brèves accordailles

qui parlait de vacances à Dà-lat pendant la saison chaude qui évoquait la véranda sous cette pluie qu’elle regardait carrée avec une fausse tranquillité dans un fauteuil tressé à côté de sa charmante mais parfois légèrement exaspérante fille de dix huit ans debout à côté d’elle droite ferme silencieuse comme pénétrée de la nouvelle dignité acquise en acceptant d’épouser un aide de camp trentenaire fort digne et courtois mais légèrement ennuyeux et moyennement beau et la voix se moquait des années après de ses propres efforts maternels pour accepter cette situation se réjouissant que dès la perspective du bac effacée les fiançailles aient été rompues sans bruit

1 – Elles auraient donc, mère et fille, contemplé la pluie, plongées dans leurs pensées, puis auraient repris le cours de leur vie et Geneviève restée seule dans le salon, face au jardin trempé, aurait opposé un dos ferme et fier à la colère de son frère furieux qu’elle fasse cela à son ami, le grand Jacques, alors qu’il était évident que c’était lui, Jacques, qu’il lui fallait à elle, et puis se marier quelle idée ! elle allait bien s’ennuyer – eux tous aussi un peu, bien sûr. Mais quand finalement elle se serait retournée pour répondre, il y aurait eu, pire, l’ironie inquisitrice des yeux de sa petite soeur, toute en jambes mal rangées, tentative de chignon croulante, grandes oreilles mais aussi bouche tordue dans un sourire teinté d’un étonnement réprobateur consciemment affiché, auquel elle aurait répondu par un regard indulgent avant de se retourner, de sortir en chantonnant, mais qui serait resté comme une fissure grandissante dans sa certitude.

Ou bien

2 – Malgré sa réserve, ou ce qu’il croyait être sa réserve, le petit air satisfait que promenait le lieutenant, une pointe d’amabilité nouvelle dans son attitude, avait attiré l’attention d’un, puis de plusieurs, de ses camarades, leur curiosité, une supposition, une certitude, une phrase lancée et à nouveau son isolement, teinté maintenant d’une ironie presque pure, à peine entachée de jalousie, et il avait entendu, ou s’imaginait avoir entendu, flotter l’épithète d’arriviste qui s’accordait avec le formalisme, la distance qui s’était installée dans ses relations avec son chef, son futur beau-père pensait-il avec maintenant une légère grimace ennuyée.

Ou bien

3 – Le lendemain soir, sur le cours de tennis, la fierté mais aussi le léger agacement de cet empressement des autres jeunes-filles qui isolait Geneviève, et, comme elle loupait ses balles avec toujours autant de grâce et que Jacques et les autres en souriaient et plaisantaient comme de coutume, le sérieux avec lequel le lieutenant l’avait prise à part pour corriger son jeu, plein d’attention possessive… pendant que Jacques assis à côté de la brave Marie se plongeait dans une discussion rieuse…

Ou bien

4 – Geneviève, depuis cet autre monde où elle se trouve maintenant, regarde avec un petit sourire gentiment moqueur, que ses filles ne savaient pas deviner chez elle autrefois, ce qu’écrit son ainée, la pauvre chérie qui ne changera jamais, et s’étonne de la naïveté avec laquelle a été acceptée l’idée lancée un jour que ses brèves fiançailles adolescentes n’avaient d’autre but que de se débarrasser de l’ennui du lycée de jeunes-filles.

(publié le 14 10 2019)

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

10 commentaires à propos de “brèves accordailles”

  1. Comme une musique dont les variations font écho les unes aux autres, et tant de finesse dans la description des relations… Grand plaisir à lire ce texte.

  2. (la quatre a quelque chose d’un peu effrayant – faudrait-il y croire, qu’ils (et elles, allons) regardent encore ce que nous nous permettons de faire d’eux (et d’elles, bien sûr) ? ) (c’est ma préférée) mais en fait les échappées sont toutes stylées

  3. une inconditionnelle de l’évocation de la pluie à Dà-Lat et de ces fiançailles rompues.
    Une de mes grands-mères aurait été amoureuse d’un soldat mort à la guerre de 14 ; personne ne connaît son nom, mais sa mandoline est toujours dans la famille.

  4. merci pour la 4 je dois dire que c’est la plus évidente… même si je sais que ces dialogues plus faciles avec les parents quand ne sont plus là sont illusoires (pas tant, on les connait mieux avec le temps)

    • moi aussi avait un faible pour la 4, même imaginé un quart de seconde un petit coup de coude entre Geneviève et Roland.