#Carnets individuels | Christine Eschenbrenner

#40. Note de la poursuite. Le 20 décembre 22

Relativiser : importance des gouttes d’eau dans la mer ou des notes dans l’immense partition.

Resserrer : contre le gaspillage des mots dans le réservoir que guette l’épuisement planétaire.

Résister : verbe de l’action qui mobilise chacun.e au quotidien.

Se défaire de : le verbe pronominal vient d’abord à l’esprit. Non pas se défaire du carnet, qui existait avant les 40 notes mais le poursuivre autrement, sans qu’il mobilise tout l’espace ou plutôt en faisant en sorte qu’il ne soit pas invasif dans l’entrelacs des lectures induites. Il y a autre chose :  ici, nous sommes restés malgré tout, chacun à notre manière, à l’intérieur du défi parfois complexe, parfois presque bizarrement révoltant, cette obligation ne dépendant que de nous. A présent : se défaire de la confusion : comment expliquer ? Par analogie peut-être, je tente : en 1988-89, grâce au concours (et concours de circonstances) ai vécu à l’ENNA Saint-Denis (Ne pas confondre ! il s’agissait de l’Ecole normale nationale d’apprentissage) une formation exceptionnelle et découvert alors Combettes, Viala et Schmitt – la grammaire du texte, une révélation. Situation de communication, typologie des textes, codes et genres, marques culturelles focalisations, lecture plurielle et j’en passe. Dépassée ou englobée la grammaire de la phrase, Lagarde et Michard aux oubliettes (il aurait sans doute fallu mais trop de souvenirs), enthousiasme, didactique des disciplines : renouvelée. Une révolution. Après de très fortes années d’enseignement, retour à ce que j’écrivais, sous le boisseau. Et là : ai réalisé que phagocytée par la pédagogie, j’avais pris l’habitude de transformer chaque texte en prétexte – tu vois bien là le point de vue omniscient, ou le rôle de la description dans le contexte ? – et avais perdu l’accès aux textes comme à ma propre écriture. Pas complètement : portée par le désir hors grammaire textuelle, ai écrit-créé avec et pour les élèves 20 pièces de théâtre (une par an. En cours de reprise écriture). Malgré l’écartèlement épuisant (entre didactique et pratique personnelle). Ai fini par couper, non sans mal, le cordon de la didactique

 Marcher seule : c’est déjà le cas depuis longtemps. L’atelier d’écriture, – les 40 notes du carnet en l’occurrence – n’est pas un passage obligé menant le cas échéant à d’autres publications. C’est un espace différent, susceptible d’entrer en résonance : il crée sa propre logique, laquelle peut ou non être partagée. Pour ce qui me concerne, il ne s’agit ni de devenir autonome dans le champ de l’écriture – si j’écris ici ou ailleurs c’est en conscience donc en autonomie – ni d’épuiser les possibles mais d’être suffisamment en confiance pour aller jusqu’à accepter dans un temps donné des contraintes différentes de celles qu’on se donne à soi-même dans les autres facettes du chantier personnel. Accepter aussi les retours et les non-retours apparents. Sans la confiance, je n’aurais pas renouvelé cet étrange pacte qui nous pousse à aller jusqu’au terme – lequel est loin d’en être un –, à travers des propositions émanant de la confrontation avec les parcours et choix d’auteurs contemporains. C’est donc qu’il y a bien quelque chose à creuser, à relier, à trouver. Comme pour les 40 autres fois, je ne relirai – ni ne relierai– pas tout de suite les notes, les textes. Mais je sais que ce qui est en cours va être irrigué par ce qui s’est écrit ici.  Comme pour les 40 fois précédentes, FB s’est vraiment risqué avec nous, en même temps que nous et quand on regarde la compile grand carnet, on mesure non seulement son travail mais aussi le respect immense qu’il exprime, notamment par la mise en page, pour chaque arrivage, quel qu’il soit. C’est en soi vertige et leçon : les deux comme autant de preuves, c’est certain, aideront à aller plus loin. Ce sera enfin merci pour les commentaires, pour les silences aussi (ces derniers parmi lesquels les miens). Je l’ai déjà écrit mais tant de mal avec les allers-retours. Il y a des raisons à ça mais surtout, nous avons fait route ensemble et c’est inestimable. Il est possible que les chemins se recroisent.

Poursuivre : verbe fort. Remplacé ici par un substantif : poursuite. Pas la traque de l’animal blessé encore que. Peut-être aussi le fait de ne pas en rester là, avec l’effort que cela induit et représente quand recherche il y a. Surtout l’éclairage poursuite : un projecteur braqué sur un point précis, concentration du flux puis changement de direction, autre point éclairé. Ce qui a été mis en lumière est soudain plongé dans un noir absolu. Provisoirement ou non. Accepter le passage de la poursuite. Œuvre au noir peut-être

Reconnaitre : dans tous les sens.

 Musiquer : Notes, pulsations, rythmes, harmonie, contrepoint. « La musique n’est pas du tout une chose mais une activité. » Christopher Small. Ici : notes.

Se préparer : leçon du peintre. Pour la moindre gamme, comme pour les grands travaux, il a mobilisé à chaque fois tout l’espace possible – je veux dire : même dans l’étroitesse, dans le dur, dans le grave comme dans l’aigu, dans l’infime, dans l’intime, il s’est préparé. Table de travail, lieu accueillant l’exercice ou l’immersion. Au risque de la déchirure. Avec incroyable patience. Lui qui était tout sauf patient. A son école, être, dans le temps imparti, élève sur terre.

Apprendre…  Et le magnifique substantif : apprentissage.

Vifs remerciements à FB.

#39. Note du chagrin. Le 18 décembre 22.

Chaque mot pèse cruellement et dans le sillage entraine les questions insolubles. Je n’en rajoute pas et confie la note du chagrin au flux anonyme.

#38. Note en rêve. Le 17 décembre 22

Se préparer à franchir la frontière invisible, entrainements ?  Le rêve échappe souvent aux stratégies, aux interprétations, aux perches tendues, aux filets. Même les mailles les plus fines sont grossières, au regard de ce qu’il délivre pour des raisons d’abord inconnues. Parfois ses retombées sont bien maigres, trouées au réveil et les journées qui suivent sont comme appauvries par une sorte d’absence. Pourtant, quand les rêves importants surgissent, ils ne quittent plus le corps. On en retrouve la prégnance :  grand-père de dos dans son   fauteuil de cuir, impossible de lui parler. On apprend son décès peu après et une semaine plus tard, précision de son visage de 1920, étonnement car il n’a pas son cache-nez, celui de l’orgue. Il marche à grands pas au sortir de Reims. Dit que là où il va, n’en a pas besoin. Ou quand tu es projetée au-dessus d’un grand réseau entourant la terre, points de lumière aux intersections. Dès qu’ils traversent, c’est une naissance sur la planète. Ou bien très lente traversée d’un paysage lunaire dans une machine-scie après avoir vu un tapis rouge sang palpitant et nacré sur lequel impossible de marcher. Le chirurgien te dira que tu as refait en rêve la transposition de la tubérosité tibiale. Ou dans la salle de classe :  tu es souffrante et soudain tu vois une haute cascade de l’autre côté de la vitre. Tu te retrouves près d’elle, observant les têtes penchées à l’intérieur – là où tu es aussi, dans le même temps – pendant que de la chute d’eau sort le son filé d’une voix, violon humain, analogue au parfum du peuplier près de l’eau un soir de printemps. Et lui qui passe par la peau du tableau pour te rejoindre.

#37. Note retour. Le 16 décembre 22

Dans les Matinaux La parole en archipel La bibliothèque est en feu et autres poèmes. Là : les compagnons dans le jardin. Révélation. J’avais dix-sept ans et c’est le musicien professeur de guitare au conservatoire qui m’avait parlé de Char, pour moi alors inconnu. Le musicien avait travaillé avec Hélène Martin : elle chantait Char entre autres. Sa voix à elle aussi, je l’ai écoutée. Bouleversante. En 1972 – je devais prendre une décision lourde de conséquences–, avec une amie j’ai pris la route d’un été radical. En stop. Etapes :  Mondoubleau dans la maison des artisans, Cévennes dans le hameau racheté, Pilat chez Mich la céramiste, Vaucluse. Portée par une invraisemblable certitude : la rencontre aura lieu. Péripéties. Mistral fou dans l’Isle-sur-la-Sorgue. Nuit étoilée dans le champ voisin de la maison fermée route de Saumane. Insomnie. Je sors du sac à dos les Matinaux (Poésie/Gallimard) avec la frise de cinq fois le visage au milieu de la couverture. J’ouvre au hasard : début de Les compagnons dans le jardin dédié à André du Bouchet et à Jacques Dupin. Puis l’évidence : en levant la tête, j’ai vu une brèche dans le mur du jardin. Et j’ai su. L’amie que je réveille en sursaut : nous sommes les compagnons dans le jardin, on entre. Elle m’a dit que j’étais folle mais y est allée aussi. Nous avons joué dans la nuit du jardin. Elle flûte alto, moi guitare. Il est venu voir. La suite, je l’ai écrite ailleurs, on peut retrouver. Il savait les Transparents, il nous a reconnues. Comme le poète avait écouté la guitare dans le jardin, bien plus tard après sa disparition, j’ai chanté son texte avec ce corps de bois sonore contre le mien. La pièce de la rencontre a été écrite et donnée par les élèves d’Argenteuil en 2007. En 2021, je suis revenue avec mon dernier dont c’était l’anniversaire sur les traces de son père le peintre, à Murs, et sur celles du poète, à l’Isle-sur- la- Sorgue. C’était début novembre : bruissement des fontaines, vieil or des petits chênes, brumes bleutées du Luberon. On a sillonné l’espace, devenant compagnons dans le jardin mémoire 

  L’homme n’est qu’une fleur de l’air / tenue par la terre/ maudite par les astres/ respirée par la mort/ le souffle et l’ombre / de cette coalition/ certaines fois/ le surélèvent. 

#36. Note en cours d’inventaire. Le 15 décembre 22.

Prendre la température, en écartant les rideaux bleus. Ouvrir la fenêtre même si encore nuit. Froid, se ressaisir. Naissance de la journée, au-dehors comme au-dedans. Secouer la poussière des rêves, s’il en reste, certains ayant été notés. Radio, offerte par le peintre. Elle fait années 30, petite, revêtement bois et depuis longtemps déverse à l’intérieur les rumeurs hétéroclites du monde : les affronter-écouter brièvement. Café, iPhone, tour d’horizon des rappels textos mails : premier balayage, nettoyage. Fenêtre : coup d’œil vers ceux qui se hâtent pour ne pas être en retard. Exercices musique. Si possible : tourner les pages d’un livre ancien, avec gravures reproduites. Tu le reprendras chaque soir (pages au hasard). Rituel de l’ouvrir-fermer. Garder quelques mots, quelques traits et l’odeur du vieux papier. Passer à la suite, selon. La liste. Se débarrasser des urgences, des attaques. Prendre le temps de regarder une encre du peintre. S’asseoir bien droite devant l’ordinateur, autre fenêtre mobile, après les étirements de la danse (s’asseoir devant l’ordi fait partie de la danse). En d’autres temps, les ordis ont défilé : depuis le gros avec ses tours, acheté chez un particulier passionné d’informatique en passant par les suivants, encore encombrants, jusqu’au plus léger, portable, rassurant. Pour creuser simplement la complexité, découvrir, naviguer via Gallica souvent, reprendre l’écrit de la veille ou bien plus ancien, voir si ça tient sans couler, à la lumière du jour et de l’écran. Ne pas trop dériver.  Puis obligations autres. Bouger. Pratique, l’iPhone pour faire le lien, textos et messages WhatsApp y compris, noter à la sauvette, suivre. Il y a longtemps, le premier téléphone portable : Nokia, réputé incassable. Un dinosaure. Cru perdu un jour de répétition avec les élèves. Ils avaient tous cherché : Ne vous inquiétez pas, personne ne vous le volera. Retrouvé sous la scène par l’un des jeunes acteurs. Et le premier iPhone, volé par des professionnels lors d’un bref arrêt TGV à Turin, retour de Milan. Disparition brutale des photos du séjour Budapest et des notes non sauvegardées. Choc, une sorte de panique, douleur, part d’intime arrachée. Prise de conscience : cet objet exerce donc un pouvoir redoutable. Il est dans tes nerfs, dans tes veines. Depuis : sauvegarder ce qui compte. Le Cloud. Présence du virtuel, ta réalité comme protégée-diffusée dans un nuage géant, invisible, fascinant, distillé par des milliers de câbles, fibres. Quelque chose d’à peine pensable, devenant presque naturel quand tu propulses dans l’inconnu démultiplié toutes sortes d’informations. Ces derniers temps, via l’ordi tous les jours focus sur la littérature ukrainienne, contemporaine. Traduite ou pas encore. Recherches ordi :  noms, œuvres, voix, visages. Souvenir d’une discussion ancienne avec Adèle Bloch. Elle a traduit entre autres les Contes d’Odessa d’Isaac Babel. C’est une autre histoire. On lâche provisoirement l’écran.

# 35. Note avec strates. Le 14 décembre 22

Mélange : c’est plutôt dans la superposition des années, comme autant de feuilles qui pourraient un jour former un bloc compact sans possibilité de séparer les strates. Pour l’instant, on peut feuilleter le tout sans trop d’encombres, à l’exception de quelques feuilles collées, certains mots allant jusqu’à pâlir ou ne restant qu’en partie lisibles. Un peu comme lorsqu’on écrit à la volée une note importante sur le moment ; elle devient parfois, si l’on n’y revient pas dans l’intervalle, énigme indéchiffrable. Comme je ne parviens pas à me séparer de ce qui alors méritait d’être retenu, je fais une collection de notes incompréhensibles, en me disant qu’un jour peut-être, une fois libérés de ce qui les plombe, le sens devenu obscur et les raisons du choix referont surface dans le même temps. Et si ce n’est pas le cas, la collection telle quelle se transforme en poème au fil du relevé.

antidote à la détresse empathique anti-maison et temporalité Inès Safi boomerang Sylvia Whitman un théâtre plus qu’une encyclopédie Asile ! Ultréïa un filament de nuage recouvrer évolution de l’offre orthorexie les Roches bien après les glanes où ? (…)

#34. Note du bord. Le 13 décembre 22.

Un homme au bord de la route. Au bord du vide.  Pas n’importe quel homme.  Certains de ses gestes : qualifiés d’obscènes. Il marche. Lui restent quelques repères chaleureux qu’il détruit au fur et à mesure. L’aider ? Contre son gré, premier temps. Mais ensuite ? Neige annoncée.

Implicitement : dans l’ombre des Cahiers de MLB, au moment où l’auteur rentre épuisé dans son chez-soi provisoire après son errance dans la ville.

#33. Note du Vide. Le 12 décembre 22

Surgit le mot Vide, en pensant au livre de Cheng Vide et plein, et aussi aux propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, Shitao, – les deux impliquant fortes transpositions, au plus près. C’est dans les coutures du quotidien. Traits. Faire : performatif. Le Vide ? Va savoir. On accorde l’instrument, même quand il parait sonner juste. On prépare le lieu.  Inspiration : lentement le ventre gonfle, l’étoile se déploie. Légère apnée, on expire sans penser. Les listes de ce qu’il ne faut pas oublier de faire sont provisoirement hors champ. Le corps s’étire jusqu’aux extrémités, les vertèbres retrouvant l’axe du tronc : on ferme les yeux et c’est une navigation sans mots, dans les espaces qui se présentent. Ça peut passer aussi par simplifier, plier ou déplier – selon –se défaire sans état d’âme de ce qui encombre, balayer, arroser les plantes rescapées d’une tombe ou de l’atelier. Éplucher, préparer, cuisiner ce qui est là, y compris les restes. Se préparer à partir. Ouvrir les yeux et le reste.

(Je rajoute ici la note du podcast. Je viens juste d’écouter.)

Note avec podcast 31

Force du flux. Voix rassemblées, reliées. Visages et paysages de l’urgence criante. Et le montage en lecture : acte artistique, battement du respect dont racine est regard. On écrit, on écoute, tu relies, tu relis, tu rejoins, on espère.  

# 32. Note de l’eau dormante. Le 11 décembre 22.

C’est un petit étang en lisière de forêt, œil ouvert derrière le château de la chasse. A présent les carpes hibernent et comme toujours remonteront à la surface quand les jours s’adouciront. Il les attendait, une en particulier, bossue. Cercles de la remontée et cette bouche ronde avalant du vieux pain avant de se retirer lentement des apparences en créant le tourbillon qu’il photographiait. Quand le petit étang avait provisoirement été asséché, une fois les carpes transférées, il était descendu dans la boue du fond, certain de trouver ce qu’il cherchait. Il était remonté avec un morceau de grès dans lequel avait été gravée une courbe, un reste des murs du treizième siècle sans doute. Et aussi avec ce que j’ai pris pour une branche. C’était un fémur tout noir, lourd comme pierre, lui rappelant les corps conservés pendant des siècles dans les tourbières scandinaves. Il en a fait un porte-pinceaux. On faisait bien des flûtes avec les os des morts. L’eau du petit étang a été replacée dans son orbite. Aucun remous. Trop froid pour aller lire à côté de lui

#31. Note de l’assez.     Le 10 décembre 22

Assez les misères fléaux et plaies que rouvrent les fascinations égocentrées  assez la litanie des commentaires sur les stratégies guerrières pendant que la résistance s’éclaire à la bougie  assez  l’inventaire du pire comme si le meilleur était mort pour toujours assez les accumulations de l’horreur qui en veut toujours plus assez la ville dévorant la terre fertile sur le plateau de l’adolescence assez le bruit assez la foule folle assez les riches qui tirent à eux la couverture  assez les inventaires du fumier assez les souffrances infligées aux enfants en ces temps derniers assez les mots mis à toutes les sauces assez nos manques d’imagination d’engagement assez nos absences nos méfiances nos connivences et inconséquences assez

#30. Note avec gyrophares. Le 9 décembre 22  

Tu quittes en voiture la ville perchée et ce qu’on y fait, entre notes et enfants. En-haut, la place est bien décorée : lumières colorées dans un troupeau de sapins. Grande bulle constellée de petites ampoules led avec variations, même qu’on peut s’asseoir à l’intérieur. Redescendre. Les maisons des particuliers scintillent à qui mieux mieux dans la nuit d’en bas. Hâte de rentrer. Aux parages de la cité, d’autres lumières bleues clignotent dans le noir. Décoration du quartier ? En ralentissant, tu réalises qu’il s’agit d’un rassemblement de gyrophares, entre pompiers police et samu. On distingue une grande échelle dans le faisceau d’un projecteur et un pompier qui enjambe une fenêtre béante, sans doute au neuvième étage d’un bâtiment. Pas d’attroupement. Ni fumée ni flammes mais une question, béante comme le rectangle sombre de la fenêtre. Plus tard, la gazette locale ne fait pas état de ce détail et annonce les animations prévues pour les fêtes.

#29. Note de la préférence. Le 8 décembre 22

Là c’est non. Le jour ne s’y prête pas. Ce n’est pas le Si j’aurais su j’aurais pas v’nu de Petit Gibus, c’est juste un petit pavé qui de toute façon va s’enfoncer lentement dans la fosse à bitume : le On n’aurait pas dû avec son ficelage lourd, sa macération pénible, son allure de confessionnal ne nous revient pas. En d’autres temps, on l’avait chevillé au corps cet avatar de culpabilité, ce conditionnel passé avec sa casserole négative. On s’en est débarrassé. Là on ne joue pas (sauf si on cause musique).  On s’est tellement fait piéger par la formulation, figure du temps perdu, qu’on est passés à autre chose. On ne tamisera pas la journée avec ce filtre-là. Le temps est compté. Il y a deux jours on a appris la disparition du chef cuisinier chez Fernand et Nadia léger. Arrêt cardiaque. Un homme merveilleux, au plus près de chaque repas, de chaque découverte culinaire chaleureuse partagée par des milliers d’élèves. Aujourd’hui, des surprises étaient prévues pour son départ en retraite, et celui de P. Annulation. On préférerait ne pas avoir appris la nouvelle, on préférerait qu’il soit encore là, on va voir ce qu’on fait. Au présent. Le futur ? Peut-être, si le lendemain daigne chanter, même en sourdine. En attendant, ami dont l’âme se mêlait aux odeurs accueillantes dans la cuisine collective, on pense à toi. I prefer to.

#28. Note des pensées revenantes.   Le 7 décembre 22

Penser à ne pas laisser la clé  à l’intérieur quand justement tu es dans tes pensées ne pas oublier d’apporter aux enfants ce dont tu leur as parlé penser à repartir de là où tu en es tout en étant déjà ailleurs ne pas oublier d’ajouter une petite couronne au colis de la grande écharpe  penser à revoir les dernières notes du chant sans laisser tomber la voix ne pas oublier de prendre le cahier des trois associations pour faire le point dans l’après-midi penser à voir d’un autre œil la coulée de verre fond de pot car les larmes cristallisent elles aussi ne pas oublier de faire de la place dans l’angle pour la fin de semaine penser à retrouver le cahier cartonné dans lequel Lanza a écrit rien qui ne soit tout  alors que la phrase traversante du jour est presque rien c’est presque tout ne pas oublier son visage penser à la liste qui ne cesse de s’allonger même quand tu barres le déjà fait ne pas oublier d’offrir un pot de gelée faite avec les coings de Yoko qui n’était pas là hier soir penser à faire le plein de vide ne pas oublier de faire la part des choses penser à prendre le large au pied de l’instant ne pas oublier les ingrédients penser à ne pas oublier

#27. Note comme une autre. Le 6 décembre 22

Elle est mise en abyme. Une fois abordés jour et nuit, elle parcourt ce qui l’attend : préparer, renoncer, donner ou capter, marcher, déchiffrer corps, paysages, rendez-vous, comprendre comment l’absent se manifeste, écrire. En regardant un dessin, une encre, en retrouvant une rue, une image qui résonne dans la mémoire. Levain d’une téléportation – il s’agit d’un voyage dont elle n’a pas toutes les clés. Y va quand même. Et les rituels :  touche la coulée de verre fond de pot ramassée sur les lieux de la verrerie disparue, dans l’Est ; prend les petites feuilles de chêne vert cueillies près de Murs, là où aimantée, elle avait répondu à l’appel. Dans l’intervalle : écrit, vit sa vie en adoptant l’attitude de celle qui guette. Passe par les choses simples qui la retiennent et la libèrent en même temps : un peu plus tard, fera couronne avec ce qu’un tour dans le brouillard lui a permis de récolter. Petites branches de sapin ou de cèdre, houx, lierre, boules rouges du cotonéaster. La couronne elle aussi est mise en abyme des cercles d’avant. Aux enfants de la Maison, elle disait alors : tout ce qui dépasse des grilles appartient au peuple. Les enfants croyaient qu’il s’agissait d’une loi. Et le peintre souriait en disant : c’est bien toi. Elle relit ce qu’elle a écrit au plus près de ce qui l’attend. Ne veut pas trop en dire.   

#26. Note avec et sans, mélange.  Le 5 décembre 22

Découpe des silhouettes sur fond de pluie. Ce qu’on distingue à peine, au lointain. Une voix radio a parlé de l’offensive du froid. Le lexique de la guerre pèse sur le jour qui s’ouvre avec le froissement des roues au démarrage. Le local change de destination et quelqu’un au passage pose une question. Depuis quand est-il parti ? Une porte claque ; le devant de la scène, c’est ce qui suit. Impossible de reconnaitre au lever du jour la jeune femme : un bonnet, une tenue d’homme qui se cache. C’est elle qui s’approche et généreusement donne l’explication : à cause du traitement, les cheveux tombent alors elle préfère ne pas. Mais elle a confiance, il faut, pour la famille. Elle t’envoie un baiser et parle ensuite avec le conducteur d’une camionnette. Tu la revois enfant, princesse du sourire dans la cité. Image avec buée. Aller-retour : partir sans rien, revenir avec quelque chose. Et réciproquement. Moisson sans épis. Les masques et les sacs à sapins ressortent sur fond d’informations dont personne n’a le temps de vérifier les sources. Une réunion, des décisions en attente. Rentrer. Plus tard ressortir entre chien et loup, en tenant compte de la température, salle Lucie Aubrac, là-haut, pour la révision des notes. Dix-sept degrés peut- être. Un luxe, quand on pense à eux, là-bas, dans les villes que la haine glace et tente de détruire. La boue du chantier fait penser à celle des tranchées. Dans le sillage, le soir s’empare du reste.

#25. Note des battements.    Le 4 décembre 22

Battements – je suis les battements –  déplacement d’un centre qui rythme tout jusqu’au extrémités – palpitation de l’ étrange petit oiseau réfugié dans le cou, dans les mains,  dans le ventre – pulsation du chant et flux ininterrompu – sauf le jour du dépassement – le corps est tombé sans signe avant-coureur – en musique la syncope est note attaquée sur un temps faible et prolongée sur un temps fort –  après une demi-heure de néant les pompiers t’ont demandé d’ouvrir les yeux  – tu ne pouvais pas  paupières de plomb – quand enfin tu y es parvenue ils ont dit tension artérielle trop basse les élèves ont pleuré l’oiseau est  devenu un boulet peu après les investigations  électrophysiologiques ont commencé  en direction des battements –  cathéter introduit par la fémorale, emballement délibéré du cœur reproduit oreillettes testées – tests et bilan vous ne vous reposez donc jamais il va falloir battre la mesure autrement – dans ton rêve de convalescence un petit cœur, celui qui avait commencé de battre grâce au tien bien avant la chute t’avait dicté provisoirement le nouveau tempo – adagio – bientôt remplacé par rythme libre – vie pulsée – c’est plus fort que toi.

#24. Note suspendue. Le 3 décembre 22

Pas de signal bleu dans le ciel. Juste plafond bas. Temps à neige mais sans neige. Pas la musique de l’appel. Téléphonique ou pas. Une bruine brouille les pistes. Le cahier aux feuilles papier Japon ouvert. Presque plein. Un vœu pieux : fin de la guerre, fin du cahier. Dernières nouvelles : il faudra au moins un deuxième cahier. Autour : le silence des tableaux accrochés. Par la fenêtre : des petits écoliers aux jambes rouges courent derrière un ballon dans un carré du stade délimité par des balises blanches. Soudain une idée passe : c’est un ramier. Disparait dans le cèdre. Le téléphone sonne. Je ne réponds pas.

# 23. Note (s) du décompte. Le 2 décembre 22

Version 2 

1)Trois suppositions : les liens ne passent pas dans la compile. Collusion entre dénombrer et décompter. Trop d’implicite . 2) Une constatation : le chiffre trois revient souvent – mesure intérieure, depuis presque toujours. 3)  Trois décisions : déplier l’implicite. Reprendre, avec écriture. Quitter les allusions. 4) Désactiver les liens. Recopier. Ça donne https://www.youtube.com/watch ?v=8RHYjV99NIo&ab_channel=PagpangHupaw, soit 64 signes ou caractères. Si on restaure le lien, on peut écouter deux voix interprétant 6 couplets d’un chant sombre. Puis https :www.youtube.com/watch?v=HiVfoH2_IWE&ab _channel=CappellaMediterranea, soit 74 signes ou caractères. Si on restaure le lien on peut  voir et écouter un ensemble constitué d’une viole de gambe, d’un cornet, de quatre flûtes à bec, d’une harpe italienne, d’un archiluth, de deux guitares, d’un théorbe, d’un bandonéon, d’un clavecin, d’un orgue, soit 14 instruments plus une voix de soprane et un directeur musical interprétant les 124 mots et innombrables notes (quand on aime on ne compte pas) d’une partition reconnue par 213 critiques comme la plus forte expression de la lamentation, œuvre écrite il y a 455 ans. Enfin  même principe pour le troisième, soit 68 signes ou caractères. Si on restaure le lien, on peut voir et écouter l’extrait d’une œuvre créée en 2018, interprétée par 3 chœurs réunis, soit une centaine de choristes plus un orchestre de chambre soit une vingtaine de musiciens, une soliste (soprane), un directeur musical. 122 interprètes en tout. 5) On pourrait dénombrer mesures,  tempi, pulsations, inflexions, nuances dans les trois cas mais je n’ai pas le temps.

Version 1

Gwerz Kiev. Denez et Karen Matheson   https://www.youtube.com/watch?v=8RHYjV99Nlo&ab_channel=PagpangHupaVVVe

Lamentation de la nymphe https://www.youtube.com/watch?v=HiVfoH2_IWE&ab_channel=CappellaMediterranea

Quando corpus morietur. Stabat Mater . de Vincent Bonzom https://www.youtube.com/watch?v=WiZRZY2lBnc&ab_channel=VincentBONZOM

#22. Note avec clé de sol. Le 1er décembre 22

Ce n’est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière : mèche vendue. L’endroit compte autant que l’objet-livre déposé, son contenu, le fait d’imaginer qui le verra, s’interrogera, le prendra, le feuillettera, l’emportera, le lira ou le laissera là, par crainte d’on ne sait quoi. Itinéraire du jour : relire et relier les lieux récents. Ainsi Trois nouvelles merveilleuses offertes par votre libraire, les Selkies Missolonghi et Je t’apporte l’éternité sont perchées dans les branches du cèdre sauvé de l’abattage dans la cité – l’arbre protégé me le rend bien, sa maitresse branche formant avec le tronc un diapason. Le sac à main de Marie D est posé dans la galerie marchande près de la vitrine aux sacs. Le français est un jeu (Librio), placé sur la balançoire de l’aire aux enfants. L’étranger rejoint la tombe sans nom de la rue de l’Egalité et Sur la route fait du stop au milieu d’une place de parking, proche de la forêt.  

# 21. Note du petit déplacement. Le 30 novembre 22

M’être garée un peu plus loin pour sentir chaque pas vers eux. Avoir changé mon fusil d’épaule sans qu’il y ait de fusil, en m’arrêtant une fois au milieu de tout. Dans le même temps, avoir regardé le lointain dans le très proche, par terre – feuille dite morte. Ralentir encore. Avoir ramassé sur le trottoir un petit caillou en même temps que l’impression d’un secret bien gardé. Inventer à partir de là l’air que les enfants vont chanter sous peu. Sentir se former pour eux l’incroyable histoire du caillou minuscule – à raconter dans quelques jours. La confier à l’arbre de l’autre côté du mur pour mémoire. Recopier ce texte à la sauvette, juste avant de prendre le virage puis, toujours en marchant, rejoindre l’entrée. Avoir glissé ces mots sans les signer dans une boite aux lettres inconnue, quelque part le long de la rue

# 20. Note à la carte. Le 29 novembre 22.

Devant l’Accueil, la file d’attente s’est allongée. Quelque chose bloque. Quelqu’un plutôt. Quelqu’un d’agité qui réclame quelque chose. Un peu d’attention peut-être. Il est perdu. Ou plutôt semble avoir perdu un objet important. A moins qu’on ne lui ait volé quelque chose. Patiemment, l’hôtesse lui conseille de bien regarder au fond des poches, dans la sacoche contenant une pochette pleine de cartes de plastique, ce qu’il a déjà fait à plusieurs reprises. A son tour, elle cherche dans les tiroirs du jour, on ne sait jamais. Rien. Il laisse son sac plein dans un coin, sous l’œil du vigile impassible et, en bousculant son monde, refait à l’envers le film du parcours labyrinthique, ce qui l’oblige à penser à ce qu’il a fait, rêvé, estimé, oublié, pris et reposé, acheté ou hésité à acheter dans l’intervalle. Il court presque par endroits et soudain s’agenouille près d’une tête de gondole, passe la main sous le présentoir en murmurant des paroles incompréhensibles. Les acheteurs s’écartent, préférant faire comme s’ils n’avaient rien vu, comme s’il n’existait pas : la folie fait peur. Toujours rien. L’homme agité revient à l’Accueil, exige quelque chose. Un autre vigile lui explique qu’on ne peut pas consulter au pied levé une captation des caméras de vidéo-surveillance et qu’il serait préférable de faire opposition. Le sort s’acharne : dans la sacoche, pas de téléphone non plus. Sans doute oublié à la maison, en charge quelque part. Série noire. Attroupement, il crie. Impossible de le calmer. On s’agite autour de lui, il faut peut-être appeler les secours. Entre la disparition de la carte bancaire, le manque du téléphone, l’effondrement des glaciers, les bruits de bottes, l’été anormalement long, l’inflation et l’avalanche de restrictions, nul ne sait dans la file ce qui est le plus grave.

#19. Note des interactions. Le 28 novembre 22

Au passage, petit signe du gardien avec la main restée libre, l’autre tenant contre son oreille un éternel portable | Et Lisbonne, il a aimé ? Petite halte avec phrase pleine de curiosité pendant qu’elle sort à pas lents une chienne de velours gris | Remettre les chaises à leur place.  C’est où leur place ? Contre le mur ? Empilées ? On ajoutera un coup de balai, comme une signature | Vieille grille, vérifications. Deux silhouettes inconnues ont l’air d’attendre. Ah vous êtes là pour retirer les grandes estrades ? C’est nous qui avons les clés de la collégiale, une responsabilité, on allait partir, on rouvre. Vous voyez assez clair ? En dix minutes, c’est fait, même l’autel en avant-scène avec bougies et couronne au pied est replacé. On referme tout. Le camion des services techniques repart sur les pavés mouillés et les deux hommes nous saluent | Le grand sourire de l’ami africain qui trie toutes sortes d’objets dans le parking froid – il réchauffe tout le monde, rien qu’en parlant, avec toujours la main droite sur le cœur. | Les mots de l’ascenseur, bon courage, bonne journée | Oui j’ai le droit d’ouvrir toute la façade des boites aux lettres pour déposer un colis. Rien à craindre. | Dans ses pensées, ne répond pas. |

# 18. Note d’entre les partitions. Le 27 novembre 22.

Qu’est-ce qui distingue quelqu’un pour qui un livre est fort ou prestigieux, mais qui peut vivre content sans livre ou avec un seul volume emblématique, d’un lecteur de livres choisis un par un et dès lors personnellement significatifs ? Il y a une différence infranchissable entre le livre que la traduction a déclaré classique et le livre (le même livre) que nous nous sommes approprié par l’instinct, l’émotion : par lequel nous avons souffert, dans lequel nous nous sommes réjouis, que nous avons traduit en expérience personnelle et dont (si nombreuses en soient les lectures successives après lesquelles il parvient entre nos mains) nous sommes devenus pour l’essentiel les premiers découvreurs, expérience aussi étonnante et inattendue que la découverte sur le sable des traces de pas de Vendredi ?

Peu de temps : deuxième concert des trois chœurs tout-à-l ’heure dans la ville perchée. Alors, c’est là, à portée de main. Chambre, le temps de tirer les rideaux et de voir surgir les quatre espaces de la garde rapprochée : secrétaire aux carnets avec dessins et livres – plutôt les poèmes – ; étagères fixées au mur par le peintre, comme s’il savait comment t’entourer après la disparition ; planche longue à la tête du lit avec les ouvrages anciens chinés, quelques livres d’artistes dans le faisceau de la lampe de chevet et dernier ensemble étagé, comme une petite maison de bois chargée dont on verrait l’intérieur. La chambre est arche de Noé et dans sa population flottante, tu n’as qu’à tendre le bras, sans même partir en reconnaissance. Le livre debout ressemble à une évidence. Il s’ouvre, tu le reconnais direct, lui et l’impression. Tu recopies le passage – texte renait à l’écran. La Bibliothèque, la nuit. Retour aux partitions.

#17. Note avec dièse. Le 26 novembre 22

Se hausser sur la pointe des pieds et casser en silence le mur des séparations. ¨Prendre la mesure du changement. Dans la cité, comme à Varsovie, entendre des musiques correspondant au nom des allées chaque fois que se présente un banc. Par exemple, sur le banc de l’allée des bouleaux, peut se déployer un bruissement reconnaissable entre tous. Près des colombiers de bois, prévoir l’espace des messages qui seront accrochés aux pattes des pigeons voyageurs que les enfants peuvent apprendre à élever, une fois arrosé le fouillis fleurs-légumes qu’on nomme jardin de quartier ou quartier de jardin. Parmi les messages, on trouvera de nombreuses pages cueillies chez les poètes. Pour ma part, j’ai envoyé ce matin les mots de l’au revoir à Christian B et je pense que l’oiseau incognito est arrivé au Creusot. Aux quatre coins du monde local, disposer de légers caddies télécommandés qui permettront aux habitants âgés de transporter facilement les lourdeurs ambiantes. Pas trop de réalité augmentée :  veiller plutôt à faciliter les rencontres dans des locaux dédiés, avec accueil surprenant, thé à la menthe, musique des sphères ou des étages, et là, multiplier les échanges – vêtements, livres, nourriture. Créer le collectif du cimetière, qui inscrira poèmes ou noms retrouvés sur les tombes abandonnées tout en ne manquant pas de le faire savoir.  

#16. Note des secondes peaux. Le 25 novembre 22.

Doudoune noire informe refuge ambulant | doudoune encore noire avec capuche auréolée de fausse fourrure | parka pour changer avec doublure à caractère militaire | manteau grisailleux deuxième main | robe de fête en-dessous volants de tulle noir aux étoiles d’or | écharpe vert pomme avec lettrages noirs et casquette hip-hop au-dessus | grand châle invisible | cinq ponchos de pluie mode chauve-souris | abaya sombre | boots et bottines à bouts ronds | jogging beige écorce | pull ostensiblement moche pour noël | sweat à capuche rose avec ses deux cordons blancs | baskets brillantes sur les bords | jupe longue tendance New Age |  le pompon du bonnet | blue-jeans bon marché délavé déchiré subtilement aux genoux | mitaines qui reviennent | jogging gris pâle | plusieurs tours autour du cou pour l’écharpe jaune et bleue |

# 15. Note de la coupure. 24 novembre 22

Ça va durer longtemps ? Ma mère sans télé, impossible. Un numéro pour les joindre ? Pas de quoi noter, ça m’énerve. / La famille, dans l’ensemble ça va. / Demain, ils ont prévu quoi ? De toutes façons on y va. / Alors là… Ah bon … Mais depuis quand ? / Le matin, c’est possible, mais avant midi. Après, c’est compliqué. / Tu te rends compte, même si on avait su…on ne pouvait rien faire / Evidemment, le libre-service, c’est pratique. Sept postes de caissières en moins, faites le compte. Et nous qui vérifions dans l’espace Paiement par cartes, on n’a pas de reconnaissance. Je peux entrer dans la conversation ?  La détérioration ? Oui, il faut laisser un mot à la direction. Et même des mots. Mais les gens n’ont pas le temps. A bientôt.

#14. Note du cirque d’hiver à la seconde. Le 23 novembre 22.

Pause dans les parages, légère avance. Vitrine d’un café, un peu de chaleur. En face, le Cirque d’Hiver. Autour, le cirque de la ville. Guerrier et guerrière à cheval : cariatides de bronze encadrant la porte. Bas-reliefs, blanche dentelle équestre à laquelle répondent les bruyants chevaux modernes qui démarrent sans état d’âme quand les feux passent au vert. Le mot Fantaisie en couleurs sur le panneau lumineux du cirque. Des travaux dans le square voisin où s’ouvrit une fois lointaine le parapluie de l’attente. Il disait : tu es une guerrière. Je ne sais toujours pas. Entre le trottoir et le cirque :  une boite aux lettres taguée en équilibre sur son pied jaune. Une jeune fille   trop emmitouflée hésite une seconde avant de faire disparaitre sa lettre dans l’œil gauche du personnage jaune. Deux femmes font une entrée fracassante : des habituées. L’une : pour moi, ce sera un mouchoir. L’autre : pour moi un café. Elles rient. Je file. La réunion va commencer, pas loin. Objet :  service accueil d’urgence, protection de l’Enfance.

Petit cahier des autres notes, bref extrait : Intégrer le S.A.U au projet global de la Maison. Question du prix de journée (avec dotation particulière via le C.D – Conseil Départemental–). Quelle temporalité (phaser la mise en place, avec travaux de réhabilitation) ? Période de transition indispensable pour tester non seulement le nouveau dispositif mais la manière dont il va intégrer les questions de fond :  passerelles éventuelles entre la « situation d’urgence » et le rétablissement d’un parcours rassurant au sein de la communauté pour l’enfant accueilli.

#13. Note de la rue téléphonée. Le 22 novembre 22

C’est une ville ancienne, une qui a de l’âme. S’y croisent les actifs, contents de l’être et qui vont même jusqu’à être généreux. Les autres : pas forcément passifs. Dans ce cadre, l’organisation exemplaire existe, les bénévoles montent au créneau.  L’aide alimentaire et la culture dans un même périmètre font bon ménage, les temps sont durs. Se présente l’Homme, dans la force de l’âge mais amaigri. Trop difficile pour lui de tout expliquer, le comment du pourquoi il en est là, alors il s’énerve. Patiemment quelqu’un lui explique que pour obtenir de la nourriture, il faut être inscrit. Démarche nécessaire. Mais j’ai faim, dit l’Homme. Oui bien sûr, lui répond l’interlocuteur navré, il vous suffit de faire la démarche d’inscription, revenez après. Mais j’ai faim, crie l’Homme en s’éloignant sans se retourner. Ch.E

# 12. Note du geste et du blanc. Rien dessous. Le 21 novembre 22.

Ne pas recouvrir. Découvrir. Ne pas étouffer l’espace. Blanc du papier. Le peintre disait : Laisser faire le blanc, pour qu’adviennent les lumières. Et la nuit aussi. Son immense travail : une vie entière.  Il lisait mes textes, regardait mes minuscules encres et aquarelles, disait y retrouver le geste initial.  Encre et aquarelle sont de grandes assoiffées, l’eau les conduit dans les fibres des surfaces offertes. Force du lavis. Vagues et paysages à l’encre de Chine de Hugo, propos de Shitao. Libération du geste et du souffle. Comme désencombrer l’écriture polluée. Conscience aiguë du soulèvement. Pas de repentir.

geste du peintre Francis Herth. 1989.

Encre de ChE

# 11. Note de l’empreinte. Le 20 novembre 22

C’était à l’école, en classe de CM2. Coupée en deux par un déménagement. Je n’avais pas compris que plus jamais je ne reviendrais au Domaine. Chagrin immense quand l’enfant réservée ou introvertie   – disaient les adultes – avait réalisé pour la première fois ce qu’est la disparition, la perte. Mais par bonheur, la révélation des retrouvailles avait eu lieu grâce aux dictées. Pas celles qui vous laissent écrasés sous le poids des fautes – rien que le mot faute tue – mais les autres, les étincelantes. Les dictées étaient des portes de toutes sortes : les grandes, les très petites, les brillantes, les simples, les compliquées, les secrètes. J’attendais le jour de la dictée, avec les mots lentement articulés par la maitresse, les mystérieux et les connus, les rassurants et les autres. La dictée avec sa relecture à voix haute qui te plongeait dans la musique du texte. Deux en particulier ont ouvert la voie et m’ont non pas guérie d’une sensation de trahison mais éblouie : le texte des Violettes de Colette, dans Les Vrilles de la vigne – l’adresse aux fleurs : vous treillagez.. leurs visages – et le texte évoquant la présence de la lune  dans Les Mémoires d’Outre-Tombe . (En lisant le livre, je l’ai retrouvé avec délices, au chapitre 7 du L7 , écrit à Londres, d’avril à septembre 1822). C’est avec ces deux dictées que tout a commencé : j’ai recopié plusieurs fois les textes pour m’en imprégner – comme si je les écrivais moi-même – puis les ai recopiés dans les premiers carnets (à spirales) remplis de passages qui ont formé un tout voyageur, précédant de peu l’écriture d’un journal… doublé d’une dévorante envie de lire-relire-écrire. Toujours présente

#10 .Note du pendant. Le 19 novembre 22

Pendant que les notes une à une s’accumulent, le fil du chant se tend | pendant que tu y penses, veille à régler avec la clé d’accordage  la justesse de l’instrument debout | pendant que les agresseurs  détruisent, l’orchestre des vies se reforme sans cesse dans les souterrains ou dehors dans le froid pour préparer  les lendemains | pendant que les un.e.s résistent, les autres glosent | pendant qu’il est encore temps, les sentinelles désignent la voie lactée | pendant la rupture, il  trouve provisoirement refuge dans la maison de l’adolescence | pendant qu’on se demande pourquoi, quelques-uns font ce qu’il faut faire | pendant que la mer se retire, le miroir se reforme sur l’étendue mouillée pour accueillir un ciel d’encre   

Et pendant que tout recommence, ce qui se finit prend place | pendant que tu fais le tri, pèsent à égalité  dans la balance les raisons de garder et les raisons de se défaire  | pendant que les grandes bernaches colonisent la pelouse du stade, les  enfants rêvent de ballon rond |  pendant qu’elle prépare des douceurs relatives dans sa cuisine, ses semblables et ses différentes se préparent au pire | pendant qu’il est question d’illuminations et de feux d’artifice sobres, des villes s’éteignent, éclairées sporadiquement par les explosions des drones | pendant qu’ils parlent, on se tait | pendant que j’y suis, j’y reste |  pendant que la roue tourne, les passagers clandestins s’organisent | pendant que tu suis le mouvement, te précèdent les détenteurs officiels | pendant que j’écoute la valse folle de la vie, le silence se reconstitue en contre-plongée au-dessus de la mêlée | pendant que tu y es, dis-moi  | pendant que s’agrègent les tempêtes je pars en reconnaissance | pendant que tu t’interroges, le chemin tracé prend de l’âge | pendant que tu fais ce que tu crois devoir faire, tu explores l’intervalle et moi aussi, comme je peux

#09 Note de l’éloignement. Le 18 novembre 22

(Le dire pour ne pas en rester là ?) Ne pas s’attarder sur les soucis les systèmes de mise à feu et à sang les injures du temps et  les autres, celles qui tentent d’atteindre la manière-même dont on les reçoit  les bruits de bottes écrasant les chemises brodées déjà prises par la glace les arguments prévenants qui tendent à t’entrainer ailleurs alors qu’au fond de toi tu sais  pourquoi et comment tu resteras malgré tout en présence de son œuvre la poussière sous le tapis le trop-plein les larmes de la petite fille séparée pour son bien de sa mère dans le cadre de la protection de l’enfance  les questions qui fâchent quand elles sont les béliers de l’intrusion complaisante la porte définitivement close la place occupée par l’incompréhension les contorsions du black Friday la disparition des repères le retard pris le hurlement des sirènes et le feu clignotant des gyrophares

# 08. Note des noms entrecroisés. Le 17 novembre 22

Paul Gauguin Claude Monet Jacques Prévert Georges Delbard Souad Massi Jean-Baptiste Javon Sylvain Caubert Roger Salengro Louis Pasteur Germain (saint) Youssef Zaki Jean-Baptiste Berthier Berthe Dufour née Le Proux de la Rivière Artisan Michelet Louis-Augustin Bosc d’Antic Bachir Ami Armand Hayem Victor Hugo Samira Courage Rosa Ch.E

En enfilade  le déroulé des noms aujourd’hui même et tout de suite ce qu’ils rassemblent leur présence inscrite dans l’évidence comme dans l’anonymat pour nous sur un pied d’égalité dans le grand flux des noms qui s’allument encore ou de ceux que nul ne retiendrait s’il n’y avait pas le flux le flow transporteur avec tout ce qu’on pourrait dire d’eux connus et inconnus même que dans le connu il y a de l’inconnu et réciproquement ce qu’on retient d’eux ou pas Berthe si patiente près de la fenêtre âme  sœur âme as-tu vu revenir  avant de partir tous tes enfants nés du choc des deux cultures et ton nom même pas gravé sur ta tombe pendant que dans les rues  bienfaiteurs et artistes emblématiques pavoisent alors comme consolation on pourrait lire à voix haute tous les noms enfin réunis hors hiérarchie sur une immense feuille virtuelle pour qu’au moins on devine on rêve on pense à l’écoute

#07. Note aux trois visages. Le 16 novembre 22

Parfum à la hâte, sonnerie de l’école en tête, une petite main dans la sienne, elle se dépêche. Largue l’enfant. Coup d’œil et geste d’au revoir, rapides. Seule de nouveau, fait volte-face et, téléphone en main, court vers l’arrêt de bus. | A pas lents, il rassemble méthodiquement le troupeau des feuilles mortes avec un aspirateur-souffleur. Casque anti-bruit sur les oreilles, gilet plus orange que les feuilles pourchassées, il avance. | Penché sur une feuille, visage caché par des boucles blondes, le petit garçon marocain dessine les héros Captain América et Thanos. Rédige en deux lignes leur aventure : ils ont battu une armée entière. Fin de l’histoire : c’est écrit. | Ch.E

#06. Note du sycomore. Le 15 novembre 22

Personne d’autre que moi n’aurait remarqué l’importance de l’arbre – non loin de la fenêtre – au moment de la danse matinale – centrée sur la présence immobile, colonne vertébrale qui délivre l’idée et la tension du geste. Proposition silencieuse. Les feuilles rougeoyantes restées accrochées cachent de moins en moins l’imploration des branches, la torsion, l’élan, l’inscription du jour. C’est là que se trouve l’intensité qui me sert de tronc chaque fois que je puise en lui la force de la danse, celle qui ouvre l’écriture. Je crois que c’est un sycomore. Jusqu’à maintenant : debout. Ch.E

 (Note annexe. Confirmation de dépôt d’observation sur le registre électronique. 23 septembre 22.)

Vous avez déposé une observation sur le registre électronique du projet DDT95 – FORET MONTMORENCY.

Nous vous remercions de l’intérêt que vous y portez. Numéro de l’observation : 30.
Texte de l’observation.
 Depuis de nombreuses années, marchant régulièrement en forêt, je n’ai d’abord pas observé d’activité forestière particulière. Il y a environ 3 ans, la donne a changé : d’abord des points rouges et jaunes sur de nombreux arbres notamment dans le périmètre du château de la Chasse, des panneaux : “Nous préparons la forêt de demain” puis d’autres panneaux d’alerte – à propos de la maladie de l’encre, puis quelques mois plus tard, maladie du frêne. Autant d’éléments compréhensibles a priori, s’agissant aussi du changement climatique. Sauf que nous avons assisté impuissants à des séquences géantes d’abattage englobant non seulement des châtaigniers malades  – ce qui se comprend –, des frênes  – ce qui peut se comprendre sauf que l’INRA précise que des frênes dans la force de l’âge ne sont pas sujets à la maladie – mais aussi toutes sortes d’essences ( hêtres, tilleuls, chênes – arbres parmi lesquels 3 magnifiques chênes plusieurs fois centenaires, patrimoniaux – ils ont vu passer Hugo et peut-être Rousseau, sans parler des autres –, et pas du tout malades au bord de l’étang de Montlignon.). Certes l’exploitation forestière des arbres” arrivés à maturité ” se comprend mais on était à l’évidence bien au-delà. Pendant des mois, de magnifiques grumes ont été empilées le long des allées sur des centaines et des centaines de mètres. Et cela partout dans la forêt. Dans les hauteurs de Margency, même chose. A certains endroits, empilements de troncs sur des kilomètres. Sans parler des dégâts faits par de monstrueux engins ni du massacre de la flore et de la faune. Certes quelques parcelles ont été replantées mais sans masquer la folle
fièvre d’abattage mettant en évidence des intérêts autres qu’écologiques. Comme beaucoup de citoyens, après un sentiment de colère et d’impuissance, j’ai signé la pétition lancée par la Maire de Taverny, et j’ai constaté au cours de nos promenades que les panneaux pédagogiques expliquant en des endroits stratégiques les travaux pour “la forêt de demain” avaient été assortis de commentaires du style “Mensonge ! Profiteurs !” … Là où beaucoup d’arbres ont été abattus, on a des ronciers ; la forêt n’est pas nettoyée (enlever branches ou arbres morts dangereux n’est sans doute pas rentable, contrairement aux arbres “frais” et puis il faut recréer de l’humus disent les spécialistes). Alors, classement de la forêt, moratoire sont urgents, même si le mal est fait, les énormes opérations forestières ayant certainement permis aux intéressés de récolter des millions d’euros. A partir de justes décisions, il sera possible, je l’espère, d’éviter d’autres massacres à la tronçonneuse.

#05. Note petit ciel du jour. Le 14 novembre 22

Si quelques arbres de la cité n’étaient pas là pour le désigner, l’épingler, le retenir, le ciel passerait inaperçu. Par la fenêtre :  écran de fumée immobile, gris blanc d’une absence. Rien ne dit que le ciel éblouissant d’avant reviendra. Pas de marée pour dicter au ciel la conduite du jour, les miroitements des nuages sur le sable dont l’eau ne s’est pas tout-à-fait retirée ; pas l’impression d’être dans un tableau où tout est célébration de l’encre et de l’aquarelle.  Pas la certitude qui traversait, il y a peu : tu marches dans le reflet du ciel, il est là de nouveau. Une évidence alors, dans la fusion des espaces parcourus. Là non. Pourtant, dans le temps de la note, l’imperceptible déchirure voit le jour et une trace bleue fait signe aujourd’hui. Ch.E

#04 Note petit matin. Le 13 novembre 22

Le son tout proche… Impression du visage …Reste ! ChE

Un état, que seuls ceux qui sont passés par là comprennent. D’autres ont dit : avec le temps, tu verras, on s’y fait, on se fait à tout. Ce genre de choses. Ce n’est pas qu’on ne s’y fait pas (Y est une drôle de lettre, dans le contexte) mais ce qui se passe ensuite est impossible à partager sauf peut-être dans le prisme de l’écriture et de la nuit. Bien souvent les deux vont de pair. La preuve : un son qui revient en rêve, comme celui d’un archet qui filerait une note intense et longue, celle d’une cascade de l’autre côté de la vitre. Alors on se sent prêts, et près. Le visage perdu n’est pas loin, il faut juste écouter ce son-là, unique, pour l’accueillir. Mais voilà, un bruit léger ou le jour qui pointe et c’est le réveil : un renoncement cruel mais provisoire. Alors on vaque à ses occupations. Une chance aujourd’hui :  jour entier de répétition pour le chœur, un peu en retard pour le concert à venir. De quoi adopter clandestinement le réseau des voix , respiration pour guetter en plein jour le son, passerelle vers le visage qu’on sait. Une nouvelle nuit : proche.

#03. Note autour d’il aurait fallu (il faudra, il faut.) Le 12 novembre 22

Carré de ciel plié, diagonale : il est midi. Dans la trop grande surface, moins de monde pour les courses. Il fait un peu froid dans les allées de l’immense présentoir et tu te hâtes en longeant tous les bacs pleins d’objets aux prix cassés. Envie de fuir. Une caisse libre, avec sa paroi de plexiglas. La caissière explique à la personne précédente qu’elle n’aura pas de pause avant dix-sept heures et qu’elle n’a pas eu le temps de manger. Elle a sur les épaules une petite laine. Un petit châle. Parce qu’en plus, ils baissent vraiment un peu beaucoup le chauffage, vous comprenez. Tu t’insurges intérieurement : comment ça, pas de pause ?  Et là, tout l’après-midi, à ne pas bouger. Il faudrait voir la direction, faire quelque chose. Elle sourit tristement, te rappelle quelqu’un. Tu lui souhaites lamentablement bon courage en t’éloignant. Tu reviendras avec une étole pour elle, un cadeau que tu lui remettras, accompagné d’un petit mot. La lettre à la direction, c’est fait. Ch.E

Les notes sont reliées au silence, aux images qui se déplient, aux décisions prises, à celles qui nous échappent, à ce qui pousse à déchiffrer la partition au moment où elle s’écrit. Là, c’était trop grande surface glaçante, demain ce sera répétition du chœur. Et d’autres notes en attente. Lesquelles

#02. Note du châle. Le 11 novembre 22

Sans doute très grand, un carré plié en deux, cachemire pas sûr car dans le vieux petit film de l’entre-deux-guerres elle danse avec dans un jardin … Jeune fille pendant la grande guerre, jeune mère pendant la seconde… Le châle, un grand abri souple et doux qui tourne autour d’elle… et me voilà, quelques années après la fin des combats : ma grand-mère paternelle a posé son châle sur un fauteuil… elle ne le porte plus…  J’ai sept ans peut-être, je m’enveloppe dans le beau tissu frangé, je fais comme elle… elle me surprend, sourit … me donne la main en marchant dans les feuilles mortes, disparait un an après…Ch.E

C’est la deuxième carte. L’image du châle m’a envahie. Après la note, il faisait un peu frais, je me suis enveloppée dans une étole de laine bon marché. J’ai regardé la photo de Mano fiancée, donnée par mon grand-père quand j’avais dix-huit ans: je voulais qu’il me parle d’elle, dont je reconnaissais en moi l’empreinte floue.  Puis j’ai pris le temps de rechercher les châles dans la littérature : celui de Cynthia Ozick, à la trame tragique ; celui de Zeineb, par Leïla Hamouten tissant les horreurs de la colonisation ; celui de Marie Curie par Déborah Lévy-Bertherat qui le transforme en lien onirique entre deux femmes…J’arrête là car le châle grandit à vue d’œil et je dois partir.

#01. Note nuit. Le 10 novembre 22

Imprévue, la note elle-même dans ce qu’elle appelle. La nuit quand elle se présente. Au bord du sommeil. Lancinante. Une douleur qui lance ?  Ou résonne. Elle a deux équivalents : son grave de la corde tendue (la de la harpe) et voix de Denez dans la gwerz  Kiev. Se relever pour l’écrire. Ch.E

Ce matin, une carte de visite posée sur l’ordinateur : inscrite dessus, la note nuit. Il était très tard ou très tôt quand elle s’est imposée, j’ai pris ce qui me tombait sous la main pour la recueillir. Un rectangle blanc dans une boite transparente. Carte de visite sans nom. Alors j’ai décidé que les 40 fois ce serait là, sur les cartes de visite, une déclinaison du carnet. Puis j’ai survolé en ligne les carnets individuels. Image de l’Arche de Noé, toutes les vies embarquées. Après la quarantaine, quelles rives ? Aujourd’hui tri et attente des nouvelles. Dehors les arbres sont roux et la petite voiture bleue de l’aide-soignante un peu âgée et si vaillante a décollé comme toujours à la même heure. 

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

27 commentaires à propos de “#Carnets individuels | Christine Eschenbrenner”

  1. C’est vrai que le ciel n’existe pas. Il prend réalité par déductions. J’ai adoré votre évocation “en creux” et “Pas de marée pour dicter au ciel la conduite du jour”. Merci pour ce beau texte !

    • Merci du retour. Ce texte n’est pas né d’une idée mais d’une évidence criante.
      Moi c’est Christine , toujours maladroite avec la question des commentaires ( et non pas Michèle que je ne connais pas mais que je remercie aussi pour son passage juste avant),

Laisser un commentaire