1 – Après Saint John Perse
Fierté de celles et ceux qui savent entendre
Fierté de celles et ceux qui savent écouter
Fierté de celles et ceux qui veulent entendre
Fierté de celles et ceux que l’écoute guide sur les chemins de leur propre pensée.
Fierté de celles et ceux qui entendent le cheminement de la pensée d’autrui pour s’y ouvrir.
2 – Le réel, le réel, encore le réel –
Collections
Collecter ou collectionner. L’un mène-t-il l’autre ? On commence par collecter et puis un jour on s’aperçoit que le carton plein d’objets qu’on estime ‘aller ensemble’ est plein, que les choix se sont faits au fil des ans, qu’on n’a même pas vu l’emplissage en cours. Alors une autre question se pose : continue-t-on ? Ouvre-t-on une seconde boîte, ce qui, à n’en pas douter, entraînerait inévitablement une troisième, une quatrième, qui sait…et la collecte devenue collection pourrait bien se percevoir comme envahissante. Et puis, partager ou ne pas partager ? Ma plus large collection, celle que j’ai dû arrêter, était un assemblage de lapins. Ça avait commencé avec le lapin en peluche de mes trois ans (volé sur l’avenue du Général Leclerc en présence d’une grand-mère trop âgée pour pouvoir me rattraper), et puis ça avait continué. Copies de lapins de musées, ou lapins sculptés dans des essences d’arbres diverses, objets inutiles que nos ancêtres savaient fabriquer dans leurs hivers aux occupations restreintes par le froid et la nuit… et puis des lapins en papier (Chine), en terre cuite (Grèce), en verre, certains plus lièvres que lapins, taille des oreilles ou pattes arrière. Bref, c’était mon animal totem, j’aimais ces bêtes en vrai, j’abhorrais le moment où mon grand-père retournait la peau douce de celui qui serait servi au déjeuner du dimanche.
On m’offrait le carnet avec couverture lapin, le cahier avec couverture lapin, les livres sur le sujet (Ah, Watership Down…), le T-shirt avec flocage lapin, le tableau de Dürer en reproductions de tailles variées, de la carte postale à la copie dimensions réelles. Bref, on savait que je collectionnais les lapins, on ne le savait que trop bien. Plus besoin de chercher quoi m’offrir à un anniversaire ou un Noël. Un bijou avec un lapin (j’ai encore une bague très jolie), un bol de petit déjeuner, un mug dont l’anse est formée par les oreilles d’un lapin….
Un jour, j’ai affirmé haut et fort que j’arrêtais, je l’ai fait savoir. Il leur faudrait alors réfléchir un peu plus. J’ai reçu beaucoup moins de cadeaux.
Collections- Inventaire
Les lapins, donc.
Les marques-pages : le carton est plein, les parois en sont bombées. Je n’utilise jamais de marque pages dans mes livres, je choisis plutôt la dernière carte postale reçue d’une amie, que je garde ainsi près de moi, ou bien la photo retrouvée dans un autre livre, voire, récemment, un vieux ticket de métro avec son trou garanti d’origine…
Flacons de verre, de petite taille. Une tentative de les utiliser pour une collection de sables collectés à divers endroits. Abandonnée.
Cailloux : il y eut un temps où j’avais affirmé vouloir devenir géologue, alors bien sûr….Quoi de plus représentatif de l’Islande que ce morceau de lave rouge ou d’obsidienne noire, prélevés au pied des glaciers – volcans qui façonnent le paysage, ou de la plage bretonne que ce fragment de granit soi-disant rose choisi tout petit pour ne pas alourdir le sac à dos, et encore ce calcaire porteur de la trace fossile d’une sorte d’escargot découvert dans le chemin d’accès à la nouvelle maison, le silex taillé datant d’on ne sait quelle préhistoire, et même ces cristaux de quartz inclus dans un joli caillou rosé ramassé sur quelque chemin de montagne, en compagnie d’un ami guide-géologue, caillou qui est donc porteur d’un souvenir humain tout autant que physique….
Cartes postales ; deux tiroirs pleins en attente d’un destinataire, selon l’occasion ou ses goûts présumés. Habitude d’en envoyer systématiquement, devenue plus sporadique. En Italie, au cours du denier voyage à Turin, je n’ai jamais pu trouver une boîte à lettres. Les cartes postales écrites sont revenues avec moi et ont rejoint la collection, avec leurs timbres.
Carnets neufs : deux pleins tiroirs ici aussi, formats et couvertures variés, destinés à être choisis pour telle ou telle occasion d’écriture (voyage, atelier, recueil de pensées, notes au fil de l’eau…) ou pour offrir à qui aura une occasion du même genre.
Carnets usagés : pleins de bribes de textes, de notes diverses, de liste de courses ou de choses à faire, de numéros, de chiffres sans légende dont on a oublié l’origine. Pas classés, certains datés, pas tous. Ordre variable et modulable, selon qu’on est allée piocher dans le carnet rose l’idée de la prochaine consigne d’écriture ou bien dans le noir pour les quelques pages vierges dont on a justement besoin.
Boîtes en métal : de ces boites anciennes qui ont jadis contenu bouillons en cube, chocolat, lait en poudre, biscuits variés. Beaucoup ont disparu dans les déménagements. Sans regret.
Accumulations, collectionnite aiguë disait mon père. Je suis guérie. Je crois.
3 – Avec Clarisse Lispector : croyances et superstition, aphorismes et proverbes
Ma grand-mère me semblait disposer d’une sentence pour chaque circonstance. Quelques exemples :
- La féminitude :
Il faut souffrir pour être belle.
Une glace cassée : sept ans de malheur
Tu t’es levée du pied gauche ?
Ferme le capot, on voit le moteur.
Mets le pain à l’endroit : je ne l’ai pas gagné sur le dos.
- La météo :
Noël au balcon, Pâques aux tisons.
Neige qui tombe engraisse la terre
…..
- La vie en général :
On ne passe pas sous une échelle.
Un chat noir qui traverse de gauche à droite….
Treize à table : il faut un quatorzième (ou bien renvoyer un invité!)
Cristal qui sonne : un marin mort en mer.
À bon chat, bon rat (celle-ci reste un mystère)
Offrir un couteau casse l’amitié (il faut donner un ‘sou’ pour la reconstituer)
Mange ta soupe, ça fait grandir.
Il en mangerait sur la tête d’un pouilleux (tellement il aime ça!)
4 – Objets déconstruits/cassés
Une Pierre d’Eilat montée sur une bague en argent. Pas une pierre précieuse mais une merveilleuse couleur, celle d’un voyage au loin. Un cadeau d’une amie juive qui avait fait son premier voyage en Israël, pour y tenter aussi l’expérience du kibboutz. Pour je ne sais quelle raison, je tenais à ce modeste bijou. Il ne portait aucun souvenir pour moi, cette amie existait toujours et nous étions proches encore, mais je ne quittais pas la bague, quelles que soient les circonstances.
À mon tour je suis partie, moins loin qu’elle et pour une expérience plus classique : devenir la ‘French Mademoiselle’ dans un lycée anglais pendant une année scolaire.
L’amant du moment avait une voiture et de l’argent, traversait la Manche régulièrement pour me rejoindre. Nous vivions une relation amoureuse enthousiaste et généreuse. On n’avait pas encore de téléphones portables, mais on se parlait souvent, tant pis pour les factures.
Et puis un soir, la pierre de la bague s’est cassée. J’ai cherché le morceau manquant partout au sol de la chambre que je louais, l’ai retrouvé. Je m’apprêtais à faire une réparation sommaire à la colle forte quand le téléphone a sonné. C’était lui, la voix altérée : il ne viendrait pas pour le moment, il venait de retrouver le corps de son père suicidé dans son bureau.
Je n’ai pas mené d’enquête, mais j’étais certaine (et le suis toujours) que la pierre s’était cassée exactement au moment où cet homme appuyait sur la gâchette du fusil qu’il avait placé sous son menton. Mon futur beau-père ne le deviendrait donc jamais.
J’ai recollé la pierre à la colle forte, et puis j’ai remisé la bague dans une boîte dont elle n’est plus sortie. Plus tard, j’ai recherché cette belle pierre turquoise pour d’autres bijoux, sans jamais me résoudre à en porter à nouveau.
Ce bijou abîmé reste témoin d’un amour de jeunesse. De temps à autre, je le rencontre au gré d’un rangement ou d’une recherche d’autre chose.