1. Écoute le monde
Écoute le chant funèbre du monde que nous assassinons.
2. Écoute les gens
Le Jura est loin. C’est pour la pluie. / C’est vert ici. Mais juste. / Encore un biscuit ou pas ? Ou pas. / Je ne sais pas le français, nur bonjour, merci, volontiers. Bitte schön, s’il vous plait, avec plaisir. / Une gorgée de qualité de vie appenzelloise / Elle s’est habillée avec un sac à patates, la dame. / Au magasin, je voulais acheter monsieur Babar, il est très drôle. / Un ballon ! Vas-y, jette-le à la route. Sur le trottoir. / Voilà, j’ai fait une rivière. Voilà, j’ai fait un rond-point. / Toi, recule de dix mètres. / On veut te nettoyer la figure, t’es plein de chocolat. / J’ai été me cacher, faut pas me gronder. / Bonne journée alors. Merci pareil. / Putain ! / Que sont devenues toutes mes idoles ? / J’aurais pu te faire faire mes commissions au lieu de descendre. / Est-ce que toi tu dînes là ? / Un canard qui monte les escaliers, il va jamais redescendre parce qu’il est dans un piège par un loup. / J’étais obligé de faire ça. / Comme ça, ça sera meilleur. / Enfin presque. / Le soleil va chauffer. / J’enlève aussi mon pantalon. / Et ça, ça s’est cassé en deux. / Ça, c’est un attrape-manchon. / Ça fait cinquante mètres de taille. / Je vais manger ces biscuits en toute sécurité. / Je l’ai envoyé valser. / T’as combien de tracteurs chez toi ? / Je suis une pive avec ces partitions. / Même à Gallway, le golf, il était pas vert. / Juste pas que les baraques brûlent. / C’est moi ou on sent que c’est du fût de chêne ? / Il est moins poilu que moi. / Étancheur, je savais pas que ça existait. / Il fallait prendre sa brosse pour aller sur l’eau. Elle était dans le lac, elle se brossait les cheveux. / Il avait absolument voulu se mettre tout nu. / Le… le… ça, t’as pas ? / Papa, tu peux pas me rajouter du temps ? / 460, un truc comme ça. / Comme ça tu mets du shampoing dans le lave-linge. / À Nicole ? Agricole ! / Il a droit à sa chambre et aller aux toilettes. / On veut y aller gentiment, mon petit ? / Quand ils amènent le mazout, tout ça. / Ceux qui sont morts, ceux qui sont partis, etc. / Il y en a qui compte pour beurre comme moi. / Ce matin, j’ai entendu que tous les trucs sont interdits pour le 1er août. / Ma fois, c’est comme ça. / Raide comme la justice de Berne. / Comment je pourrais dire ça ? / Qu’est-ce que t’en penses ? / OK d’ac à toute. / Une bonne pression bien fraîche, s’il te plaît. / Il faut qu’il prenne sur lui. / Ma cocotte, t’es bien placée pour parler. / Tu veux que je te dise un truc ? / Ils le réchauffent, ils le coupent en aplati après. / Tu peux pas faire triple vitrage. / Avec ses gros yeux, ses lunettes, j’étais morte de rire. / C’était assez correct. / Lui, il reste à la campagne, il s’amuse avec les dames de… / On a ce qu’on a, en fait. / Tu sors du magasin, t’as qu’un sac, t’as cent balles. / Mon grand-père, il verrait ça, il me tuerait. / Le pire, c’est quand même le train. / Aller marcher après le fitness, je pense que ça fait beaucoup.
3. Écoute tes dimanches
Le poulet cuit dans le four. L’enfant lève le bras puis il le rebaisse pour transformer les pommes de terre en frites à blanchir. Il faut toujours les passer deux fois dans l’huile, c’est le secret. On boit l’apéro. Du sirop pour les enfants. Grenadine parce que c’est fête. Un Cynar. Une Suze à l’eau. Un verre de Chasselas. On est tous autour de la table, serrés, bruyants, affamés. Le poulet, l’enfant a horreur de ça. Il n’aime que la peau avec les épices. Les ailes à la limite. Mais le blanc, pas question d’y toucher. Juste une fourchette pour goûter. Impossible. Des frites, il en reprendrait bien, mais d’abord il faut avaler ce fichu poulet. Et des petits pois carotte en boîte. L’enfant ne sortira pas de table avant d’avoir fini son assiette. Il n’aura pas de dessert. Il pleure. Au bout d’une heure, on renonce. On va chercher des glaces. Des sucettes, elle appelle ça. Des glaces à l’eau fusées avec un chapeau de chocolat. Un café. Pas trop chaud. On sort de l’armoire la pomme, le pruneau, la poire à Botzi. Et la boîte de biscuits. L’enfant a droit à deux croquets. Il en veut trois. Non, deux. Trois. Il finit par en avoir trois. Puis on pourrait faire un jeu. Les cartes, l’enfant n’aime pas ça. Il se fait tout le temps engueuler. Alors pas de jeu. On se cugne sur le canapé pour regarder Jacques Martin puis on s’endort devant le Grand Prix. L’enfant ne regarde que le départ, si jamais il y a un accident puis il monte dans sa chambre. Quand il pleut, il est tranquille. On renonce à la promenade. On se recouche. On attend. Le soir, il y a du poulet froid, et c’est pire que chaud, surtout qu’avant de souper pas le choix, il faut aller à la messe, c’est dimanche, c’est comme ça, on n’a pas envie d’aller à la messe, mais il faut, ça ne se négocie pas. Le poulet, au bout d’un moment, ils renoncent. La messe, jamais. L’enfant à la messe fait les gestes. Il ne sait pas s’il croit à tout ça. Il sait seulement que c’est long et qu’on n’y comprend rien. Il attend que le curé dise allez dans la paix du Christ, se dépêche de répondre nous rendons grâce à Dieu, puis si on s’est bien tenu on pourra regarder Julie Lescault un moment puis laver les dents et au lit parce que demain c’est école, ne cessent de répéter, comme si on n’avait pas compris.
4. Écoute l’écriture
L’écriture par bribes même dans la continuité. J’écris vite, ça déferle, ça dure 5 minutes. À la radio, les écrivains disent qu’ils y passent des heures, tous les jours. Je suis à peu près certain qu’ils mentent (ça me rassure de penser ça). Plaisir d’écrire ? Peu. Trop peu. Est-ce qu’écrire plus augmente le plaisir d’écrire ? Est-ce qu’on écrit pour le plaisir ? Peu. Trop peu ?
L’homme fronce les sourcils. Il rapproche son visage du celui de la femme. La barbe poivre et sel avec des endroits blancs, sur le menton, sur les joues, et des endroits noirs, les favoris, la moustache ; la lèvre inférieure, lisse, rose, sans sourire ; des cernes sous les yeux, marron, intenses, interrogatifs ; l’arête du nez droite, régulière, peut-être refaite ; des sourcils en points circonflexes ; des rides sur le front, deux lignes profondes puis de plus petits sillons ; des oreilles sans lobe, légèrement cachées par les cheveux noirs coiffés vers l’arrière, brillant sous la lumière orangée du couchant ; voilà le visage de l’homme. Elle a une mèche blanche, teinte, la chevelure d’un noir moins prononcé que l’homme, une peau plus claire, la bouche entrouverte, l’œil très ouvert ; la lèvre de l’homme s’élargit, s’ouvre, avance ; celle de la femme ne bouge pas, saisie pourtant d’un imperceptible tremblement ; les nez se confondent, celui de la femme plus arrondi, collé au cerne sous l’œil de l’homme ; les sourcils se confondent, d’un même noir ; les rides s’effacent ; les têtes balancent lentement, au même rythme ; on ne distingue plus les visages ; on ne sait plus qui soupire, qui pleure, qui souffle ; c’est une seule tête monstrueusement belle, un seul corps, une seule peau. (extrait de mon projet, en gros plan)
5. Écoute les questions
Chaque jour, chaque jour magnifique, que porte-t-il sous ses semelles, l’homme ? L’homme porte le vent sous ses semelles de vent. Que porte le vent à l’homme chaque jour ? Le vent porte le feu et chaque jour est un désastre. Que porte le feu ? Le feu porte la mort, chaque jour davantage. Que porte la mort ? La mort ne porte rien, elle charrie, elle broie, elle dévaste ? Quelle sera la mort de l’homme ? L’homme est déjà mort. Déjà ? Déjà. L’homme a-t-il toujours été mort ? Il le sera demain. De quoi demain sera fait ? L’homme fera demain. Qui est l’homme ? Comment s’appelle-t-il ? L’homme n’a pas de nom. Et la femme, qui est-elle ? Comment s’appelle-t-elle ? L’homme appelle la femme mais elle ne répond pas. Et la femme appelle-t-elle l’homme ? Elle hésite, elle a peur ? De quoi a-t-elle peur ? De l’homme, de la mort, du feu. A-t-elle raison d’avoir peur ? Mille fois raison. L’homme a-t-il sa raison ? L’homme a raison de l’homme. L’homme a-t-il raison aussi de la femme ? La femme a toujours raison. La femme un jour aura-t-il raison de l’homme ? Il le faudra bien. Que faut-il à l’homme ? Il lui faut la raison mais la raison lui faut. L’homme est-il vrai ? Est-il faux ? La femme est vraie, l’homme est faux. Est-ce ainsi pour tous les hommes et pour toutes les femmes ? Non, ce ne sont que des clichées, des réponses toutes faites, des mots qui improvise pour éviter que les questions restent lettres mortes. Qu’est-ce qui fait mourir les lettres ? Les facteurs font mourir les lettres en lisant à travers l’enveloppe. Pourquoi les facteurs font-ils cela ? Les facteurs n’ont pas grand-chose d’autre à faire, il n’y a plus de lettres. Pourquoi n’y a-t-il plus de lettres ? Parce qu’elles s’effacent. Pourquoi s’effacent-elles ? Parce que les lettres s’envolent. Où s’envolent-elles ? Vers d’autres cieux. Où sont les autres cieux ? Ils sont morts.