autobiographie #01 | la joie est sable et poussière.

Vase chinois dans le couloir. Grosse lampe chinoise à l’entrée du salon. Noire sculpture chinoise sur table chinoise. Vernis laqué. Mandarin. Dragons. Lanternes. Barques. Petit vase chinois devant la fenêtre. Un voile de rideau le frôle. On ouvre la fenêtre et le bruit de la rue s’insinue jusqu’aux dragons écumants. Aucune réaction. Des oiseaux semblent s’amuser d’un bibelot à l’autre. Sur une assiette chinoise accrochée au mur, des baigneuses troublées par un bruit lourd. C’est que ça siffle et souffle pas loin. Un aspirateur s’invente des trajets pour ne rien louper de sa mission. Serpent méthodique plus agile que les langues figées des dragons mutiques. La reine de la poussière slalome entre les chinoiseries. Où est la poussière ? Partout. Nulle part. Ni en Chine ni ici.

Tu frôles la lourde tenture bleue. La cuisine t’offre des odeurs de grillades. Tu repasses plusieurs fois discrètement ou te hâtant ou plutôt courant, te précipitant vers la cuisinière où un fumet s’échappe, une fumée s’évade, haute colonne de vapeur de légumes mijotant d’un côté, de viande se laissant saisir de l’autre. Tu repasseras encore quelques minutes plus tard trébuchant sur le tapis rebelle en son coin. Tu ne tombes pas, te rattrapes à la porte sans mal aucun.  La tenture est secouée. On t’en fait la remarque. Le repas. Les assiettes. Les couverts. La joie momentanée. Les figurines dans le meuble-vitrine assistent, muettes. Affamées peut-être. La joie ne concerne jamais tout le monde.

Et maintenant c’est la digue qui file sous les roues du cuistax après qu’un démarrage se soit révélé scabreux. Des cuistaxs en veux-tu en voilà, vélocipèdes colorés tous les cents mètres chez un loueur différent, à siège unique ou pour deux, quatre, voire dix ou douze culs et ils iront jusque dans le centre ville ces mastodontes-là, tous cris dehors. Pour les petits formats, ça sillonne le pavé – et ses trous – en tout sens, ça fait demi-tour sans prévenir ou freine à toute berzingue, en tirant sur la manette d’un coup sec et inconscient. Quelques fois, on se tamponne et ça se saisit et rit de plus belle. Les immeubles gris sable à huit, dix ou même quatorze étages, observent impassibles le manège dont tu fais partie. Un soleil flanqué de nuages denses balaie encore les façades et donne du relief aux bateaux gonflables et gonflés en exposition, tourniquets de cartes postales, jeux de plage plastiqués et échoppes à glace ou gaufres chantilly. Toi, tu sillonnes et tu es champion provisoire de cette portion de la digue.

A propos de Claude Enuset

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