# Chroniques #04: Tenir par dignité

PREMIÈRE SORTIE                            

1 DU MONDE
Pas question de perdre la foi
Face aux enfants qui croient au fées
Pas question de geindre devant l’écran
Exigeons total respect
Et déférence au vivant


Ensemble et maintenant partons
En résistance
Ensemble
Maintenant.


2 | SOIR
Soir d’été 2026. L’odeur de fumée depuis des jours même si les collines de l’arrière-pays et le plateau de Valensole ne sont plus voilés. On voudrait savoir si ça brûle encore ou si c’est seulement l’odeur des cendres qui persiste. Ailleurs on sait. Ça flambe et même des braises tombent du ciel.  Les cigales redoublent d’ardeur alors que le jour tombe, les martinets qui traçaient à toute allure des cercles dans des premières soirées de l’été se sont tus, nous espérons que les petits cuisant sous la chaleur des tuiles du cabanon ne se sont pas jetés du nid. Les adultes autour de la table laissent venir la nuit, la lune au trois quarts, jaune avant de blanchir, l’étoile du berger dans le ciel encore clair derrière les chênes. Les adultes se taisent devant les enfants, c’est l’heure du bilan, chacun a regardé, écouté, lu, les nouvelles du monde qui flambe et qui guerroie. On comprend les générations de migrants de persécutés, de résistants, d’exilés, de déportés qui n’ont rien dit aux enfants. On veut qu’ils grandissent en paix, on gardera le silence jusqu’à les mettre au lit derrière les moustiquaires. C’est l’heure des moustiques tigres attaquant les jambes nues sous la table, les guêpes sont couchées, la nuit vient, le vent léger, non ce n’est pas du mistral alors on reboit un verre de rosé. Une dernière fois les pies jacassent mollement près de leur nid et déjà la chevêche. Il fait noir du côté de l’église St Pancrace plantée sur sa colline, sa forme massive maintenant se découpe sur le ciel. L’ombre est violette au pied des chênes mais à la cime encore des lueurs, des petites écharpes de bleu tendre alors que déjà les étoiles par-dessus le toit. On va échanger à mi-voix, quel air respire-t-on là-bas, ont-ils passé la frontière, as-tu des nouvelles de  … ? On n’allumera pas, jusqu’à ne plus voir nos visages et seulement nous deviner dans la pénombre où s’installe une pâle clarté lunaire, déposant son voile feutré sur cet encore tranquille morceau de terre.

3 | NONAGÉNAIRES
–  Allez au revoir, je t’ai pris ton temps
– C’est pas grave on est à la retraite
– La retraite ! Tout ce qu’il y a à faire à la retraite !
– Viens me voir quand tu veux
– D’accord, tu fais la sieste toi ?
– Parfois, mais tu peux venir, même si je dors je suis immédiatement debout et opérationnelle, les idées claires
– T’as raison c’est pas à nos âges qu’on va commencer à geindre sur un canapé
– Surtout qu’on sait pas le temps qui reste
– C’est pas la question, c’est que le temps on l’a pas.
– Au fait je vois ta plaie à la tempe. Ça va ?
– Ça va, ils ont rien trouvé on m’a enlevé les fils. J’en ai fini avec les radios, toubibs, dermato, infirmière. J’avais l’impression de faire que ça.

4 | Projet en cours : LA QUESTION
Cette semaine, il est question de commencer à saisir tous les écrits dormant dans les cahiers depuis des années, avec un élagage drastique destiné on l’espère, non pas seulement à alléger le bagage et l’envahissante matière, mais aussi à relancer la sève et voir ce qui tient.
Fort bonne surprise, retrouvé un texte sur le château d’If que je rêvais de retravailler pour l’écrit en cours, sans avoir aucun espoir de le retrouver en cherchant.
En évoquant le souvenir poignant des emprisonnés du château, vient la question de wikipedia et des informations historiques :
Jusqu’à quel point peut-on donner des informations au lecteur, qui ne seraient que de la copie (réécrite) et qui pourtant sont nécessaires car ont touché le cœur du narrateur ?
 » Immédiatement saisi d’une mélancolie-tristesse intense à cause de tous ces hommes morts ici et de mes contemporains en goguette au château. Ce n’est pas un monument historique que l’on visite, c’est une prison posée sur la mer. Les murs suintent de douleur et de sang et des familles en short prennent des clichés. Tous les hommes passés ici sont-ils, parce qu’on visite, moins oubliés que d’autres ? Les prisonniers anonymes politiques (démocrates) et religieux (protestants), le véritable abbé Faria enfermé dans ce cachot si oppressant que même libre en visite touristique on n’arrive pas à y entrer (avec une honte intérieure), Jean Baptiste Chataud commandant du Grand Saint Antoine qui a ramené la peste en 1720 (dit-on car il y a d’autres versions), il revenait de Syrie et du Liban chargé de marchandises et, par volonté du propriétaire de la cargaison, il débarque à Marseille malgré la peste à bord, quarante mille morts à Marseille cent mille en Provence (on souhaite au propriétaire d’être mort de la peste), et puis tous les quarante-huitards emprisonnés en 1848-1849 et les nombreux communards de 1871. Ils ont gravé leurs noms dans la cour… »

5 | PAR DIGNITÉ
TENIR par l’écriture devant le manque de sens global, et, quand l’écrire s’éclipse voire s’enfuit,
TENIR alors par la pratique du groupe, s’ancrer dans un chaudron où le faire délivre de l’impuissance et du non-faire, 
TENIR pour ne pas montrer que l’on flanche aux générations qui suivent et leur laisser du courage, de la foi, du rire, de la force, même si parfois on fait semblant, même si parfois ils le savent
TENIR parce qu’on les a fait naître
TENIR absolument parce qu’être homme c’est depuis toujours tenir, et ceux qu’on admire ont résisté
TENIR par dignité
DEBOUT

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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