Comme chaque matin

Le rire qu’il aura et qui ne consolera pas à cause de la moquerie qu’il véhicule depuis ses grandes dents découvertes en riant, blancheur préservée par-delà les années, pour indiquer qu’il faut garder distance, ne pas attribuer valeur à ce qui s’est passé, aux paroles de la vieille, qui finit par perdre même intention de consolation pour ne plus qu’être cela, se moquer d’elle, parce que tant de fois déjà, de répétitions, de mots qui ne portent pas, auxquels on n’ouvre pas la porte, parce qu’elle est emmurée oui, c’est cela, il a épousée une emmurée vivante et il n’y a plus que cela à faire en rire, et le rose des gencives découvertes comme offert le dedans de lui c’est sa façon de lutter et de tenir la route malgré la lassitude de tous les matins la même situation, il entend la porte d’entrée puis très vite c’est son pas, le chuintement de ses pantoufles sur la moquette verte du bureau, et quand elle entre dans la cuisine, elle le regarde à peine que déjà commence la litanie, il sait tout ce qu’elle va dire, c’est tous les matins pareils et parfois elle lui reproche de ne pas l’écouter, mais l’écouter il ne fait que cela, chaque matin et il se souvient du premier matin comme il avait eu l’impression que quelque chose avait changé, allait changer, sur elle il le voyait, son visage portait une sorte d’allégresse, son corps une espèce d’insouciance et pourtant le terme même, insouciance, on ne pouvait pas dire qu’on avait pu souvent lui appliquer, elle insouciante, il avait beau chercher dans sa mémoire, un événement, dans le temps, celui d’avant, non, même lorsqu’ils étaient fiancés, il ne l’avait pas connue insouciante comme ce matin-là, le premier, et tous ceux qui viendraient après et lui ressembleraient mais depuis longtemps anéantie l’insouciance ou l’impression qu’elle lui avait donné ce matin où elle avait dit en enfilant son manteau par-dessus son tablier, et retirer ses pantoufles pour ses chaussures de ville, je vais au 98 voir comment vont les vieux et il ne faut pas s’y tromper mais c’est affectueux dans son parler, celui de sa famille quand on n’a pas à disposition des qualificatifs habituels pour dire le sentiment, parce que c’était la première nuit qu’ils passaient ailleurs qu’au 89, dans la chambre en face de la leur, juste en face pendant toutes ces années, que juste le couloir étroit et une porte en bois avec des joints pas très étanches car c’était une chambre qui menait au grenier, pas vraiment une chambre même si elle avait fenêtre sur le devant de la maison, et la peur de faire grincer le matelas qu’il sentait dans son corps quand il se tournait vers elle, enfoncée dans le milieu du lit où le matelas de crin semblait vouloir l’avaler, la lui soustraire, et les mots qu’elle lui chuchotait à l’oreille, doucement, pas de bruit, ils vont entendre, et on peut se demander comment elle a réussi à tomber enceinte par trois fois, et cette nuit sans eux dans la chambre en face pour la première nuit, il ne savait pas si elle avait bien dormi ou pas si bien finalement d’une habitude changée et parfois ça suffit à perturber le sommeil capricieux à leur âge, et depuis lors chaque matin en rentrant elle s’asseyait en lui tournant le dos et c’est à partir de lui, des mouvements qu’il aurait ou pas, qu’il saurait vraiment comment ça s’était passé, sur une échelle réduite allant de mal à très très mal mais jamais non jamais, un mot gentil pour sa fille, un merci , un sourire, rien que des reproches ou des méchancetés elle raconterait et il finirait par replier le journal qu’il lisait pour le poser sur le radiateur, même tout ce qu’il pourrait dire, ne changerait rien au chagrin à la révolte à la colère ravalée de sa femme, à laquelle il ne pouvait rien. A laquelle il avait pu au début lorsqu’ils s’étaient rencontrés, pu croire qu’il aurait ce pouvoir, pour cela qu’il l’avait épousée pour la séparer de sa mère, ce couple infernal que formaient ces deux femmes, l’une la mère de l’autre, mère d’elle seule à une époque où on a nombre élevé de grossesses, et le père trop gentil et ne faisant pas le poids, toujours occupé ailleurs, pour fuir l’atmosphère irrespirable de la cuisine, au travail et quand rentré, parti travailler jardin de chez eux ou de chez les autres pour ramener un peu d’argent en plus ou pour aider lui ou lui qui ne pouvait plus, n’avait plus la force. Il savait qu’il avait échoué et peut-être baissé les bras trop vite, à cause de son amour qui n’avait pas tenu dans la durée ou alors étouffé de cette promiscuité avec elle, la vieille, toujours présente, toujours disant le contraire de ce qu’il disait, et à force il avait laissé tomber. Il est encore là parce que sans lui, toute seule, elle ne pourrait rien. Alors il reste là dans la cuisine sur cette chaise qu’il a tiré depuis longtemps contre le radiateur pour chercher lumière et chaleur aussi, le volet elle ne le monte jamais jusqu’en haut, il est vieux, peur qu’il ne reste coincé, elle accoutumée à ce manque de lumière qui fait triste toute la cuisine rénovée malgré les armoires en chêne du modèle le plus cher , l’évier double marron et la hotte couleur cuivre et la nouvelle tapisserie qu’elle a choisie, des arabesques de verts et d’orange pour faire gai sans doute pour lutter contre la morosité ambiante et au début il était d’accord avec elle sur les choix, il se disait que ça ferait joli. Ce qu’il ne regrette pas c’est le nouveau radiateur rajouté tout le long de la fenêtre qui ouvre sur le poulailler avec son volet levé à moitié mais aujourd’hui il voit son dos tressauter et elle ne parle plus, ça s’est passé plus mal que d’habitude, elle semble toujours tomber des nues, ignorer ce que lui sait à l’avance, en partant pour le 98 sur le trajet, qui n’est pas très long, la maison où  ils vivent à présent est dans la même rue juste au-delà du tournant, elle pense surtout à ses pieds qui lui font mal dans ses chaussures, depuis qu’elle ne travaille plus, elle reste en pantoufles du matin au soir, elle en a une autre paire pour aller étendre son linge ou pour aller nourrir les poules, les pantoufles d’avant qui sont vraiment très abîmées servent pour aller au jardin, mais pour aller sur la rue, il faut quand même s’habiller un peu, elle a été directrice d’école, elle ne voudrait pas rencontrer quelqu’un, même si dans sa rue, il ne passe pas grand monde, ou alors en voiture, et personne qui jamais s’arrête, juste un signe de tête par la fenêtre de l’auto et déjà dépassée, en rentrant après sa visite au 98, elle ne pense plus à ses pieds, ça l’étouffe dans la poitrine, elle presse le pas tant qu’elle peut, elle veut rentrer chez elle, être à l’abri dans sa cuisine, loin d’eux, de sa mère et de son père aussi qui n’a jamais rien vu, jamais rien entendu, elle peut le prendre à témoin, non, désolé, il n’écoutait pas, alors qu’elles se hurlaient dessus, il dit qu’il n’a pas entendu, mais déjà avant son sonotone, il disait pareil, on ne peut pas se fier à lui, il est toujours du côté de sa femme, comme s’il avait peur des représailles, elle se penche pour pousser la barrière de bois qui sépare le jardin de la rue, elle tourne la poignée noire de la porte d’entrée qui racle un peu le carrelage, encore une journée d’humidité, elle a chaud et enlève son manteau avec un soulagement qui ne dure pas, quelque chose qui l’étreint au niveau de la gorge et elle sait que ça ne tardera pas à descendre au niveau de la poitrine, l’estomac plus exactement, elle se dit qu’il lui faudra prendre son Gaviscon à midi, elle a hâte de lui raconter, un besoin impérieux, sa seule porte de salut, tu ne sais pas ce qu’elle m’a dit, tu m’écoutes au moins elle dit et son ton n’est pas tendre, elle réclame, elle exige, elle est colère dans la voix, il sait que ce n’est pas contre lui, il se sent fatigué de plus en plus souvent, de ces journées qui se ressemblent toutes depuis qu’il n’enseigne plus. L’écouter, c’est tout ce qu’il peut faire, mais aussi il se moque pour rester à distance, il la traite comme une petite fille, et de son ironie prenant ses fils à témoin dès qu’ils viennent en visite lui aussi sait très bien comment la mettre plus bas que terre. Parce que jamais elle ne pense demain je n’irai pas, demain quoique lui ait dit la vieille, elle retournera au 98 voir comment vont les vieux, ses parents.

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

Une réponse à “Comme chaque matin”

  1. j’ai lu d’un coup en continu, il y a ce souffle qu’on réclame sur un texte long pour se passionner, se hérisser, continuer jusqu’au prochain point et puis jusqu’à la fin
    beaucoup aimé
    c’est précis et très évocateur pour moi
    j’ai retenu cette phrase qui a fait tout de suite écho : « quand on n’a pas à disposition des qualificatifs habituels pour dire le sentiment ».
    Merci Anne…

Laisser un commentaire