dialogues #01 | chiffons

L’homme la reçoit dans un genre de bureau, il y a en tout cas un bureau Louis XVI dans la pièce, tout encombré de piles de dossiers. L’homme a un âge certain et l’oeil sévère sous ses sourcils broussailleux, il montre d’un doigt autoritaire le fauteuil qui lui fait face à l’adolescente qui s’y coule d’un air indolent et étend ses jambes démesurées devant elle. Il parle et marche en long et en large derrière son bureau, de toute évidence il assène des remontrances à la gamine. Elle se rencogne dans le fauteuil, enroule et déroule ses jambes qui semblent être les seules parties de son corps en mesure de réagir, tout le reste s’affaissant, se répandant jusqu’à son regard d’un vague absolu, et puis elle met ses mains dans ses poches, comme une façon de se rassembler contre l’intempérie. L’homme se retourne vivement, aboie quelque chose si fort que même de ma fenêtre, le son (si ce n’est le sens) en est perceptible. Elle retire les mains de ses poches, nonchalamment. Un aboiement de nouveau. Elle se redresse un peu. Il fait volte-face – son visage est rouge cuivré à présent – contourne son bureau pour se poster face à la fille qu’il redresse vivement sur son fauteuil. Elle, surprise et mal à l’aise, reste dans la position imposée en abandonnant juste son cou à sa mollesse ( je songe à ces animaux qui font les morts en cas d’agression) sa tête se penche donc en direction de ses pieds ramenés sous ses genoux depuis l’intervention de l’homme qui à présent, toujours aussi furibard déplace violemment des papiers, feuillette des liasses et finit par en extirper une feuille qu’il lit à haute voix, tandis que le corps de la gamine s’écoule de nouveau dans le fauteuil. Je vois la bouche de l’homme s’ouvrir et se refermer de manière très rythmée comme s’il déclamait le contenu de la feuille, avec de courtes pauses, le temps de jeter un regard mauvais sur la fille qui se redresse vaguement à chaque fois, il refait le tour du bureau, lui flanque la feuille sous le nez qu’elle observe sans conviction, il frappe la feuille du revers de la main. Le regard de la petite chaloupe au travers de la pièce, elle recule un peu la tête. C’est à ce moment que la femme débarque son chiffon à la main. Elle a l’air de demander quelque chose. L’homme ne semble pas l’avoir entendue, la gamine lui lance un regard d’appel au secours. L’homme se retourne et semble découvrir la présence de la femme, lui montre la feuille qu’il frappe de nouveau du revers de la main, la panique s’affiche sur le visage de la femme qui s’adresse à son tour à la gamine sur un mode suppliant. La fille regarde ailleurs, nulle part, vers la fenêtre et je crois bien qu’elle m’aperçoit. Nous échangeons un regard. L’homme s’en prend maintenant à la femme, lève ses bras en l’air, les laisse retomber de tout leur poids, la fille regarde ses semelles, la femme regarde l’homme en essuyant ses yeux avec son chiffon à poussière, l’homme, soudain silencieux, les regarde tour à tour l’une et l’autre. Je les regarde tous les trois. La femme se dirige vers la porte qu’elle laisse ouverte derrière elle. L’homme crie en direction de la porte. J’ouvre ma fenêtre et j’entends ce hurlement ” ah ben et c’est tout ce que tu trouves à dire ?”

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement depuis dix ans, beaucoup plus sérieusement depuis trois ans avec la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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