#P12 | une ville invisible

1. Une jeune femme s’assoit sur la margelle de la fontaine. Allume fébrilement une cigarette. Pour la jeter brusquement et bondir à l’assaut de la rue déserte. 2. Un jardin frémissant dans l’air du matin, imperméable à la rumeur naissante de la ville. Fragments de ciel bleu à travers les branches du cerisier. Sur la petite table, deux tasses de cafés. 3. Ce serait une ville traversée d’embruns, à portée d’océan. 4. A marée basse, grands chantiers sur la plage ruisselante : pelles et seaux à l’assaut du sable en vue de barrages et détournements de rus. 5. elle court depuis le petit matin, depuis l’aube frileuse, elle court sans pouvoir s’arrêter, elle court à perdre le souffle, impossible à confondre avec les joggeuses du matin dans leur vêtements fluo et chaussures de sport  : elle court en noir et deuil déjà, de l’enfance de l’adolescence d’une vie d’adulte pas même vécue, elle court en ombre fuyante qui hante la ville poisse et humide engluée dans le jaune pâle des réverbères elle court se fondre dans le gris brouillard matinal, n’être que gouttes de bruine, fraîches et légères elle court, ouvre grand la bouche non pour crier mais boire le brouillard de ce petit matin de novembre elle court et s’arrête net tout soudain face à la fontaine place centrale face aux lions de pierre elle s’assoit sur la margelle, allume fébrile une cigarette pour la jeter brusquement et bondir à l’assaut de la rue déserte rejoindre la corniche n’en faire qu’une bouchée se diluer en gouttelettes fraîches diffractée par la lumière en eau de mer en eau de pluie en eau de ru ruisseau rivière fleuve mare lac étang, non, pas d’eau stagnante, eau courante plutôt, riante dévalante vaste espace mer ou océan aux limites lointaines confins de l’oubli elle ne pense qu’à ça sans songer que demain la dilution serait la une du quotidien, pauv’ petite si jolie c’est-y pas triste qui aurait cru j’en reviens pas sait-on pourquoi ? y paraît que… de quoi nourrir les faits, divers si possible, mais elle, elle court court pressée par l’impensable tendue vers la dilution diffraction elle passe devant la boulangère à peine ouverte qui demain témoignera star éphémère du fait divers « encore une qui veut son train » 6. Sur sa terrasse, l’homme est comme figé. Immobile depuis bientôt une heure. Tête levée, il guette le ciel. 7. Il y aurait une gare. Une ville faite de traversées, d’arrivées et de départs. 8. Les chiens aboient et la nuit ne passe pas. 9. Elle pose l’enveloppe sur la table. Elle parcourt la cuisine du regard. L’église sonne six coups. C’est le signal. 10. La vieille folle du troisième qu’insulte encore les passants. Terminera à l’asile de fous. Tiens, Madeleine, du 8ème. Un beau brin de fille. Ce qu’elle a poussé. Doit en faire tourner des têtes. Manquerait plus qu’elle tourne grosse. Penser à arroser les plantes de la mère D. Faudrait pas les faire crever. Et l’autre pauvre type qu’arrête pas de compter, chaque fois que je le croise, j’l’entends compter, y compte quoi à la fin ! Tiens, le facteur est en avance ce matin ! Avec cette pluie pourtant. Que voulez-vous ? On fait aller. 11. Il y aurait des errances. 12. Comme chaque matin, il attend l’ambulance. Sur le bord de la rue. Il économise ses gestes. Comme pour les faire durer le plus longtemps possible. C’est toujours ça de gagné. 13. Sur la table de la cuisine : une tasse de café vide, une lettre. L’homme l’ouvre, la lit, la referme, se rassoit. Et sourit : elle l’a donc fait ! 14. C’est la petite bonne femme du remblai. Elle est assise sur un banc. Toujours le même. Un de ces bancs qui tournent le dos à la ville et font face à la mer. Tout contre elle, une canne blanche repose sur le sol et s’adosse sur le bord du banc. Parfois sa canne tombe. Alors elle sursaute, se penche très lentement, très précautionneusement et la ramasse en veillant à la caler du mieux qu’elle peut pour qu’elle ne glisse plus. Elle porte des lunettes de soleil. Ses mains, croisées, sont posées sur le haut des cuisses et ses pouces tournent en petits moulins infatigables. Ses sandales d’été, blanches, sont confortables. Au-dessus d’un pantalon de toile écrue s’épanouissent les fleurs d’un chemisier. Elle ne reste jamais très longtemps sur le banc mais elle y est chaque matin et chaque fin d’après-midi : nez levé, oreilles tendues, elle hume et écoute les odeurs et les rumeurs du remblai, de la marée, de la ville toute proche et bruissante derrière elle. Elle sent passer sur elle et en elle les heures et les saisons, à la douceur d’un rayon sur sa peau, un frisson, une brise, une bourrasque qui vient ébouriffer ses cheveux blancs. Parfois elle sourit, ou bien fronce les sourcils. Si le jour est bon, il lui arrive de chantonner. 15. Ce serait une ville imaginaire. Qui subsumerait toutes les autres : les habitées, les traversées, les oubliées, les rêvées, les détestées, les englouties, les tout juste effleurées. 16. En sortant du train, elle hésite : bus ou taxi ? Flux de corps vivants ou enclos climatisé ? Elle tire à pile ou face. 17. Plus le temps d’attendre. Tant pis. 18. Ce moment, elle l’a imaginé mille fois. Les nuits d’insomnie trouées de rêves iodées et d’échappées belles. Cette fois ça y est. 19. Dans le ciel, un aigle rencontre une mouette. Magie d’un cerf-volant ! Dans l’eau, un air d’opéra englouti ça et là par la vague. 20. Sur le quai, une femme. Une femme-regard. Enlainée en plein été. Chaussons blancs de gymnastique enserrant des chaussettes rouges de laine. Une tunique de velours. Rouge vif. Des gants de laine. Blancs. Et le plus intrigant, par-dessus tout : ce bonnet de laine. Blanc, comme les gants…. Dehors, il fait 37°. Alerte canicule. 21. Il y aurait des décisions prises. 22. Le regard pétille. Elle sourit, les yeux ailleurs, pas dans la rame en tout cas. Jambes croisées sous une robe de coton imprimé. La jambe droite se balance légèrement en appui sur la jambe gauche. Apprêtée, mais sans excès. Légèrement maquillée. Cheveux négligemment relevés. Longues boucles d’oreilles colorées. Visiblement heureuse. C’est l’été. 23. Des inflexions, des retournements, des revirements. Des lignes de fuite. 24. Le Théâtre de la Terre. Un lieu humble comme son nom au cœur d’un quartier résidentiel. On y entre comme chez soi. Un mur peint en rouge. Un tout petit hall pour accueillir le public et sa loge à droite. Une petite porte. Une salle avec des bancs et des fauteuils rouges. Une scène en bois légèrement surélevée. Et puis derrière encore un vaste jardin et le chapiteau. On y accède par un couloir étroit faiblement éclairé à droite de la scène. 25. Rond de la place, de la fontaine, du manège. Diagonale grise de la rue. Verticalité des maisons, des réverbères. En ce petit matin, depuis le Café de la Plage, c’est la géométrie de la ville qui le frappe.  26. Elle remonte l’avenue de l’Océan et profite de la trouée que lui offre un vaste terrain vague d’herbes, de terre et de sable, miraculeusement échappé de la folie immobilière. Pour le border, la plage et son enrochement, un grillage et un mur sur lequel est tendu une large banderole avec, écrit dessus, « Jardinier de la plage ». Assis sur le mur, un adolescent voûté sur son smartphone. Derrière tout ça, les rochers découverts par la marée, la mer en dégradé de vert et gris. Et le liseré bleu foncé de l’horizon dont on ne sait s’il appartient au ciel ou à la mer. 27. Face à lui, une haute maison dont la toiture se découpe en triangle sur le ciel bleu nuageux. Deux fenêtres au deuxième étage. Trois au premier. Sur la façade blanche, des coulures de rouille. Et devant, au rez-de-chaussée, comme accolée, une espèce de galerie-véranda fermée, au toit de brique, avec une porte-fenêtre à double battants au centre et, de part et d’autre, de larges baies vitrées curieusement asymétriques par rapport à l’ensemble, toutes occultées par de larges plaques de contreplaqué. Des touffes d’herbe, çà et là, mangent le mur. Devant, des dalles de ciment en guise de terrasse et plus en avant encore, un banc de pierre au milieu d’un vaste carré de sable et de terre. 28. Agitation de la gare : visages tendus vers les panneaux indiquant la voie de départ des trains ; envolée soudaine des voyageurs pour N., Voie A ; recomposition du paysage humain à mesure que le panneau se met à jour ; à l’extérieur, quelques fumeurs bravent le mauvais temps ; éclats de langue d’ailleurs ; roulement des valises ; pas précipités ; soldats en guerre contre le terrorisme ; groupes de jeunes gens en casquette orange. Il se lève et participe à son tour au fourmillement. 29. Entre deux larges coulées fraiches et salées, elle avale l’air froid et le paysage de dunes qui s’offrent à elle, en pointillés. Elle entr’aperçoit sur sa gauche l’agitation de l’entrée de la plage. Elle entreprend d’en faire l’inventaire entre deux brasses : poste de secours, drapeau orange, baraquement de location des planches de surf, grappes humaines colorées, un chien qui court après une balle, des joueurs de frisbee. 30. Arrivée d’un fils. Main caressante du père sur sa joue. Son regard lumineux tendre et fier l’enveloppe. Le prendrait bien dans ses bras s’il le pouvait. 31. C’est en voiture qu’elle arriva.  Dehors, il faisait déjà très chaud. Elle avait mis la climatisation.  Sur le volant, elle avait les mains moites. Il faisait pourtant frais à l’intérieur. Son corps tout entier se tendait vers l’extérieur de l’habitacle dans une impatience anxieuse mal maîtrisée. Elle reconnut et dépassa bientôt le chapelet de petites maisons basses — volets bleus, toits rouges de brique, façades blanches — typiques de cette région de bord de mer, qui signalait l’entrée de la ville. Elle arrivait. Elle eut d’abord du mal à s’orienter. La ville avait changé.  Quelques repères demeuraient bien sûr : la mairie, l’église, un ou deux noms de rues… Mais le plan de la ville n’était plus tout à fait le même. On avait ajouté des couloirs de bus, des pistes cyclables, des zones piétonnières, des ronds-points, on avait modifié le sens de circulation de certaines rues. Des lotissements avaient poussé.  Au bout, tout au bout, il y avait la mer mais elle ne savait plus comment la rejoindre. Elle voulait éviter la rue de la Parée. La maison rouge pouvait bien attendre encore un peu. Il fallait saluer la mer avant tout. Manière surtout de reculer le moment de mettre le souvenir à l’épreuve du réel.  Elle prit l’avenue de l’Océan. Pas d’erreur possible. Elle se gara sur le petit parking de la Place Jean-Louis Joubert qu’elle eut du mal à reconnaître. À peine avait-elle ouvert la portière de la voiture que la ville la saisit, tout entière, dans son odeur fraiche et salée d’embruns, de varech et de grand large, comme un appel à rejoindre la plage, déjà. Elle ferma les yeux, sourit et respira la ville à pleins poumons. 32. Un couple monte. S’installe. Sont maintenant cinq. Le bus redémarre péniblement, halète, à l’assaut de l’une des rares côtes de la ville. Elle a le temps de voir défiler le paysage. Comme au ralenti. L’abri bus, vide maintenant, taché de lumière sous l’ombre des arbres.  Grisaille des trottoirs, trouées bleues de la mer vibrante sous le soleil entre deux maisons. Bribes de gens que le regard cueille à la volée. Scènes de vie muettes entr’aperçues : petite fille en pleurs, vieille dame à cabas, jogger fluo. Eblouissement soudain. Blanc écrasant et aveuglant du soleil après les arbres le temps que l’œil s’habitue. Accélération momentanée du bus qui trace dans le paysage des bandes marron, vertes, bleues. En surimpression sur la vitre, des arbres, des pins essentiellement. Des pins sur la plage à marée basse ! Elle sourit. Les paysages en mouvement de part et d’autre du bus finissent par se superposer tout contre son visage à tel point qu’elle a du mal maintenant à les distinguer. Magique transparence de la vitre-miroir. Elle renonce à accommoder l’œil à cette confusion. Elle en joue. 33. Joue sur l’oreiller frais en attendant le sommeil dans les bruits de la maison. Fragment de sieste. 34. Elle se fraie un passage au milieu de la foule plus dense à mesure qu’elle avance. L’événement attire un flot continu de curieux, des familles surtout. L’air est à la fête. On se sourit. On se réjouit d’avance. C’est l’été. Le début des vacances. N’est-ce pas finalement cela, aussi, qu’on est venu fêter ? Les premiers arrivés se sont installés sur le bord du remblai juste avant l’enrochement. Certains ont apporté des chaises pliantes. Elle se pose comme elle peut au milieu du bruit confus des conversations, des rires, du murmure de la foule. « Maman, quand est-ce que ça commence ? » Elle est venue avec son petit garçon qu’elle tient fermement par la main. Avec tout ce monde ! Tout l’après-midi, ils ont guetté les signes avant-coureurs du grand soir, comme un jeu de piste : camion des artificiers, affichettes annonçant l’événement, excitation ambiante. Pendant le repas du soir, le père a entrepris d’expliquer le pourquoi du commun. Il a été question de forteresse, de liberté, de révolution… Il a fallu expliquer le mot révolution. On en a conclu que c’était la fête des feux d’artifice. Juste à côté d’elle, un vieux monsieur et ses petits-enfants. Un long sifflement traverse soudain l’atmosphère et suspend un temps les conversations, fait lever les nez et fait bientôt jaillir des « oh » et des « ah » unanimes d’admiration en même temps qu’une pluie rouge et crépitante illumine les visages. Les yeux de son fils brillent, la bouche s’ouvre toute ronde avant d’exploser en rire éclatant. Elle sourit et pose doucement ses mains sur les oreilles de son garçon. Elle avait oublié à quel point, le bruit ! Et tandis que les lumières, les sons et les couleurs jaillissent bleus, verts, orange, rouges, or, elle regarde les visages autour d’elles, souriants et colorés. Elle songe que malgré malgré malgré c’est comme une petite parenthèse, bien illusoire sans doute, mais un de ces moments de rassemblement joyeux où il fait bon d’être ensemble pour le vivre.  Bientôt, ça se joue ailleurs, au sol. On le devine à la lumière et à la fumée. La foule ne leur permet pas de regarder le spectacle au niveau de la plage. Elle juche alors le garçon sur ses épaules. Il lui décrit par le menu ce qu’il voit. Puis le ballet crépitant et lumineux reprend dans le ciel. Elle songe un instant qu’il éteint les étoiles, les vraies…Explosion soudaine de gerbes colorées. Long silence assourdissant dans la fumée et la rumeur de la foule qui s’interroge… On se regarde, on hésite…Et puis non, finalement ce n’était pas ça. Le bouquet final, le voilà. Le bruit fracassant résonne dans tout son corps. Elle boit la pluie battante de couleurs et de lumières. Les sourires explosent. Les rires éclatent. Les yeux pétillent. Les corps vibrent. Elle se sent bien dans ce bruit et cette fureur colorée. C’est con ! Elle aime les 14 juillet. 35. Des vies quelque part. 36. « C’est la java bleue, la java la plus belle, celle qui ensorcelle, et que l’on danse les yeux dans les yeux » Bribes de la vie d’avant en pleine dérade de la mémoire. 37. S’éloigner en train. Voie A. Voiture 10. Place 25. Côté fenêtre. Sens contraire de la marche. Tournée vers ce qu’elle laisse. Adossée à l’après. S’asseoir dans le sens de la marche, ce serait se projeter. Aller de l’avant. Pour l’instant, elle n’en a pas envie. Pas tout de suite en tout cas. Une petite famille s’installe tout près. Des valises à jucher tout en haut. Elle observe tout ça dans le reflet de la vitre. En surimpression rouge et bleue, un autre train sur la voie. Avec d’autres visages. Soudain, sensation de mouvement. De quitter. De s’éloigner. Non, c’est le train d’à côté. Fausse alerte. Le corps reste immobile quand le regard s’installe déjà dans la sensation du départ. Les wagons du train voisin défilent avec les visages. Le quai d’en face est vide maintenant. Un pigeon prend possession d’un bout de rail. Voix du contrôleur. Prenez garde à la fermeture automatique des portes. Attention au départ. Le signal sonore retentit. Le train s’ébranle. Sur le quai, les visages s’agitent. Flou des mains qui se tendent puis s’effacent pour finir. A sa gauche, les rails défilent doucement d’abord et puis de plus en plus vite. Traverses, ballast, on ne distingue plus rien. Les rails se font et se défont. Elle lève le regard. Plein soleil qui écrase le paysage. Ciel blanc. L’œil finit par s’accoutumer. Graffitis. Wagons de marchandises. Voies à l’abandon mangées par les touffes d’herbes. Le train prend encore de la vitesse. Elle regarde s’éloigner la ville. Prendre du champ. Traversée du fleuve. Bancs de sable. Depuis le pont, elle embrasse le quartier de la gare du regard. Vision rapide d’un passage à niveau. Pavillons de la ceinture urbaine. Jardins partagés. Balançoires attrapées au fil du regard. Les façades grises et les toits d’ardoise se font plus rares. La ville disparaît.  Elle se lève. La place d’en face est libre. Elle s’y installe. Elle s’éloigne mais vers l’avant. Son regard avale les paysages désormais. Elle les emporte avec son désir tout neuf de départ.  38. La nuit était noire. Cette nuit-là, elle ne put dormir. L’aube arriverait bien trop vite. Elle la guettait. 39. Un jeune homme allongé, en appui sur ses coudes, yeux fermés, oreilles casquées de blanc, balance frénétiquement la tête. Devant lui, la marée haute bat son plein. 40. Qu’est-ce qu’il ne donnerait pas pour quitter cette ville ? 41. Le brasier. Au bout du jardin. Ce sont les bruits qui l’ont tirée du sommeil. Des pétarades intermittentes. C’est tout. Pas plus. Suffisamment pour que ça alerte les sens. Pour mettre aux aguets. C’est en se levant qu’elle comprend qu’il n’y a plus d’électricité. Elle s’agace. Le bruit. La coupure de courant. Elle se dirige sur la terrasse. Se fige. Devant elle. Le brasier. Au bout du jardin. Des flammes hautes de plusieurs mètres. L’immeuble face au brasier, rougeoyant. Des rumeurs ça et là de voix mais en sourdine. Elle comprend le bruit maintenant. Les câbles électriques éclatent sous la chaleur en gerbes bleues. Elle est tétanisée. Clouée par la destruction chaude lente. Presque silencieuse. 42. Il lui a fallu du temps pour comprendre qu’il s’était trompé sur toute la ligne. 43. Elle était belle, elle était jeune, elle était riche. C’en était trop pour lui. Il décida de l’éliminer. 44. Plantée à sa fenêtre qu’elle est, chaque jour que Dieu fait. Et elle regarde, regarde à s’en user les yeux binoclés : la rue, la voisine, les passants. Et parfois, c’est raté : le regard bute sur son passé en embuscade. 45. Dans le bus, elle riait à gorge déployée, de bon cœur. Les autres la croyaient folle. Moi, je crois qu’elle était follement heureuse. 46. Plus que dix stations et elle arriverait à destination. 47. Tenir bon malgré envers et contre tout traverser les ornières et les nuits sans lune et les tempêtes contre vents et marées pieds et poings déliés peurs démâtées vent debout. 48. Il y aurait une ville faite de toutes les villes. 49. Deux jeunes gens en rodéo sur leurs vélos. Des cris livrés aux persiennes fermées. Un couple sourd et aveugle à ce qui les entoure. Elle repart le lendemain. La lumière verte d’un taxi. Une odeur d’urine dans le coin de la ruelle. Les volets fermés des devantures. Un coup de vent fait claquer une porte. Des éclats de voix dans un hall d’entrée d’immeuble. Et puis un cri. Des feux en rade qui ne signalent plus rien à personne. Et parfois du silence. La ville de nuit. Dénudée. 50. Encore six après cet arrêt. Elle pose sa tête sur le frais de la vitre du bus. 51. Le pire, ce sont les villes moyennes, un pied dans la ruralité sans vraiment assumer son destin de ville. Elle a détesté la ville de son enfance. 52. Natashquan. Elle rêvait d’aller à Natashquan. Elle avait vu un reportage à la télévision. Ca avait suffi. C’était suffisamment loin. Et le nom suffisamment beau. Loin de l’usine, du quartier, du père et de la mère. 53. Elle a failli les écraser ! Elle s’arrête sur le bas côté, les jambes tremblantes sur la pédale d’accélérateur. Incapable de poursuivre sa route. Dans le rétroviseur, elle les voit s’approcher. Ils sont trois. 54. La ville se détache du souvenir. Presqu’île en dérive dans les remous de l’oubli. Ville-Atlantide englouti dans les dérades de la mémoire. Une autre ville surgit alors faite de toutes les villes, vécues ou rêvées. Sable noir. Sable blanc. Marées démarrées de la lune en hamac sur le remblai. Ville accrochée à flanc de falaise qui pour un peu tomberait si le soleil ne la retenait pas dans son cuisant de midi. Moissonneuse-batteuse des soirs de juillet dans le champ du ciel étoilé. Landes de bruyères et de raisiniers bord de mer balayées par les vents, mistral, alizés ou tramontane. Sur la mer, les moutons paissent en attendant l’orage. Le phare de la Madonetta brille au loin sur la rade de Pointe-à-Pitre. Elle a la 87 ans. Elle regarde la mer et ne sait plus où elle est. Elle a tout oublié. Alors elle invente. 55. Il vida son verre d’un trait et quitta le café brusquement, prêt à en découdre. 56. Cinquante-six !

A propos de Émilie Marot

J'enseigne le français en lycée où j'essaie envers et contre tout de trouver du sens à mon métier. Heureusement, la littérature est là, indéfectible et plus que jamais nécessaire. Depuis deux ans, j'anime des ateliers d'écriture le mercredi après-midi avec une petite dizaine d'élèves volontaires de la seconde à la terminale. Une bulle d'oxygène !

2 commentaires à propos de “#P12 | une ville invisible”

  1. Merci Clarence pour votre retour ! Ca fait du bien. Merci d’avoir pris le temps de lire ces 56 haltes, fruits de nombreux ateliers en réalité, ma ville invisible d’écriture, mon petit territoire d’écriture en lente gestation.

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