Défilé

©F.Herth

A Louise Ebrel

Deuxième dimanche d’août. Le jour se lève à peine et tu frappes à la porte de la maison d’en face. Celle qui est comme ta sœur: prête. Vite on monte, on est limite. On remonte la rue de l’Eau noire jusqu’à la salle communale. Ça sent bon le café, et les femmes qui savent les gestes sont là. Toi aussi, l’adoptée, tu as appris mais là, comme vous devez défiler et que les enfants arrivent un peu plus tard, laisse-toi faire, elles commencent par vous. Tu as déjà une sorte de caraco blanc dont on ne verra plus qu’un petit peu du haut quand le châle noir aura tout recouvert, après. Mais on commence par la chikolodenn. La coiffe simple des travailleuses. Celle qu’on arrime avec précision sur tes cheveux a été transmise par la famille de ta sœur de coeur. On la portait dans les champs, ailes relevées sur le dessus de la tête pour ramasser les pommes de terre. Tu penses à ton enfance, ailleurs comme ici, avec sphinx et pommes de terre. Aujourd’hui les ailes seront en dimanche, réunies sur la poitrine. Tu as aussi revêtu la longue jupe noire. Ecarte les bras, fais la croix, maintenant on va t’aider à mettre le châle. Pour porter le pain tout-à-l’heure, il faut ménager un peu d’ampleur. Le châle est magnifique et lourd, fleurs brodées dans le noir. Ce n’est pas le châle multicolore des autres pays. Ici, il rappelle la retenue, les veuvages de la grande guerre, les renoncements. Et puis le noir et blanc, pas d’autre chemin. La pointe bien au milieu. De dos, on dirait un cormoran. Allez, on relève la pointe, on noue solidement dans ton dos les deux extrémités, on attache le tablier, on rabat la pointe, on vérifie. On plaisante. En attente, dessous, se trouve la danse des origines, celle qui embrasera les vies, un peu plus tard.  Il faut que la grande étoffe tienne, en haut, avec la broche aux trois spirales. Tu es dans la peau d’un voilier qu’on arme. Amure et voilure. Tu portes le tissu d’une histoire, on te fait confiance. Ce sera fièrement, près de ta sœur au grand cœur.

Rassemblement des participants, les bénévoles sont dans le bourg, derrière l’école, petite place de terre, noire de monde. Les vieux tracteurs pétaradent. Petits nuages de fumée qui sentent le gasoil. Les batteuses sont attelées, les lourds chevaux aussi -ceux qui tractaient les citernes dans les champs, l’année de la grande sécheresse, sans rien abîmer. On a ressorti le matériel qui a fait son temps mais que les anciens entretiennent pour les jours de grande fête. Les enfants costumés sont installés sur les gerbes d’épis qui plus tard seront déliés et placés sur les tapis menant à la séparation de la balle et du grain, une fois vérifiées les courroies de transmission. Tu te revois   fin d’enfance quand tu portais aux moissonneurs du plateau le panaché bien frais et revenais perchée sur la montagne de grains tièdes dans la remorque.   Les cercles invités se préparent ; tout-à-l’heure, ils  voltigeront sur le podium près de l’aire de battage mais avant, ils danseront au beau milieu du défilé, sur la route. Les sonneurs s’accordent et la rumeur s’amplifie dans la poussière du piétinement. Toutes-deux vous vous placez entre la remorque et le bagad. Tu es la porteuse du pain cuit pour la circonstance. Il sera posé sous le frêne tutélaire à l’arrivée, pour le goûter des moissonneurs. Tu as placé sur la croûte le bouquet rituel d’épis mêlés de marjolaine,  de fenouil sauvage et de bruyère. Et le grand serpent de terre s’ébranle dans la mémoire.

C’est parti. Les enfants ouvrent la marche près des mères et des porteurs de bannières : images et noms défilent sous le regard de la foule qui peuple les côtés et applaudit au passage. Tenons bon, rappelle la colombe brodée dans les tempêtes.   Caisses claires et basses scandent la marche et te soulèvent l’âme ; on dirait le battement d’un poème qui s’écrit en pleine rue pendant la traversée du village. On passe devant l’école publique, devant l’Amzer Zo. C’est le temps qui passe, on est le temps qui passe en longeant le cimetière, route en contre-bas. Sur le mur du cimetière, il se postait  pour prendre les photos qui restent aujourd’hui. A présent, il repose dans le champ des tombes. C’est la vie. Et les images défilent.  Dans le rituel il fait toujours beau ce jour-là grâce au cierge allumé dans le sanctuaire de la Mère, à quelques kilomètres de là et le temps passe encore. Tu portes le pain d’un pas régulier comme on porte le deuil, ceux qui sont partis ne sont jamais loin. De l’autre côté, on entend le battement des tambours et tous ceux qui défilent sont transportés dans l’autre monde. La file est immense et son déroulement, comme celui d’une procession qui relierait le jour et la nuit, est une phrase marquée par des haltes qui régulent le déplacement, ponctué par des danses sur place : elles ressemblent à des prises de parole. Naviguer.

Dernier virage.  C’est là que le défilé quitte la voie menant au Croissant pour descendre vers le terrain en passant près de la chapelle bâtie sur la légende d’un ermitage. Jamais on n’a vu autant de monde. Tous applaudissent encore, à tours de bras, heureux d’être là, témoins du temps des moissons quand aujourd’hui on applaudit aux fenêtres les héroïnes et héros, en première ligne  contre le cauchemar. Descente en pente douce : calvaire qui déchire, une fontaine gardant le secret de son eau, l’ancien lavoir, nettoyé pour la circonstance. Dis, quand reviendras-tu ?

C’est l’arrivée. Invisible ligne franchie. La voix dans le haut-parleur annonce en grésillant ce qui ressemble à l’arrivée du tour de France. Mais il s’agit de nommer au fur et à mesure l’ancrage de tous les maillons d’une chaîne stellaire qui rappelle l’été. Le défilé se disperse sur le terrain, c’est l’heure du déjeuner. Beaucoup de photos en costumes. Le rata cuit dans les grands chaudrons. On s’évertue. Les fléaux sont posés contre les troncs; les batteuses huilées et restaurées sont prêtes pour la première salve de l’après-midi. L’été prochain, on verra bien.

En filigrane :  fêtes agraires, Lugnasad, mystères d’Eleusis.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

2 commentaires à propos de “Défilé”

  1. L’habillage comme armer le voilier. J’aime le moment de l’habillage.
    Magie des mots qui ouvrent ( aurais-je su voir autre chose qu’un folklore un peu désuet?) Magie des mots qui donnent à voir.

  2. Votre déchiffrage de cette petite partition est rencontre, merci. Au contact de la proposition précise, le défilement des images a été instantanément généré : j’ai suivi le mouvement. Défilé de la langue et de la vie, plusieurs strates, d’un seul tenant. Quant au « folklore », substrat encore chargé d’un mépris connotant notamment langues régionales ou cultures rurales, mot donc atteint de confinement, il renvoie pour moi à une recherche liée à la transmission. Oui dans ses dimensions symboliques l’habillage est ici un acte-clé. Non pour être comme au théâtre dans la peau d’un personnage mais pour sentir converger et renaître à l’intérieur par les gestes, les étoffes, la construction d’un espace-corps, ce que transportaient les voix, les chants liés à des rituels parfois très anciens. Jusqu’à l’écriture, autre versant de l’oralité. Jusqu’à maintenant. Partout.

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