelques mots élogieux au sujet de son rejeton. Elle avait tellement de chance d’avoir un fils si aimant, si doué, si parfait. Je me taisais, évidemment. Tout en maniant les bols d’épices en poudre et les flacons d’extraits de plantes, la mère de Flibuste Chakraverty commença à me parler d’un autre monde, celui de son Inde natale. Il y était question pêle-mêle de la fête des couleurs et du Kerala, de la communauté zoroastrienne dans laquelle elle avait grandi, du bharatanatyam, de Diwali et de Bollywood. Elle évoquait un univers qui m’était étranger, dans lequel j’étais au mieux un touriste un peu perdu, mais la plupart du temps, un simple spectateur. Les senteurs du lieu m’envahissaient et ses mots me transportaient, je me laissais bercer comme si j’avais embarqué sur un bateau que le vent poussait. Flibuste Chakraverty y allait parfois de son détail comme on ajoute un peu de sel dans la marmite, mais c’est bien sa mère qui dirigeait la conversation, avec autant d’autorité qu’elle concoctait son curry végétarien. Nous avons dîné dans cette cuisine, sur la petite table d’un autre âge, débarrassée des préparatifs du repas. Elle avait sorti du vaisselier des assiettes de porcelaine blanche, des couverts en inox et trois grands verres. Une bouteille de bière fraîche, quelques galettes de naan soigneusement empilées, un ramequin de raïta. Et la lourde marmite remplie de légumes.
Ce n’est qu’au moment de partir, au bout d’une soirée pleine d’histoires et de nourriture d’ailleurs, que Flibuste Chakraverty m’avait vraiment parlé de lui. Quelques phrases seulement, pas de longues digressions. Il avait évoqué son attrait pour le céleste, sa fascination pour les nuages, son désir depuis toujours d’explorer l’air dans son altitude. Son rêve d’Icare, même si ce n’était pas le soleil qui l’attirait, mais la profondeur insondable du ciel. C’est bien cet aveu que j’étais venu cherché ce soir-là. Ce sont bien les explications de cette attirance que je voulais découvrir. Ce sont bien les raisons qui l’avaient poussé à devenir pilote d’avion qui m’intéressaient. Il ne savait rien de mon entreprise, bien sûr, comme il ignorait qui j’étais vraiment et ce qui allait se passer. Nous avions rejoint le vestibule et Flibuste Chakraverty était allé récupérer mon manteau quand j’ai remarqué l’imposant escalier en bois qui montait à l’étage. Je ne l’avais pas vu en arrivant, sans doute plus attiré par les détails qui se présentaient devant moi. C’était une ouverture vers des ténèbres opaques, une dense obscurité qui se perdait dans les hauteurs et qui apportait une touche fantastique à l’instant et au lieu. De visible, les premières marches appelaient à la méfiance. Au pied de l’escalier, sur le poteau que soutenait la rampe, l’étrange sculpture d’un pélican aux ailes repliées s’imposait, comme si l’oiseau gardait l’accès au monde d’en haut. Le morceau de bois me regardait d’un œil soupçonneux, me signifiant que je n’étais pas invité à franchir cette limite. Réapparu avec mon manteau sur le bras, Flibuste Chakraverty n’avait pas cherché à me rassurer, il m’avait simplement dit que quelques marches étaient nécessaires pour commencer à se rapprocher du ciel. Je ne sais pas s’il plaisantait. Aujourd’hui encore, quand j’y repense, je ne sais pas ce qu’il voulait dire. Lorsque, tout juste une semaine après ce dîner, il avait largué la bombe aux commandes de son engin de mort, je me suis demandé s’il avait pensé à cet escalier. Lorsqu’exactement trente-six secondes après avoir appuyé sur le bouton et que les premières flammes de l’explosion avaient commencé à lécher la carlingue de son avion, je me suis demandé si le pélican mystérieux n’avait pas esquissé un sourire.
