1 | Le monde à distance
Force qui oblige à la restitution de l’intérieur
rester vraie à distance du monde.
Pourquoi ? Laisser sa marque ?
Une nécessité apaisante
et pourtant des traces de douleurs.
2 | Qu’est-ce qu’on mange ?
Qu’est-ce qu’il y a à manger
Manger parce qu’on a faim | Manger pour combler le vide trop souvent | Manger pour ne plus avoir peur |
Demander qu’est-ce qu’il y a à manger comme on dit bonjour | Manger pour aller mieux manger, pour se réunir, pour prendre soin, | Manger manger sans se parler | M manger comme des ogres | Manger pour se remplir, et pas que le ventre | Manger pour aller mieux |
Qu’est-ce qu’il y a à manger comme on dit « ça va » | Manger parce qu’il faut nourrir les siens | Manger pour les réunir autour d’une table | Manger sans se parler vraiment | Manger en se racontant par les gestes, la façon dont on tient ses couverts, comment on attrape le morceau de viande ou de légumes, comment on mâche ou comment on avale vite fait | Manger raconte qui nous sommes | Manger est resté une question de survie | Manger les conflits, les broyer sous la molaire, les déchirer avec la canine, ingurgiter ce qui fait mal, le digérer… au moins pour un moment |
Manger chez eux
Chez nous, ça commence toujours pareil : « on mange quoi ce soir ? », et déjà la sœur râle, annonce qu’elle n’a pas envie de manger des pâtes encore une fois. Le chat miaule devant sa gamelle vide, attend qu’on lui donne à manger, puisque c’est bientôt l’heure du repas. Le père, entre deux portes : « j’ai pas eu le temps de manger à midi, j’ai une faim d’ogre », d’abord comme une excuse, comme une fatigue, puis comme une exigence. La mère répond qu’il faut manger à heures fixes sinon ce n’est pas bon. Et puis le classique de la fin de semaine, quand plus rien ne traîne dans le frigo : « on n’a plus rien à manger », sur un ton presque tragique, comme une fin du monde miniature. Le frère, qui ne pense qu’à ça, qui demande dès qu’il rentre : « c’est prêt, on peut manger ? », jamais bonjour d’abord, toujours l’estomac avant. Et moi, comme eux tous, « assise à table pour le repas ».
3 | Une demande indirecte n’est pas un appel à l’aide
Je ne sais pas demander de l’aide. Je dis que je suis fatiguée, je dis que ça va, peut-être un peu plus lentement que d’habitude, et j’attends que quelqu’un entende ce que je ne dis pas. Ça fonctionne rarement.
Alors j’écris des choses des généralités.
C’est peut-être l’une des expériences les plus anciennes qui soient. Il y a ceux qui demandent et ceux qui donnent, et entre les deux il y a ce moment où rien n’est garanti. On croit qu’il suffit de tendre la main, il faut savoir le faire. Quand on ne l’a pas appris, on tient debout tout seul depuis toujours. On sait juste en silence espérer et être parfois surprise de recevoir.
Ai-je un jour demandé de l’aide ? Je m’en souviens mal. Je crois que j’ai fermé les yeux. Je ne dis pas, aide-moi. Je ne dis pas « je suis fatiguée ». Je dis, « je n’ai pas beaucoup dormi cette semaine ». C’est idiot, je le sais.
Évidemment l’autre répond « moi aussi je suis crevée ». Et change de sujet, comme d’habitude, comme si j’avais juste voulu faire la conversation.
Je guette parfois le regard d’untel ou d’untel qui saurait comprendre sans rien dire voix haute. Quelqu’un que je laisserai approcher sans crainte, et qui s’approchant, saurait éloigner ce qui blesse.
Il me faudrait apprendre à dire « aide-moi ». Juste ça, deux mots, un peu trop direct. Mais je n’ai jamais su faire autrement qu’en tournant autour du pot.
4 | On piétine à la Fête de l’Huma
La billetterie du parc exsude cette odeur bien particulière, gazon sec, merguez, poussière d’été tardif. La queue, le contrôle des sacs à l’entrée par des bénévoles en t-shirt rouge trop grand, le bracelet de tissu mis serré pour qu’on ne le refile pas à un ami pour le lendemain.
Il faut d’abord dire les allées, leur géométrie impossible. Il faut dire qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il fasse coup de chaleur, les gens sont là, ils avancent, se croisent, sourient, se meuvent par à-coups comme un seul organisme. On boit dans de grands gobelets en plastique. On boit de tout, de la bière surtout achetée sous un barnum où trois militants discutent avec une ferveur disproportionnée d’un problème de branchement électrique. On mange en marchant, on s’assoit sous les tentes, on partage une barquette de merguez-frites qui déborde, un couscous dans une assiette en carton, une gaufre au sucre… Toutes les régions ont un stand,vendent des T-shirts, des écharpes, beaucoup d’écharpes palestiniennes, tristement palestiniennes.
On joue des coudes vers la Grande Scène, plutôt une lente négociation collective, un mètre gagné, un mètre perdu, quelqu’un qui porte son gamin sur les épaules devient un point de repère cartographique pour tout le secteur. Basse qui cogne dans la cage thoracique avant même qu’on voie l’estrade. Écrans géants où le chanteur devient soudain colossal et pixelisé. Des gens dansent avec les bras, faute de place pour le reste du corps.
On zigzague, il n’y a pas d’autre façon de se déplacer ici, on va vers l’un des chapiteaux où l’on débat, et le public écoute avec cette attention studieuse propre aux marges d’un après-midi de fête.
Le Village du Livre ensuite, îlot de silence relatif au milieu du vacarme, tables couvertes de livres, beaucoup d’éditeurs indépendants, on feuillette, on repose, on feuillette encore, on discute avec un auteur.
Le jour tombe et rien ne s’arrête pour autant, ça repart de plus belle, plus dense/danse, plus sonore, guirlandes et projecteurs qui découpent la foule en tranches de lumière colorée, la Grande Scène change d’artiste et la basse cogne encore plus fort, plus grave, et on remange ici des sandwichs au falafel, là des kebabs, on mange tout le temps à la fête de l’Huma d’ailleurs, ça continue en toile de fond, un sandwich merguez à 22 h. Des groupes s’assoient enfin par terre, sacs en bandoulière transformés en oreillers de fortune, un couple danse lentement sur une chanson trop rapide pour ça.
Et puis la fatigue monte par vagues, les pieds d’abord, les genoux et le bas du dos ensuite, ensuite les yeux, la dernière tête d’affiche qui finit sous les acclamations et le grand mouvement de foule vers les sorties commence, lent, inexorable, la file pour les navettes s’étire dans le noir sur des centaines de mètres, patience collective un peu hagarde. Retrouver le bus sur le parking, direction Malakoff, minuit ou pas loin, on s’entasse, on s’endort contre la vitre, dehors la nuit sur le périph’, et tout le monde a cette expression identique, heureuse et vidée, de ceux qui ont trop marché, trop mangé, trop crié, l’espace d’une journée.
5 | Partir d’un mot !
Série 1 | la parole
le mot
le sens du mot
la charge du sens du mot
la mémoire de la charge du sens du mot
la trace de la mémoire de la charge du sens
le résidu de la trace de la mémoire de la charge
l’écho du résidu de la trace de la mémoire
le silence de l’écho du résidu de la trace
la nuit du silence de l’écho du résidu
l’oubli de la nuit du silence de l’écho
Série 2 | la maison
la porte
la clef de la porte
la poche où est la clef de la porte
le trou de la poche où est la clef de la porte
le doigt dans le trou de la poche où est la clef
l’ongle du doigt dans le trou de la poche
la peau de l’ongle du doigt du trou de la poche
la fatigue de la peau de l’ongle du doigt du trou
le soir, la fatigue de la peau de l’ongle du doigt
la lampe du soir, la fatigue de la peau de l’ongle
l’ombre de la lampe du soir, la fatigue de la peau
Série 3 | le voyage
le train
le retard du train
l’annonce du retard du train
la voix de l’annonce du retard du train
le grésillement de la voix de l’annonce du retard
le haut-parleur et le grésillement de la voix de l’annonce
la rouille sur le haut-parleur et le grésillement de la voix
le pigeon sur la rouille du haut-parleur
l’aile du pigeon posé sur la rouille du haut parleur
le vent de l’aile du pigeon