1 | DU MONDE
JOIE
Force majeure
dans le désastre-monde
La force du mot Joie
soulève les ailes
alors s’élève
une étrange murmuration
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
C’était devenu un jeu Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? je faisais mine de me retourner pour voir si une personne derrière moi était destinataire de cette question et la personne derrière moi souriait en mangeant son pain blanc, je répondais qu’il y aurait du poulet basquaise et on grimaçait alors je parlais de pâtes au pesto et l’une ou l’un disait ne plus tellement aimer le pesto Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir manger ? comme si on risquait la famine, chacun·e allait de son idée qui ne convenait pas aux autres une petite salade ça ne suffit pas pour le soir, j’aime bien manger le soir, beaucoup, car une fois de plus j’avais oublié de manger à midi, treize ou quatorze heures, trop absorbée par ce que je faisais, la faim ne s’était pas manifestée, le temps avait été englouti dans l’activité qui me tenait à cœur et maintenant j’étais saisie d’une faim de loup ne grignote pas, tu n’auras plus faim à table mais que restait-il dans le frigidaire ? car j’avais aussi laissé passer l’heure de faire des courses oubliant que les fruits de mon travail ne seraient pas comestibles avant longtemps et qu’il faudrait bien d’ici là nourrir les bouches ouvertes qui réclamaient pitance sous forme de quiche lorraine, de risotto ou de tarte aux tomates que je coupais enfermée dans la petite cuisine, j’avais besoin de calme tout en aimant entendre un peu assourdies les voix des grands enfants qui racontaient leurs matchs il a mangé mon service, il l’avait pris dans ses dents ou plutôt dans sa raquette et n’avait pas pu renvoyer la balle car il n’avait pas su lire l’effet que tu avais mis dans ton geste et je me demandais quel effet sur mon plat auraient ces herbes et condiments que je taillais fin en faisant surgir des parfums d’ail, de gingembre et de menthe et aussi quel épice pourrait relever les pissenlits que l’on mangera un jour par la racine.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
« Moi le rêve, je suis venu me poser sur ton corps, j’ai pris formes félines pour étouffer tes râles… »
J’ai demandé de l’aide. Sans un mot. Sans un regard. Peut-être un grognement ? Mon corps était rompu. L’épuisement mental rongeait mes muscles, je n’avais plus de parade, plus de ressort, je me suis écroulé sur le lit, allongé sur le côté, la casquette encore vissée sur la tête, les bras raidis tendus vers l’avant, comme une bête mourante, des images parcouraient mon cerveau, péniblement, des images de terre pelée, de sècheresse, d’aridité, c’était sûrement comme ça à l’intérieur de mon corps, des vaisseaux asséchés, des parois grignotées par la fatigue, je voulais juste me reposer, là, maintenant, mais je ne savais pas, je voulais ne plus penser mais des pensées imbéciles battaient mes tempes, alors quelque chose en moi a appelé…
Il a dû entendre quelque chose. Pourtant aucun cri n’a été lancé, pas même un murmure. Ou sentir quelque chose. Peut-être que son instinct a flairé le danger, a deviné l’appel. Il est venu. De toute façon l’autre n’avait plus de force. Ni la force de bouger, ni la force de crier. Mais il devait rester en lui une petite flamme, un reste d’énergie vitale, quelque chose qui ne voulait pas capituler et a appelé à l’aide. Un léger accéléré des enregistrements de la caméra de surveillance montre la détente progressive des muscles, le changement de posture du corps, l’assouplissement des bras, la peau de son ventre rebondissant entre le t-shirt et le jogging, il s’est étiré dans son sommeil, il a soupiré, remué, la casquette a fini par glisser sur le drap.
Moi, le rêve, je suis venu me poser sur ton corps, j’ai pris formes félines pour étouffer tes râles, ma seule présence a détendu tes membres, dans l’obscurité qui te noyait j’ai ouvert un chemin parmi les broussailles et tu t’es laissé faire. Tu as eu la sensation d’entrer en zone protégée, dans un niveau de conscience inconnu, comme vers un sanctuaire. Il te fallait me suivre un chemin ténu, un sentier à flanc de colline. Tu as fait quelques pas chancelants, il t’a semblé sentir des aiguilles de pin craquer sous tes pieds, tu as respiré l’odeur des buissons et tes jambes se sont affermies, tes muscles de ton dos se sont assouplis, tu t’es laissé glisser le long du sentier qui serpentait vers le ruisseau, qui serpentait vers des chants et des silhouettes que la brume et la pénombre laissaient à peine percevoir.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Comment trouver/garder une concentration suffisante pour travailler entre voyage, retrouvailles, déplacements, écrire à la fois pour l’atelier et pour finir le chapitre en cours ? Ces derniers temps, l’atelier a pris le pas sur le projet K. et je navigue souvent entre deux voies : essayer de suivre scrupuleusement les consignes pour éprouver la puissance de leur mécanique ou me laisser embarquer dans le déclanchement plus instinctif, parfois quasi musical, d’un flux de fiction ou d’atmosphère que quelques mots d’une proposition peuvent faire surgir… pour cette chronique #06, j’ai emprunté les deux chemins, le respect strict de la consigne 5 (ce qu’elle génère pourrait ne jamais s’arrêter et creuse des sillons imprévus, étonnants) et aussi suivre des flux qui se présentent spontanément sans forcément appliquer précisément la consigne comme c’est le cas des rubriques 2 et 3… maintenant reste à imaginer ce que de tels dispositifs pourraient déplacer/bousculer dans mon projet….
5 | LE VEILLEUR DE NUIT
La Chine du Sud
La mer de Chine du Sud
Un hôtel de la mer de Chine du Sud
La nuit d’un hôtel de la mer de Chine du Sud
Le veilleur de nuit d’un hôtel de la mer de Chine du Sud
La surveillance du veilleur de nuit d’un hôtel de la mer de Chine du Sud
Les écrans de surveillance du veilleur de nuit d’un hôtel de la mer de Chine du Sud
Les images des écrans de surveillance du veilleur de nuit d’un hôtel de la mer de Chine
L’effroi des images des écrans de surveillance du veilleur de nuit d’un hôtel de la mer
Le rafraîchissement de l’effroi des images des écrans de surveillance du veilleur de nuit d’un hôtel
Le rythme du rafraîchissement de l’effroi des images des écrans de surveillance du veilleur de nuit
Le changement de rythme du rafraîchissement de l’effroi des images des écrans de surveillance du veilleur
La fréquence du changement de rythme du rafraîchissement de l’effroi des images des écrans de surveillance
La variation de la fréquence du changement de rythme du rafraîchissement de l’effroi des images des écrans
Le réglage de la variation de la fréquence du changement de rythme du rafraîchissement de l’effroi des images
Les paramètres de réglage de la variation de la fréquence du changement de rythme du rafraîchissement de l’effroi
Le choix des paramètres de réglage de la variation de la fréquence du changement de rythme du rafraîchissement
Les raisons du choix des paramètres de réglage de la variation de la fréquence du changement de rythme
L’explication des raisons du choix des paramètres de réglage de la variation de la fréquence du changement
La volonté d’explication des raisons du choix des paramètres de réglage de la variation de la fréquence
L’absence de volonté d’explication des raisons du choix des paramètres de réglage de la variation
La découverte de l’absence de volonté d’explication des raisons du choix des paramètres de réglage
La surprise de la découverte de l’absence de volonté d’explication des raisons du choix des paramètres
Le souvenir de la surprise de la découverte de l’absence de volonté d’explication des raisons du choix
L’effacement progressif du souvenir de la surprise de la découverte de l’absence de volonté d’explication des raisons
La constatation de l’effacement progressif du souvenir de la surprise de la découverte de l’absence de volonté d’explication
Le fatalisme de la constatation de l’effacement progressif du souvenir de la surprise de la découverte de l’absence de volonté
Le refus du fatalisme de la constatation de l’effacement progressif du souvenir de la surprise de la découverte de l’absence
Très sensible aux n 1 et 4, et l…
Bon, non, à la réflexion, très sensible à l’ensemble, (excepté le 3, plus opaque à mon sens). Force brute du 1. Liens dans le déroulé entre le 2 et le 5, leur libre et surprenante progression. Et le 4, parce qu’il fait écho avec une réflexion assez similaire.
Merci Laurent pour la lecture et le message. C’est vrai il y a quelque chose d’opaque dans le 3, une opacité que je vais essayer de creuser. J’ai l’impression que le dispositif du 5 amène toujours à quelque chose de surprenant. Je vais aller te lire.
, » l’atelier a pris le pas sur le projet K. et je navigue souvent entre deux voies : essayer de suivre scrupuleusement les consignes pour éprouver la puissance de leur mécanique ou me laisser embarquer dans le déclenchement plus instinctif, parfois quasi musical, d’un flux de fiction ou d’atmosphère que quelques mots d’une proposition peuvent faire surgir… «
Tout est là ça vibre croit démultiplie.
La force du mot Joie !
Les inconséquences de la faim
Les déploiements du rêve
Les folies de la Chine du sud
Merci
Merci beaucoup Nathalie pour la lecture et le message.
Au plaisir de te lire bien vite
J’aime vous lire, Muriel, parce que comme je le fais moi-même, vous essayez de répondre « scrupuleusement » aux propositions de François, tout en vous demandant si c’est le mieux à faire. Beaucoup aimé votre 1et votre 5.