#chroniques #07 | ceci dit

1 Le monde… 

Je dis seulement oui. Le reste appartient au monde.

2 Ceci dit

Admettons que je regarde mon téléphone sans attendre personne, ce qui est vrai

Admettons qu’une notification apparaisse, ce qui est vrai.

Admettons que je la reconnaisse avant même de la lire, ce qui est vrai

Admettons que je me trompe, ce qui est vrai aussi

Admettons que ce message soit arrivé pendant la nuit, ce qui est vrai

Admettons qu’il ait été envoyé à  trois heures dix-sept, ce qui est vrai.

Admettons que trois heures dix- sept ait une importance quelconque, ce qui est faux.

Admettons que je lise le message une première fois, ce qui est vrai.

Admettons que je le relise parce que je crois y trouver quelque chose qui m’est destiné, ce qui est vrai.

Admettons qu’il ne me soit pas destiné, ce qui est vrai.

Admettons que je le sache avec certitude, ce qui est faux.

Admettons que je ferme l’application, ce qui est vrai.

Admettons que le téléphone reste posé sur la table, ce qui est vrai.

Admettons que je l’oublie, ce qui est faux.

Admettons qu’une photo apparaisse à son tour, une fenêtre ouverte, un morceau de ciel, une chaise vide, et que cette photo ait été prise quelque part, ce qui est vrai.

Admettons que je reconnaisse l’endroit, ce qui est faux.

Admettons que quelque chose en moi le reconnaisse, ce qui est vrai.

Admettons que le téléphone sonne, je ne réponds pas.

Admettons que celui qui appelle ne sache pas que j’attends, ce qui qui est vrai.

Admettons qu’il sache exactement où je suis, ce qui est faux.

Admettons que j’attende qu’il rappelle, ce qui est vrai.

Admettons qu’il ne rappelle pas, ce qui est vrai.

Admettons que cela ne me fasse rien, ce qui est faux.

Je n’admets jamais que…

Je dis seulement oui à ce qui arrive.

 

3 Les guigui

Quand je pense aux vacances en Normandie, je vois la mer. Grise, souvent confondue avec le ciel. J’avais une dizaine d’années. À marée basse, elle reculait si loin que la plage devenait immense. Nous marchions vers l’eau entre flaques, algues et coquillages. Nous ramassions les plus beaux, les plus blancs. Nous avions toute la journée. La mer pouvait être loin, elle nous attendrait.

Il y avait les Guigui. Elles se fabriquaient devant nous, dans une roulotte de forains très colorée, trop haute pour que nous voyions le comptoir. Nous apercevions seulement, par-dessus le rebord, des espèces de poternes auxquelles elles étaient suspendues, telles des écheveaux de laine. Une pâte molle aux parfums de menthe, vanille, fraise, chocolat, caramel. Elles durcissaient et collaient aux dents. Nous choisissions notre parfum en regardant ces grappes colorées sans voir les mains qui les fabriquaient. Le caramel était le plus tenace. Je revois la roulotte, ses couleurs, sa hauteur, ces étranges entrelacs derrière le comptoir invisible.

Je me jetais dans les vagues. Mon frère me prenait parfois sur son dos et nageait là où je n’avais pas pied. Je m’accrochais à ses épaules. Je sentais son corps avancer sous le mien, les vagues nous soulever. Depuis la mer, la plage paraissait très loin. Les adultes devenaient des points. Je n’avais pas peur. Mon frère savait nager. Cela suffisait. Puis il revenait vers le bord et je cherchais le sable avec mes pieds. Retrouver le fond était presque aussi important que de l’avoir perdu.

A marée basse, la mer semblait avoir disparu. Nous marchions longtemps sur le sable devenu de plus en plus humide, entre les rigoles, les flaques et les coquillages. Puis l’eau revenait. Une flaque se remplissait, une rigole se faisait  ruisseau, nos traces disparaissaient. Il fallait repartir. Nous ne connaissions rien aux marées. Nous savions seulement que la mer partait et revenait.

Mon cousin avait mon âge. Nous jouions avec presque rien. Une pelle devenait une épée, un bâton un fusil, un coquillage une pièce de monnaie. Nous nous disputions pour un seau, une règle, un château. Les disputes duraient peu. Nous recommencions sans nous réconcilier. Une nouvelle idée suffisait. Nous courions, nous nous cachions, allions trop loin et revenions quand les adultes nous appelaient. Je ne me souviens pas de nos histoires. Seulement de lui à côté de moi, dans un temps qui semblait ne devoir jamais finir. Nous faisions des concours de châteaux de sable. Les pelles creusaient les douves, les seaux faisaient les tours, les coquillages décoraient les murs. Nous voulions le plus grand, le plus beau. Parfois une tour s’effondrait au moment où nous retirions le seau. Nous recommencions. Puis la mer montait. Elle remplissait les douves, détrempait les murs, emportait les coquillages. Nous réparions encore jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à réparer. Le lendemain, nous construisions un autre château.

Après dîner, les adultes jouaient au bridge dans la salle à manger. Nous ne comprenions pas les règles, mais nous comprenions les petites engueulades. Un partenaire n’avait pas joué comme l’autre le souhaitait. Une remarque, un regard, une voix sèche. Comment pouvait-on se fâcher pour une carte ? Puis la partie continuait. Les cartes circulaient, les voix montaient et redescendaient. Le lendemain, ils rejouaient. Nous avions la plage et les châteaux. Ils avaient le bridge.

Il y avait du vent, parfois de la pluie. Les maillots restaient trempés, les serviettes séchaient mal. Le sable était partout, dans les chaussures, les poches, entre les doigts de pied. Nous attendions l’éclaircie. Dès qu’elle arrivait, nous repartions. Une plage mouillée restait une plage. Nous pouvions courir, creuser, trouver des trésors. À dix ans, attendre ne semblait pas être perdre du temps. Attendre le retour du soleil, la marée, le moment de retourner dans l’eau faisait partie des vacances.

Le soir, je me souviens du sable qui tombait encore des vêtements, des cheveux luisants d’eau, des serviettes suspendues. Nous étions fatigués mais ne voulions pas dormir. Avec mon cousin, nous parlions de demain : la plage, les vagues, les châteaux, les Guigui. Demain était certain. Les adultes avaient leurs conversations et leurs cartes. Puis on nous envoyait au lit. Nous savions que le lendemain nous retrouverions la mer. Nous ne pensions pas à la fin des vacances.

Aujourd’hui, tout revient en morceaux : la mer très basse, le dos de mon frère dans l’eau, mon cousin avec une pelle, les coquillages sur les châteaux, les cartes sur la table, une Guigui au caramel qui colle aux dents. Je ne sais plus combien d’étés tout cela représente. Je retrouve seulement la sensation d’un temps qui semblait sans fin. Les vagues, les coquillages, les voix. Et parfois, sans raison, arrive encore le mot Guigui.

4 disons que

Disons que je sois une psychothérapeute attentive, ce qui n’est pas vrai. Disons que je sache écouter sans préparer ma réponse, ce qui n’est pas vrai. Disons que je ne cherche pas dans les paroles de l’autre quelque chose qui me concerne, ce qui n’est pas vrai. Disons que je sache reconnaître une peur sans vouloir aussitôt la faire disparaître, ce qui n’est pas vrai. Disons que je puisse rester devant une souffrance sans lui chercher une raison, ce qui n’est pas vrai. Disons que je comprenne ce que l’autre ne dit pas, ce qui n’est pas vrai. Disons que je sache parfois me taire au bon moment, ce qui n’est pas vrai. Disons que je sois capable d’aider quelqu’un à se rencontrer sans lui montrer le chemin, ce qui n’est pas vrai. Disons enfin que, dans ce que j’écoute de l’autre, je ne découvre jamais quelque chose de moi, ce qui n’est pas vrai.

5 Ce que le regard déplace

Ce qui paraît rouge jusqu’à ce que le regard s’y attarde

Ce que la lumière découvre dans la terre sans rien lui ajouter

Ce qui change lorsque nous changeons de place

Ce que la distance rend plus proche

Ce qui semble immobile et pourtant nous atteint

Ce que les parois ont retenu de leur ancienne profondeur

Ce qui s’est défait ici lentement et que le regard rassemble

Ce que l’ombre laisse deviner sans jamais le montrer

Ce qui affleure sous la couleur

Ce que nous reconnaissons sans savoir où nous l’avions déjà rencontré

Ce qui nous regarde peut-être lorsque nous croyons seulement regarder

Ce que le paysage déplace en nous sans prendre de place

Ce qui demeure après le passage du regard

Ce que nous emportons sans l’avoir choisi

4 commentaires à propos de “#chroniques #07 | ceci dit”

  1. Merci Interlagator pour cette vallée de mots pleine de franchise, de poésie et au cours de la plume, il y a une émotion qui prend. Cette émotion à vous lire libère. C’était très agréable. Si je reprenais les choses qui m’ont touchées, je pense qu’il y aurait des passages entiers. Alors, j’en choisis un petit qui ne représente qu’une infime partie de ce que j’ai vu et imaginé : « Nous choisissions notre parfum en regardant ces grappes colorées sans voir les mains qui les fabriquaient. » Paradoxalement, vous m’avez fait voir leurs mains.

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