# chroniques #03 | la septième balle

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Écoutez siffler la douleur du monde

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Écoutez la parole des Hommes dans le monde :

C’est pour tous les gens qui courent.
Ils ont que ça à foutre.

J’ai entendu ça, et ça suffit.

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Travaux en cours (beaucoup de Je dans cette rubrique, mais comment ne pas utiliser ce Je, dans une chronique qui a pour sujet mes jeux artistiques, et un artiste grand ou petit a un Je gigantesque).


Pourquoi je ne suis pas un écrivain, pourquoi je suis déçu par la littérature, pourquoi j’ai cette impression qu’un traducteur travaille en moi, qu’il essaie de traduire ce que je veux dire, ou qu’un de ses collègues a ramé pour traduire ce que les autres voulaient me dire, je ne suis pas contre la littérature, ce serait stupide; je suis un étranger incapable d’utiliser sa langue natale, toujours hésitant sur ses mots. Que je sois un écrivain, un mauvais écrivain, ce n’est pas le sujet; on entend souvent ce proverbe idiot: il n’y a pas de mauvais outils, il n’y a que de mauvais ouvrier, celui qui croit en cela n’a jamais travaillé de sa vie avec ses mains; les outils peuvent nous rendre malhabiles, ils peuvent nous tromper, nous trahir; ils sont le résultat d’une réflexion humaine, c’est leur limite, et la nôtre.

Ma difficulté face à un texte littéraire est liée au fait que la littérature utilise les mots, les phrases (un assemblage de mots dynamique) comme outils pour exprimer la pensée de l’auteur. Très tôt, trop tôt, j’ai compris que les mots avaient très peu de pouvoir, qu’ils ne pouvaient pas consoler une peine, remplir un vide : que c’était un bruit que l’on faisait par peur du silence ; que souvent la justification de ces phrases était l’intelligence, une pensée logique et mathématique, et je ne comprends pas comment m’en sortir pour dire la simple beauté d’une fleur avec de l’algèbre, alors les phrases deviennent utiles, elles transmettent un savoir ; ou elles deviennent de simples outils, « passe-moi le sel , merci », demande claire, accusé de réception. Alors, fabriquer de l’Art avec ces simples outils logiques faits pour être manipulés par de l’intelligence, c’est se tirer une balle dans le pied avant de faire des claquettes sur une patinoire (à chaque mot qu’on utilise, il faudrait accrocher la définition que l’on souhaite utiliser précisément, il faudrait débarrasser certains mots de certaines définitions qu’ils traînent avec eux) ; les mots font écran, ils réduisent l’infini, ils expliquent l’inexplicable alors ils tombent comme des feuilles à l’automne. Car quand j’écris je suis pris en étau ente la volonté d’être compris par l’autre, que le raisonnement vienne épaulé l’émotion, et la volonté de faire ressentir à l’autre ce que je ressens et que l’émotion vienne transcendé les mots, qu’ils deviennent plus que du langage, malheureusement le miracle n’a jamais lieu ; l’autre comme moi, avons le pouvoir, pour rendre notre destin supportable, de lire avec un filtre puissant ; un filtre qui rend tout acceptable, tout « lisible » (dans le sens décodable, mais aussi dans le sens où cela devient intégrable à notre récit, à notre compréhension). Il est impossible de sortir de cette peau de singe savant, on y reste enfermé jusqu’au dernier jour.
Alors les artistes qui utilisent d’autres outils : la musique, la peinture, etc.. peuvent croire au miracle, peuvent espérer que le filtre n’opère pas ou qu’il opère moins.

Je ne suis pas écrivain : parce que pour moi la partie est perdue d’avance, je sais que je ne pourrais jamais avec des mots exprimer ce que je voudrais dire, parce que quand je dis : amour ou mort, l’autre, celui qui est de l’autre coté du texte, comprend quelque chose de légèrement différent de ce que je voudrais qu’il comprenne, parce qu’il a son histoire, sa difficulté à dire, parce qu’il projette sur mon texte ce qu’il imagine de moi, de mes intentions, parce que quand j’écris je passe par des raccourcis et des détours qui n’apparaissent pas sur ma page, et qui donnent cette phrase maladroite ; cette phrase le lecteur la prend comme une formule mathématique aboutie, mais elle ne sera toujours que la dernière version d’un gribouillis. J’écris ce texte, car au cours de mes lectures j’ai croisé quelques pages miraculeuses, et quand je les relis ces pages le miracle n’est plus là, je suis sorti du texte, et cette page isolée a perdu son pouvoir, alors je ne sais plus. Est-ce qu’un tournevis a des pouvoirs magiques ?

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La septième balle

Romain Gary faisait de la gymnastique tous les jours de sa vie, il prenait à la fin de sa séance un peu de temps pour jongler avec des balles. Avec les années il devint un très bon jongleur, mais il avait une limite, il jonglait avec six balles, souvent il essayait d’intégrer une septième balle, jamais il ne réussit à jongler avec sept balles. La septième balle devint un objectif impossible.

Vous avez sûrement était confronté à un objectif impossible à atteindre ( ici on parle d’écriture), un jour face à votre écran ou votre cahier, vous avez accepté cette limite, partagez avec nous l’ambition que vous aviez, n’écrivez pas sur votre limite, mais sur ce que vous admiriez, sur ce but.

La découverte du jonglage

« Dans les couloirs de l’école, sous le regard de mes camarades éblouis, je jonglais à présent avec cinq et six oranges et, quelque part, au fond de moi, vivait la folle ambition de parvenir à la septième et peut-être à la huitième, comme le grand Rastelli, et même, qui sait, à la neuvième, pour devenir enfin le plus grand jongleur de tous les temps. Ma mère méritait cela et je passais tous mes loisirs à m’entraîner. »

Extrait de
La promesse de l’aube
Romain Gary

A propos de Laurent Stratos

J'écris des histoires. « Les histoires ne sont pas des T-shirts souvenirs ou des jeux électroniques. Ce sont des reliques, issues d’un monde préexistant, encore inconnu. Le travail de l’écrivain consiste à utiliser les outils de sa boîte à outils pour les extraire du sol, aussi intégralement que possible, en les laissant aussi intactes que possible » S. King

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