autobiographies #04 | mille et une rêveries

Partir, séance tenante et tout lâcher. Des mots et une poignée de rêves. Partir, battre les cartes, ouvrir le carnet, retrouver les lieux, comme un havre, un abri.

C’était la rue Richarme, à Rive de Gier, l’appartement du quatrième étage. Le Marais, plus tard, dans les faubourgs de Saint-Etienne. L’immeuble au dessus des fonderies. Les clameurs, les soirs de match, jaillissant des tribunes du stade quand les «Verts » remportaient la victoire. La rue des Aciéries où la mémé vivait encore. Et ce pays où la campagne naissait entre des tas de médiocre charbon coiffés d’herbe ou de buissons au printemps, colonisant les wagonnets couchés à même le carreau des puits de mine. Tout était noir. Ou gris. La terre, les ateliers, les maisonnettes.

C’était à Mirabel -aux-Baronnies-. 1569 habitants. Crissement des pneus sur le gravier, hennissement de la porte vermoulue sur le sol inégal. L’unique volet bleu qui émet comme toujours son grincement reconnaissable. L’été a été sec, la végétation autour n’a pas résisté à la canicule. Dedans la grande pièce, un simple lit cosy recouvert d’une courte pointe bleu ciel. La porte claque, senteurs intensément mêlées de naphtaline et de lavande. Les draps exsudent une odeur de renfermé. Irène est instantanément là, comme si elle flottait là, tout près. Sommités de lavande séchées dispersées sur le plancher.

C’était à Beauvène, Ardèche du Nord, 217 habitants. D’abord le sentier jusqu’à la rivière, le Talaron. Du vert partout et du bruit, stridulations des sauterelles et des criquets, et la rivière tout en bas, odeur caractéristique de l’eau qui stagne, rien à voir avec la mer. Au bord, c’est vaseux, rempli de mousse et de cresson sauvage. En surface, des araignées d’eau aux pattes si fines qu’elles semblent tituber au moindre frémissement. Sur une herbe haute, une libellule bleue. Au retour, on emprunte la route goudronnée qui grimpe jusqu’au vieux village, une maison en pierres qui ressemble aux autres, un peu plus haute peut-être, on pousse la porte. Sur la table vermoulue, plus longue que large, repose une pierre plate, sorte de gros galet servant sans doute à poser les casseroles chaudes. Le plateau porte la trace des repas, miettes, hachures de couteau, taches informes de gras. La table est près de la fenêtre. En dessous la rivière, le Talaron toujours. Les cloches sonnent.

C’était à Lyon, rue Duquesne, une plaque rectangulaire sur le mur gris. Une rue large et rectiligne, à sens unique, le soleil glisse dans les interstices inoccupés, une seule rangée d’arbres, des façades grises, un éclairage public uniforme presque désuet et des trottoirs aux pavés disjoints. Les platanes commencent à perdre leurs feuilles. Le fond de l’air est doux, sensation étrange que rien n’a changé. Ici il y avait un primeur, maintenant il n’y a rien, juste un Carrefour Express au bout de la rue. Au 5 de la rue, Monsieur et Madame Leroy, c’est écrit sur la boîte aux lettres, à côté, au 5bis, Madame Dupré. On retrouve sa rue, on ne reconnaît plus rien, origami dans les tons de gris, plié et trop déplié, presque déchiré. Marcher jusqu’au Parc de la Tête d’Or, revoir les éléphants, commander un lait-fraise. Gris-taupe, gris-basalte, gris mat, gris-plomb du ciel.

C’était la Bretagne, un pays cerné d’eaux plus ou moins agressives, qui battaient à ses flancs, se brisaient sur les rochers avant de s’étendre sur une plage, pas très loin de l’Aber Wrac’h, immaculée, déposant, parmi les coquillages, assez d’écume pour qu’une mince croûte de sel y recouvre un instant le sable en bordure du rivage.

C’était à Puerto de la Condesa, au sud de Malaga. Azur radieux, la mer est d’un bleu presque douloureux à regarder. Un défilé incessant de voiles blanches entre et sort. Dans l’air résonne le cliquetis des drisses sur les mâts métalliques.
Pantalãn 4, place 56. C’est là qu’est amarré Sardine, un kelt de 9,60m, coque ternie, peinture écaillée, des sangles effilochées retenant à peine la grand voile échappée de la baume. Le clapotis bat contre les parois du bateau. Première cabine bâbord, bannette en désordre, multiples contenants au fond entreposés là, sacs et bidons, voiles roulées, cartons éventrés, ça sent la mer et le sel. L’eau glougloute, les cordages vibrent. Autour, tout flotte et s’agite. Les cris des mouettes transpercent le ciel au dessus de la mer lisse. Dans la lumière de la jetée, j’aperçois une silhouette vaguement diffractée, effluve nauséabond, odeur d’ail et de café mêlés.
Chaleur torride du soleil de midi. Dans le ciel un arc de fumée rose explose en un éclair écarlate sur les eaux immobiles de la Marina.
Clipsé sur l’avant du bateau, sous le coin de la bâche de protection, un simple panneau « Se vende ».

D’autres lieux encore à retrouver, les retenir dans un carnet de peur qu’ils se sauvent. Recommencer, n’avoir l’air de rien, battre les cartes. Un havre, un abri.
C’était à …




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A propos de Monique Renaudeau

Entre lecture et écriture, amoureuse de la mer et des mots, ceux qui surgissent ou qui reviennent, ceux qui s’enchaînent et qui deviennent phrases, des marées de mots.

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