dialogue #01 | le mythe de la mère de famille-écrivaine

C’est entre 2h45 et 4h30 que sont rédigées [dans sa tête] ces quelques lignes, du moins les toute premières. Et puis la journée passe. Et c’est la nuit. Sur la table de la cuisine. Les cheveux mouillés, tout juste sortie de la douche vespérale, une thermos de café fumant prête pour plusieurs heures, histoire d’être sûre de tenir jusqu’au bout de l’inspiration.
La toile cirée bien nettoyée de toute trace d’activité diurne. Les enfants couchés et endormis – ou en bonne voie pour les plus âgés. Un compagnon déjà assoupi lui aussi, ou bien carrément absent. Ou bien qui passerait doucement une main tendre sur sa nuque studieuse [ne veille pas trop, demain il y a école !], frôlant les boucles presque sèches qui s’échappent de la serviette éponge enturbannée en sortant de la salle de bains [le sèche-cheveux est en panne ? tu vas prendre froid !], regard amoureux quoiqu’un peu las de celui qui ne comprend pas mais respecte.
En vêtements d’intérieur, pyjama ou jogging élimé, un cache-cœur par-dessus une chemise en laine et soie, [maudite sensation de froid, pieds nus sur le carrelage, quelle mauvaise idée ! où sont mes chaussons de laine ? et mon foulard, qu’est-ce que j’en ai fait encore… j’ai la gorge qui commence à gratter, faudrait que j’aille cueillir un brin de thym, zut, la flemme de ressortir !]. Vite attraper l’étole douce et longue à enrouler sur les épaules, masquant les lignes fines de la clavicule aux vilains courants d’air de la fin de journée. Le soleil déclinant puis rougeoyant à travers les pins, mordorant leur écorce de mille tons chaleureux, regarde partir les idées dans les dernières lueurs du jour [bon, j’en étais où déjà ? tout à l’heure en essuyant la vaisselle, c’était pourtant si clair et net, cette histoire, ce récit…]. Ne pas céder à l’entrebâillement d’une porte où un rai de lumière appelle pour un dernier câlin [demain on aura bien le temps !] ni au cadran du lave-linge qui n’a pas été activé [j’en ai bien fait assez pour aujourd’hui], tout juste esquisser un geste vers la bouilloire, un ultime aller-retour au buffet pour saisir une tasse [la charnière grince toujours autant, je vais les réveiller !], et c’est parti.

Les flots de mots se déversent sur le papier, tel un torrent de montagne ayant enfin vaincu le barrage que l’homme a voulu lui imposer. Et le regard parfois hagard, parfois fiévreux de celle qui peut laisser aller ce tumulte où bon lui semble [Qui me comprend ? qui me connaît ? Je serais irréelle, pure fantasme de ceux qui aimeraient tant me prêter vie, me ressembler, être de mon entourage]. Elle, elle aimerait juste une chose, toute simple et pourtant impossible [qu’on me foute la paix dans la journée, qu’on me laisse le temps de lire ou rêvasser à la lumière du jour, d’écrire dans le creux de l’après-midi ou en pleine matinée, au lieu de devoir contenir, juguler, maîtriser, pour mieux servir de mère du réveil au coucher]. Elle dit souvent [je renonce, j’abdique, je verrai plus tard, quand les enfants seront grands, la maison payée, l’âge de la retraite venu].
Et puis quand même elle s’y recolle régulièrement, on dirait presque que ces « poussées » d’écriture sont dictées par les hormones, selon un cycle irrégulier mais bien réel.
Quand les copines qui savent demandent [alors t’en es où ?], elle rougit et bredouille [non c’est pas sérieux, de toute façon qui voudrait publier ce qui existe là, d’abord il faudrait pouvoir tout trier, les vingt boîtes à chaussures et les deux disques durs remplis de fichiers informatiques, dactylographier, imprimer, corriger et encore reprendre, et en même temps continuer à créer… non c’est pas sérieux]. Sans formation littéraire, sans guide qui saurait l’éduquer à l’écriture productive, seule face aux millions d’idées et à l’absence totale d’organisation, [rien que l’idée, je vacille avant même d’avoir ébauché un geste dans le bon sens].
Alors elle continue à gribouiller [Pour qui ? Pourquoi ? Tout ça est dérisoire].
Mais le soir envahit doucement les fenêtres, le jardin s’assombrit et on ne distingue bientôt plus que les points blancs tressautant des queues des lapins en goguette dans le champ du voisin.
Le ciel est comme un sachet de coton un peu mouillé, couches blanches et grises mêlées.

4 commentaires à propos de “dialogue #01 | le mythe de la mère de famille-écrivaine”

  1. Très beau texte!
    Avec une petite madeleine: les queues des lapins je ne sait pourquoi m’ont immédiatement fait penser aux Lettres de mon moulin de Daudet …
    P.S: Lecture faite dès potron-minet, avant le réveil des enfants, viens là tu as taché ta robe, allez c’est le dernier câlin puis j’y vais, zut je suis encore en retard 🙂
    Merci Gwenn

    • Oh grand’merci à toi Géraldine, qui donne beaucoup de force à mes journées aussi…
      Ce texte (remanié hier soir tard) date d’il y a … quinze ans déjà 😬… comme quoi, les machines à laver ont bien tourné avant que j’y arrive …

      Sous le Pont Mirabeau…
      Faut-il qu’il m’en souvienne…

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